Vendredi 13

Extraits de : Antoine Peillon, Rรฉsistance !, Paris, Le Seuil, 2016

Vendredi 13

Que les mรฉcrรฉants ne pensent pas quโ€™ils Nous ont รฉchappรฉ. Non, ils ne pourront jamais Nous empรชcher (de les rattraper ร  nโ€™importe quel moment). Et prรฉparez (pour lutter) contre eux tout ce que vous pouvez comme force et comme cavalerie รฉquipรฉe, afin dโ€™effrayer lโ€™ennemi dโ€™Allah et le vรดtre, et dโ€™autres encore que vous ne connaissez pas en dehors de ceux-ci mais quโ€™Allah connaรฎt.

Coran, sourate VIII, Al-Anfa (Le Butin), versets 59 et 60[1].

Vendredi 13 novembre 2015. Carnages en plein cล“ur de Paris. Vendredi noir. Vendredi de feu et de sang, de terreur et de folie.

Des attaques terroristes se dรฉroulent dans la soirรฉe, entre 21 h 20 et 22 heures, menรฉes pratiquement au mรชme moment. La premiรจre a lieu ร  Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), aux abords du Stade de France, alors que sโ€™y dรฉroule un match de football France-Allemagne, en prรฉsence du prรฉsident de la Rรฉpublique, les autres dans au moins cinq lieux de lโ€™est de Paris, en pleine rue ou ร  des terrasses de cafรฉs et de restaurants. ยซ Ce sont vraisemblablement trois รฉquipes de terroristes coordonnรฉes qui sont ร  lโ€™origine de cette barbarie ยป, indiquait le procureur de la Rรฉpublique prรจs le tribunal de grande instance de Paris, dรจs le 14 novembre, soit huit ou neuf hommes รฉquipรฉs de fusils dโ€™assaut de type Kalachnikov et de ceintures dโ€™explosifs identiques.

Une semaine plus tard, le bilan est effroyable : 130 personnes ont รฉtรฉ tuรฉes et 352 blessรฉes, dont 99 sont alors dans un รฉtat dโ€™ยซ urgence absolue ยป[2]. Plusieurs autres centaines de personnes sont psychiquement atteintes[3]. Cโ€™est la premiรจre fois, en France, que des attentats sont le fait de terroristes kamikazes. Et ce sont aussi les plus meurtriers depuis la Libรฉration.

La voix dโ€™Omar

Le 14 novembre, lโ€™ร‰tat islamique revendiquait les attentats de la veille en expliquant avoir ยซ pris pour cible la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la banniรจre de la croix en Europe, Paris. [โ€ฆ] Huit frรจres portant des ceintures dโ€™explosifs et des fusils dโ€™assaut ont pris pour cible des endroits choisis minutieusement ร  lโ€™avance au cล“ur de la capitale franรงaise [โ€ฆ]. La France et ceux qui suivent sa voie doivent savoir quโ€™ils restent les principales cibles de lโ€™ร‰tat islamique et quโ€™ils continueront ร  sentir lโ€™odeur de la mort pour avoir pris la tรชte de la croisade. [โ€ฆ] Cette attaque nโ€™est que le dรฉbut de la tempรชte et un avertissement pour ceux qui veulent mรฉditer et tirer des leรงons[4] ยป.

La voix du djihadiste franรงais dโ€™origine rรฉunionnaise Fabien Clain est alors identifiรฉe comme celle qui a revendiquรฉ les attentats au nom de lโ€™ร‰tat islamique. Le nom de ce Toulousain, originaire de La Rรฉunion, dit ยซ Omar ยป, apparaรฎt dรจs 2001 dans des rapports des renseignements gรฉnรฉraux (RG) de Toulouse. En contact avec Mohammed Merah[5], il avait รฉtรฉ apprรฉhendรฉ alors quโ€™il organisait une filiรจre de dรฉparts pour le djihad en Irak et il fut condamnรฉ, en 2009, ร  une peine de cinq ans de prison. ยซ Omar ยป est un converti, radicalisรฉ au dรฉbut des annรฉes 2000. Considรฉrรฉ comme lโ€™un des principaux animateurs dโ€™un groupuscule salafiste, ยซ la cellule dโ€™Artigat ยป, dirigรฉ par ยซ lโ€™รฉmir blanc ยป Olivier Corel, il est suspectรฉ dโ€™รชtre lโ€™un des commanditaires du projet dโ€™attentats ratรฉs entrepris par Sid Ahmed Ghlam contre deux รฉglises de Villejuif (Val-de-Marne), en avril 2015.

Connu depuis prรจs de quinze ans par les services de renseignement, Fabien Clain avait pris le chemin de la Syrie en 2014, en compagnie de plusieurs membres de la mouvance islamiste radicale toulousaine, dont son frรจre, afin de rejoindre les rangs de lโ€™ร‰tat islamique. Sur place, il รฉtait demeurรฉ en contact รฉtroit avec Abdelhamid Abaaoud, assassin et organisateur des attentats du 13 novembre 2015, tuรฉ ร  Saint-Denis, le mercredi 18 novembre, alors quโ€™on le croyait en Syrie.

Comment leur rรฉseau รฉtait-il rรฉellement organisรฉ ? Combien de djihadistes comprenait-il au total ? Quels รฉtaient leurs moyens de communications, leur รฉquipement, mais surtout leur capacitรฉs financiรจres pour vivre, se nourrir, se loger, louer des vรฉhicules, acheter des armes et des munitions, des explosifsโ€ฆ ? Dรฉbut janvier 2016, toutes ces questions fondamentales nโ€™avaient toujours pas reรงu de rรฉponses satisfaisantes.

La Banque de France, comme les carabiniers[6]โ€ฆ

ร‰tant donnรฉ leur ampleur exceptionnelle, ยซ les crimes du 13 novembre ont nรฉcessitรฉ au moins plusieurs semaines de prรฉparation, de nombreuses complicitรฉs et des moyens financiers considรฉrables ยป, mโ€™affirmait, le 26 novembre 2015, un officier du renseignement intรฉrieur[7]. Pourtant, il aura fallu attendre leโ€ฆ 20 novembre 2015 pour que Tracfin[8], la cellule anti-blanchiment du ministรจre des Finances, et lโ€™autoritรฉ de tutelle des banques[9] publient une liste prรฉcise et renforcรฉe des obligations sโ€™imposant aux banques et autres รฉtablissements financiers en matiรจre de lutte contre le financement du terrorisme et lโ€™argent sale. Franรงois Villeroy de Galhau, nouveau gouverneur de la Banque de France et prรฉsident de lโ€™ACPR, ne craignait pas de dรฉclarer alors : ยซ Beaucoup de leรงons peuvent รชtre tirรฉes des dramatiques attentats survenus vendredi dernier ร  Paris et en rรฉgion parisienne, qui doivent nous conduire ร  une mobilisation totale. Face ร  ces actes barbares, je veux rappeler la dรฉtermination de la Banque de France โ€“ et du secteur financier โ€“ ร  participer ร  la lutte contre le terrorisme, en sโ€™attaquant ร  son financement[10]. ยป

Il รฉtait temps, certainement, de tirer ยซ beaucoup de leรงons ยป des tueries du vendredi 13 novembre, en matiรจre de renseignement sur le financement du terrorisme. Mais cette dรฉclaration a plongรฉ Aleph, ce vieux routier du renseignement intรฉrieur qui fut lโ€™une de mes principales sources dans mon enquรชte sur UBS[11], dans un รฉtat de rage dans lequel je ne lโ€™avais encore jamais vu. Je reviendrai plus loin sur la raison de cette rรฉvolte, en faisant le point sur les causes rรฉelles de lโ€™aveuglement judiciaire de la France en matiรจre de dรฉlinquance et de criminalitรฉ financiรจres[12].

Chaos administratif

Ce nโ€™est que le 23 novembre 2015, soit dix jours aprรจs les massacres de Paris, que le ministre des Finances, Michel Sapin, a autorisรฉ Tracfin ร  exploiter le fichier des personnes recherchรฉes (FPR) et le fichier du traitement dโ€™antรฉcรฉdents judiciaires (TAJ). Ce service de renseignement financier, qui travaille dโ€™abord ร  partir de dรฉclarations de soupรงon bancaires, aurait pourtant รฉtรฉ en mesure de dรฉtecter tout mouvement de fonds susceptible de relever du financement dโ€™actions terroristesโ€ฆ ร  condition bien sรปr dโ€™avoir la possibilitรฉ de cibler ses recherches grรขce aux fiches ยซ S ยป[13]โ€ฆ auxquelles il nโ€™avait pas accรจs.

Aleph, comme beaucoup de ses collรจgues du renseignement ont รฉtรฉ pris dโ€™exaspรฉration en apprenant que cette filiรจre cruciale dโ€™investigation antiterroriste avait fait lโ€™objet dโ€™une proposition clairement formulรฉe au printemps 2015, mais quโ€™elle รฉtait demeurรฉe en souffrance dโ€™une dรฉcision de Michel Sapin et du ministre de lโ€™Intรฉrieur, Bernard Cazeneuve, depuis le printemps. Pourtant, trรจs vite aprรจs les attentats de janvier 2015, ces deux ministres avaient commandรฉ ยซ un rapport sur les mesures ร  prendre pour que les services de renseignement de lโ€™Intรฉrieur et ceux des Finances communiquent mieux[14] ยป. Un rapport fut donc rรฉdigรฉ par lโ€™inspecteur gรฉnรฉral Alexandre Jevakhoff[15] et remis rapidement, au printemps 2015, ร  ses deux commanditaires du gouvernement. Or, ce document classifiรฉ souligne prรฉcisรฉment les dรฉfaillances de communication entre les services de renseignement rattachรฉs au ministรจre de lโ€™Intรฉrieur[16] et ceux de Bercy[17]. Parmi les moyens de remรฉdier ร  ces dรฉfaillances, Alexandre Jevakhoff recommandait, entre autres, lโ€™accรจs rapide de Tracfin au fichier des personnes recherchรฉesโ€ฆ

De mรชme, il aura fallu attendre le 23 novembre 2015 encore, pour que Michel Sapin prenne la dรฉcision de mobiliser un agent de liaison de la DNRED auprรจs de la DGSI[18], alors que ce service douanier, dont lโ€™efficacitรฉ est saluรฉe โ€“ voire jalousรฉe โ€“ par toute la communautรฉ du renseignement, avait alertรฉ son ministre de tutelle quant au manque de coordination avec le renseignement attachรฉ au ministรจre de lโ€™Intรฉrieur, en janvier 2015โ€ฆ

Enfin, une fois de plus, le ministre de lโ€™Intรฉrieur, en lโ€™occurrence Bernard Cazeneuve, avait รฉtรฉ informรฉ, aprรจs janvier 2015, de graves disfonctionnements au sein de la DGSI, comme dรฉjร  Manuel Valls, dรจs lโ€™รฉtรฉ 2012, alors quโ€™il prenait ses fonctions de ministre de lโ€™Intรฉrieur, fonctions quโ€™il assuma de mai 2012 ร  mars 2014 sans entreprendre la moindre rรฉforme rรฉelle du renseignement intรฉrieur. Or les tiraillements entre la direction du renseignement et des opรฉrations, la direction gรฉnรฉrale et les autres directions de la DGSI รฉtaient connus depuis longtemps.

Le chaos bureaucratique qui caractรฉrise le renseignement franรงais est un des facteurs indรฉniablement aggravant du cataclysme terroriste qui a ensanglantรฉ Paris le vendredi 13 novembre 2015.

Franรงais, dรฉlinquants et djihadistes

ร€ lโ€™heure oรน jโ€™รฉcris ces lignes, deux des trois kamikazes du Stade de France nโ€™ont pas รฉtรฉ formellement identifiรฉs, mais lโ€™on sait que le troisiรจme, Bilal Hadfi, รฉtait un Franรงais, nรฉ en 1995, rรฉsidant en Belgique depuis son retour de Syrie. Il รฉtait parfaitement connu de lโ€™Organe (belge) de coordination pour lโ€™analyse de la menace. ยซ Sur Facebook, il aurait lancรฉ un appel en juillet [2015] pour mener des attaques contre lโ€™Occident, et รฉtait ami avec Abou Isleym Belgiki, un Belge qui avait posรฉ en juillet tout sourire ร  cรดtรฉ dโ€™un corps dรฉcapitรฉ[19]. ยป

Le cas de Salah Abdeslam, nรฉ en septembre 1989 ร  Bruxelles, mais de nationalitรฉ franรงaise, est particulier. Toujours en fuite au moment oรน jโ€™achรจve ce livre, il serait le loueur des voitures dont lโ€™une a รฉtรฉ utilisรฉe par les terroristes pour parvenir jusquโ€™ร  la salle de spectacle du Bataclan (90 morts et plusieurs dizaines de blessรฉs graves). Il aurait รฉgalement louรฉ deux chambres dโ€™un ยซ appart-hรดtel ยป ร  Alfortville (Val-de-Marne), et y serait arrivรฉ, avec ses complices, deux jours avant les attentats. Cโ€™est lui qui aurait dรฉposรฉ les trois kamikazes du Stade de France ร  Saint-Denis, avant de revenir ร  Paris oรน, muni dโ€™une ceinture dโ€™explosifs, il aurait finalement renoncรฉ ร  poursuivre son action. Salah Abdeslam est ensuite retournรฉ en Belgique durant la matinรฉe du 14 novembre 2015, en compagnie de deux complices, Hamza Attou et Mohamed Amri, venus le chercher dans la nuit, depuis la Belgique, aprรจs quโ€™il les eut appelรฉs. Contrรดlรฉs sur lโ€™autoroute A2, prรจs de Cambrai (Nord-Pas-de-Calais), par la gendarmerie, vers 9 h 10 du matin, et encore deux autres fois, ils purent repartir sans encombre. Les deux exfiltreurs ont ensuite รฉtรฉ rapidement interpellรฉs, en Belgique, et placรฉs en dรฉtention provisoire pour attentat terroriste et participation aux activitรฉs dโ€™un groupe terroriste. Mais Salah Abdelslam, lui, est restรฉ introuvable.

Les trois tueurs fous du Bataclan ont รฉtรฉ identifiรฉs. Tous sont nรฉs et ont vรฉcu en France. Ils sont ยซ enfants de lโ€™immigration algรฉrienne ou marocaine, [โ€ฆ] purs produits des quartiers populaires franรงais et belges[20] ยป. Le premier, Omar Ismaรฏl Mostefaรฏ, nรฉ en novembre 1985 ร  Courcouronnes (Essonne), habitait ร  Chartres (Eure-et-Loir) jusquโ€™en 2012. Il avait รฉtรฉ condamnรฉ ร  huit reprises, entre 2004 et 2010, pour conduite sans permis, vols, violences et outrages, par les tribunaux dโ€™ร‰vry (Essonne) et de Chartres, sans avoir jamais รฉtรฉ incarcรฉrรฉ. Il faisait lโ€™objet dโ€™une fiche ยซ S ยป depuis 2010, du fait de sa radicalisation, fiche qui avait รฉtรฉ renouvelรฉe en octobre 2015. Il avait รฉgalement รฉtรฉ identifiรฉ, fin 2013, lors dโ€™un passage en Turquie ร  destination de la Syrie, oรน il aurait sรฉjournรฉ durant plusieurs mois. En avril 2014, on signalait ร  nouveau sa prรฉsence ร  Chartres, en compagnie de fidรจles salafistes. Trois dโ€™entre eux รฉtaient alors placรฉs sous surveillance du renseignement intรฉrieur, entre avril 2014 et septembre 2015, ce qui nโ€™รฉtait pas le cas dโ€™Ismaรซl Omar Mostefaรฏ. Pourtant, selon un responsable gouvernemental turc, la police de son pays avait informรฉ la police franรงaise, et par deux fois, en dรฉcembre 2014 et juin 2015, du profil dโ€™Omar Ismaรฏl Mostefaรฏ, mais sans jamais recevoir de rรฉaction en retour.

Le second terroriste, Samy Amimour, รฉtait nรฉ en octobre 1987 ร  Paris. En 2006, il avait commencรฉ ร  frรฉquenter la mosquรฉe salafiste Tawhid du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis). En septembre 2012, il fut interpellรฉ par la DCRI. Un projet de dรฉpart vers le Yรฉmen lui valut alors une mise en examen pour association de malfaiteurs et un placement sous contrรดle judiciaire. Mais neuf mois plus tard, le fanatique รฉtait localisรฉ en Syrie. Faisant alors lโ€™objet dโ€™un mandat dโ€™arrรชt international, il parvint ร  retourner en France. Le dรฉputรฉ-maire UDI de Drancy, Jean-Christophe Lagarde, qui connaรฎt bien la famille de Samy Amimour, posait, dรจs le lundi 16 novembre, cette question : ยซ Comment se fait-il que la mosquรฉe du Blanc-Mesnil, lieu de recrutement et non pas de priรจres, nโ€™ait pas รฉtรฉ fermรฉe ? Pourquoi les prรฉdicateurs radicaux qui y sรฉvissent sont-ils toujours dans la nature[21] ? ยป

Le troisiรจme, Foued Mohamed-Aggad, รฉtait un Alsacien de 23 ans, qui avait grandi prรจs de Strasbourg. Dรฉรงu de ne pas avoir rรฉussi ร  intรฉgrer lโ€™armรฉe, puis la police, il se serait radicalisรฉ en 2013, via les rรฉseaux sociaux, et aurait participรฉ ร  des week-ends organisรฉs ร  Lyon par lโ€™un des principaux rabatteurs de djihadistes franรงais, Mourad Fares, arrรชtรฉ en septembre 2014. Foued Mohamed-Aggad avait rejoint la Syrie fin 2013 avec son frรจre aรฎnรฉ et huit autres amis, tous originaires des quartiers du Neuhof et de la Meinau, ร  Strasbourg. Deux dโ€™entre eux sont morts au combat. Les sept autres, rentrรฉs en France, ont รฉtรฉ interpellรฉs en mai 2014. Seul Foued Mohamed-Aggad รฉtait restรฉ en Syrie.

Parmi les auteurs des fusillades du vendredi 13 novembre dans les rues et aux terrasses des cafรฉs ou des restaurants de Paris, deux au moins รฉtaient franรงais (les frรจres Brahim et Salah Abdeslam), vivant en Belgique. Le troisiรจme โ€“ tuรฉ le 18 novembre ร  Saint-Denis โ€“ nโ€™a pas รฉtรฉ identifiรฉ. Le quatriรจme, Abdelhamid Abaaoud, tuรฉ lui aussi le 18 novembre, รฉtait belge. Cโ€™est ce djihadiste dโ€™origine marocaine, รขgรฉ de 28 ans, qui a organisรฉ les attentats de Paris et des abords du Stade de France. Il a รฉgalement participรฉ au mitraillage des terrasses des Xe et XIe arrondissements de la capitale. Proche de Mehdi Nemmouche, le tueur du musรฉe juif de Bruxelles[22], il fut รฉgalement impliquรฉ dans lโ€™organisation dโ€™autres attentats majeurs, dont la tuerie de Charlie Hebdo[23] et lโ€™attaque du train Thalys[24].

Abaaoud, incognito en France

Enfin, prรจs de dix personnes sont suspectรฉes dโ€™avoir apportรฉ leur aide aux tueurs. Parmi celles-ci, Hasna Aรฏt Boulahcen, 26 ans, fut la derniรจre logeuse dโ€™Abdelhamid Abaaoud, dans lโ€™appartement de Saint-Denis, oรน tous deux ont รฉtรฉ tuรฉs le 18 novembre. Fait surprenant : selon une information de la chaรฎne M6, confirmรฉe par France 3, une petite dizaine de personnes se serait invitรฉe, le jour mรชme, peu aprรจs 22 heures, au domicile de la mรจre dโ€™Hasna Aรฏt Boulahcen, ร  Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Les intervenants seraient arrivรฉs dans trois voitures immatriculรฉes en Belgique et auraient effectuรฉ un nettoyage de lโ€™appartement oรน sรฉjournait rรฉguliรจrement la jeune femme, tuรฉe quelques heures plus tรดt lors dโ€™un assaut de la police. Ils nโ€™ont pas รฉtรฉ inquiรฉtรฉs, et encore moins arrรชtรฉs. ยซ La question est de savoir si ces personnes ont emportรฉ avec eux des รฉlรฉments prรฉsents dans lโ€™appartement qui pourraient directement intรฉresser lโ€™enquรชte ยป, prรฉcisait alors une source judiciaire au journaliste de M6, Adrien Cadorel. La perquisition du domicile de la mรจre dโ€™Hasna Aรฏt Boulahcen nโ€™est intervenue que le jeudi 19 novembre dans lโ€™aprรจs-midi.

Pis encore, jusquโ€™ร  la confirmation de sa ยซ neutralisation ยป, le 18 novembre, les enquรชteurs franรงais ne disposaient dโ€™aucune certitude quant ร  lโ€™hypothรจse de la prรฉsence dโ€™Abdelhamid Abaaoud en France avant, pendant et aprรจs les attentats de Paris. Le procureur de Paris a certes fait ensuite รฉtat dโ€™un tรฉmoignage, reรงu le lundi 16 novembre, qui le laissait penser, mais les services de renseignement ยซ nโ€™excluaient en rรฉalitรฉ rien et imaginaient quโ€™Abaaoud puisse voyager facilement sous une fausse identitรฉ grรขce ร  un vrai-faux passeport[25] ยป.

En fait, le 17 novembre 2015, vers 21 h 30, lorsque Hasna Aรฏt Boulahcen avait rรฉcupรฉrรฉ Abdelhamid Abaaoud, son ยซ cousin ยป, ร  Aubervilliers, cela faisait dรฉjร  plusieurs heures quโ€™elle avait affrรฉtรฉ un taxi clandestin, en partie grรขce aux 750 euros quโ€™elle avait reรงus de Bruxelles, via Western Union, quelques jours auparavant. Pour retrouver le terroriste en chef des attentats du vendredi 13 novembre, elle avait รฉtรฉ guidรฉe par un mercenaire de lโ€™ร‰tat islamique, basรฉ en Belgique. Dans le taxi, Abaaoud sโ€™รฉtait alors vantรฉ dโ€™รชtre lโ€™organisateur des attentats. Il affirmait mรชme que quelque 90 autres ยซ frรจres ยป, dissรฉminรฉs dans toute lโ€™รŽle-de-France, รฉtaient prรชts ร  sโ€™attaquer aux transports en commun, aux รฉcoles et aux quartiers juifs, pendant les fรชtes de fin dโ€™annรฉe[26]. Autant de comportements et de paroles รฉtonnement imprudents, qui exprimaient aussi le sentiment dโ€™รชtre inatteignable.

Aprรจs les attentats du vendredi 13 novembre 2015 et ceux qui ont ensanglantรฉ Paris au mois de janvier prรฉcรฉdent, trois ans et demi aprรจs les assassinats commis par Mohamed Merah ร  Toulouse et Montauban, les services franรงais de renseignement et de lutte contre le terrorisme[27] ont ainsi fait, une fois encore, la dรฉmonstration dramatique de leur impรฉritie.

ยซ Dรฉtruire ยป les terroristes !

Faisant le point, lundi 16 novembre 2015, sur les perquisitions qui avaient eu lieu en France la nuit prรฉcรฉdente, dans le cadre de lโ€™รฉtat dโ€™urgence, le ministre de lโ€™Intรฉrieur Bernard Cazeneuve promettait une ยซ riposte implacable de la Rรฉpublique contre ceux qui veulent la dรฉtruire ยป. ยซ La riposte de la Rรฉpublique sera dโ€™ampleur, elle sera totale [โ€ฆ], ajoutait-il. Les terroristes ne dรฉtruiront jamais la Rรฉpublique car cโ€™est la Rรฉpublique qui les dรฉtruira. ยป

Le 14 novembre, dรฉjร , le Premier ministre Manuel Valls sโ€™รฉtait exprimรฉ en des termes identiques : ยซ Ensemble, nous anรฉantirons le terrorisme. ยป Le Premier ministre sโ€™รฉtait alors rendu sur le plateau du journal du soir de TF1, aprรจs avoir rencontrรฉ des blessรฉs ร  lโ€™hรดpital Saint-Antoine, pour adresser ร  la nation un message martial : ยซ Oui nous sommes en guerre. [โ€ฆ] Cette guerre se mรจne sur le sol national et ร  lโ€™extรฉrieur, en Syrie. [โ€ฆ] Nous faisons face ร  un acte de guerre organisรฉ par une armรฉe terroriste djihadiste. [โ€ฆ] Nous frapperons cet ennemi pour le dรฉtruire en France et en Europe. [โ€ฆ] Nous rรฉpondrons au mรชme niveau que cette attaque, avec la volontรฉ de dรฉtruire. Et nous gagnerons cette guerre. ยป

Comment ne pas penser, en relisant ces mots, ร  ceux de Charles Pasqua, alors ministre de lโ€™Intรฉrieur, lorsquโ€™il affirmait, en 1986, sa volontรฉ de ยซ terroriser les terroristes[28] ยป, en pleine vague dโ€™attentats, dโ€™enlรจvements et dโ€™assassinats terroristes[29].

Rien nโ€™a donc vraiment changรฉ ! Depuis plus de vingt ans, les mรชmes causes produisent รฉpisodiquement les mรชmes effets : les dรฉclarations martiales virulentes des plus hauts dirigeants politiques et les titres vengeurs dโ€™une presse godillot refleurissent ร  lโ€™identique aprรจs les meurtres de plus en plus massifs de civils.

Continuitรฉ du terrorisme islamique

Au milieu des annรฉes 1990, dรฉjร , alors que jโ€™enquรชtais sur le terrorisme islamiste, je mis au jour en effet des rรฉseaux, des trafics, mais aussi des soutiens internationaux et des influences sectaires quasiment identiques ร  ceux qui ont รฉtรฉ rรฉvรฉlรฉs par les enquรชtes sur les attentats perpรฉtrรฉs en France depuis 2012.

En aoรปt 1994, lโ€™Armรฉe islamique du salut[30], branche armรฉe du Front islamique du salut algรฉrien, avait mis en place des circuits routiers de passeurs venant dโ€™Allemagne ou de Belgique. Dรฉjร , le foyer germanique des rรฉseaux islamistes sโ€™รฉtendait vers les mosquรฉes des pays voisins, notamment en France, dans les rรฉgions du Nord et de lโ€™Est, principalement dans lโ€™agglomรฉration lilloise, mais aussi en Belgique, ร  Bruxelles et dans ses environs. ร€ lโ€™รฉpoque, les enquรชteurs antiterroristes dรฉcouvraient que les islamistes algรฉriens nโ€™รฉtaient pas isolรฉs et quโ€™ils รฉtaient presque toujours liรฉs ร  des ยซ compagnons ยป tunisiens et marocains, voire รฉgyptiens. La coopรฉration terroriste du Groupe islamique armรฉ[31] avec des Frรจres musulmans tunisiens, notamment, inquiรฉtait les spรฉcialistes qui y voyaient le signe dโ€™une articulation nouvelle des rรฉseaux de financement avec ceux de lโ€™armement[32].

Au milieu de lโ€™รฉtรฉ 1994, aprรจs un attentat perpรฉtrรฉ ร  Alger qui avait coรปtรฉ la vie ร  deux agents consulaires et trois gendarmes franรงais, les policiers de la Direction de la surveillance du territoire, des RG, et de la police de lโ€™air et des frontiรจres dรฉcouvrirent ร  Perpignan un arsenal comportant des revolvers, des fusils, des munitions, mais aussi des poignards, des cagoules et des treillis militaires. Cet รฉquipement ne rรฉvรฉlait en rien un classique trafic dโ€™armes, mais tรฉmoignait du parfait รฉquipement dโ€™un commando terroriste. Aux yeux des enquรชteurs, cette dรฉcouverte rรฉvรฉlait lโ€™implantation de rรฉseaux clandestins islamistes, ร  vocation terroriste, sur le territoire national, comme ailleurs en Europe[33].

Toujours en aoรปt 1994, lโ€™arrestation dโ€™un autre activiste permit de mettre au jour le nouveau profil, devenu aujourdโ€™hui banal, du terroriste islamiste. Arrรชtรฉ par la police judiciaire des Hauts-de-Seine, alors quโ€™il venait de rรฉcupรฉrer une centaine de munitions, deux chargeurs de pistolet automatique et deux silencieux dans la consigne dโ€™un supermarchรฉ de La Dรฉfense (Hauts-de-Seine), ce jeune Algรฉrien de 24 ans fut dโ€™emblรฉe considรฉrรฉ comme un ยซ gros poisson ยป, par les policiers, des rรฉseaux clandestins islamistes implantรฉs en France. Lโ€™homme รฉtait alors รฉtudiant en maรฎtrise de sciences ร  lโ€™universitรฉ de Rouen (Seine-Maritime), enseignant ร  Mantes-la-Jolie (Yvelines), mais il รฉtait รฉgalement recherchรฉ pour un hold-up commis le 2 juillet 1994 dans un bureau de poste, prรจs de Rouen. Le 4 juillet 1994, deux autres islamistes, pรจre et fils, รฉtaient mis en examen aprรจs la saisie de munitions pour fusils dโ€™assaut ร  leur domicile[34].

Le 8 novembre 1994, pas moins de 95 activistes et dirigeants islamistes รฉtaient interpellรฉs par quelque 300 policiers en rรฉgion parisienne. Ces arrestations et les perquisitions menรฉes ร  cette occasion permirent de montrer que le GIA disposait dโ€™une forte base arriรจre en France et aussi en Europe. Des pistolets automatiques, des carabines ร  lunettes, des fusils ร  pompe, mais aussi des Kalachnikovs, des explosifs, des dรฉtonateurs et des faux documents furent alors dรฉcouverts ร  Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne). Ces arrestations et saisies avaient รฉtรฉ rรฉalisรฉes grรขce ร  des informations issues des RG du Val-de-Marne, selon lesquelles des islamistes se seraient installรฉs dans deux รฉcoles coraniques, lโ€™une ร  Orly, lโ€™autre ร  Choisy-le-Roi. Une association avait mรชme รฉtรฉ crรฉรฉe, lโ€™Association รฉducative des musulmans de France, qui servait en fait de couverture ร  un trafic coordonnรฉ dโ€™armes, de stupรฉfiants et de faux papiers.

Plusieurs autres enquรชtes, menรฉes depuis 1993, avaient confortรฉ les soupรงons des enquรชteurs de la DST, des RG et de la PJ (police judiciaire) quant ร  lโ€™organisation de plus en plus structurรฉe des rรฉseaux fondamentalistes de ce cรดtรฉ-ci de la Mรฉditerranรฉe. Le 6 mai 1994, lโ€™arrestation dโ€™un islamiste de 34 ans, ร  Beaumont (Meurthe-et-Moselle), avait permis la saisie de 130 pains de 100 g dโ€™explosif chacun, dโ€™une centaine de dรฉtonateurs, de trois pistolets automatiques, de quatre appareils de vision nocturne, de trois scanners radio et de milliers de munitions. Ces armements provenaient de Belgique, du Luxembourg et de lโ€™ex-Yougoslavie. Ils tranchaient, par leur qualitรฉ militaire, avec les armes jusquโ€™alors saisies chez les militants islamistes.

Enfin, ร  la mรชme รฉpoque, les enquรชteurs dรฉcouvrirent les liens tissรฉs entre eux par les commanditaires de ces ยซ soldats ยป du fondamentalisme islamique. Cโ€™est ainsi que des responsables tunisiens du parti Ennahdha[35] รฉtaient en contact avec ceux de lโ€™AIS et du GIA algรฉriens, et aussi avec ceux de mouvements islamistes รฉgyptiens, afghans et pakistanais. Les connexions discrรจtes entre ces diffรฉrents groupes fondamentalistes rรฉvรฉlaient une internationalisation inรฉdite du terrorisme. Des documents sur la fabrication dโ€™explosifs, en provenance du Hamas (islamistes palestiniens), avaient รฉtรฉ trouvรฉs, par exemple, au siรจge dโ€™une association contrรดlรฉe par le GIA[36]โ€ฆ

Une gรฉnรฉalogie djihadiste

Voici donc que depuis les annรฉes 1990 et les vagues dโ€™attentats du GIA, des gรฉnรฉrations de djihadistes se sont succรฉdรฉ en France, presque sans entraves. Les mรชmes acteurs, inlassablement, rรฉapparaissent, issus souvent de la dรฉlinquance. ยซ Accrochรฉs aux mรชmes racines idรฉologiques, les combattants se recyclent dโ€™un combat ร  lโ€™autre ยป, explique Samir Amghar, spรฉcialiste du salafisme, chercheur ร  lโ€™Universitรฉ libre de Bruxelles[37]. Selon lui, la ยซ continuitรฉ ยป du tissu djihadiste est assurรฉe par les affiliations idรฉologiques et les rencontres dans le quartier ou dans les prisons : ยซ Les plus jeunes se rรฉfรจrent aux figures des annรฉes 1990 ; les grands frรจres, impliquรฉs dans les filiรจres pakistano-afghanes des annรฉes 2000, se rรฉinvestissent dans les groupes terroristes syriens ; et ils recrutent une nouvelle gรฉnรฉration[38]โ€ฆ ยป

Preuve en est que cโ€™est bien par lโ€™intermรฉdiaire de Djamel Beghal, judiciairement connu et suivi de prรจs par le renseignement depuis 1994, plusieurs fois condamnรฉ ร  la prison pour sa participation internationale aux rรฉseaux terroristes du GIA, puis dโ€™Al-Qaรฏda, que Cherif Kouachi et Amedy Coulibaly, deux des assassins de janvier 2015, ont fait connaissance durant leur incarcรฉration ร  Fleury-Mรฉrogis (Essonne)[39].

En 2010, Amedy Coulibaly et Djamel Beghal avaient รฉtรฉ arrรชtรฉs pour avoir projetรฉ lโ€™รฉvasion de Smaรฏn Aรฏt Ali Belkacem, auteur principal des attentats dans le RER parisien, en juillet et octobre 1995, qui firent 8 morts et prรจs de 250 blessรฉs. Amedy Coulibaly, Chรฉrif Kouachi et Djamel Beghal ont รฉtรฉ emprisonnรฉs dans la mรชme maison dโ€™arrรชt, pendant prรจs de sept mois, en 2005 et 2006. Ils se sont beaucoup revus, aprรจs leurs libรฉrations respectives, en 2009 et 2010, dans le Cantal, oรน Djamel Beghal vรฉcut un temps en rรฉsidence surveillรฉe.

Radicalisรฉ par des anciens du GIA, dans son Algรฉrie natale, celui-ci รฉtait arrivรฉ en France ร  la fin des annรฉes 1980. Dรจs lors, il multiplia les contacts avec les communautรฉs salafistes europรฉennes, avant de rejoindre le Pakistan, puis lโ€™Afghanistan, en novembre 2000. De retour en France en 2001, il fut condamnรฉ, entre autres, pour sa participation ร  un projet dโ€™attentat contre lโ€™ambassade des ร‰tats-Unis ร  Paris. En prison, comme en rรฉsidence surveillรฉe, il exerce une influence considรฉrable sur une nouvelle gรฉnรฉration de djihadistes, parmi lesquels se sont distinguรฉs les terroristes abominables de janvier 2015.

Au vu et au su des services de renseignement ?

***

La destruction du renseignement

Juste ce pressentiment insidieux, rampant. Juste lโ€™assemblage de certains fragments de souvenirs qui se positionnent et se repositionnent comme un kalรฉidoscope jusquโ€™ร  former un motif, dโ€™abord vague, puis, peu ร  peu, dรฉrangeant.

John le Carrรฉ[40].

Le 18 novembre 2015, ร  13 h 44, alors que je lโ€™ai quittรฉ quatre heures plus tรดt, ร  Saint-Denis, oรน la police prenait dโ€™assaut la planque de lโ€™organisateur des attentats du vendredi 13, un officier du renseignement me transmettait ce message : ยซ Confirmation : dans les dรฉcombres se trouvait le corps dโ€™Abdelhamid Abaaoud. Les services de renseignement nโ€™avaient pas dรฉtectรฉ son retour de Syrie. [โ€ฆ] ยป La veille au soir, le procureur de Paris, Franรงois Molins, rรฉvรฉlait que les commandos kamikazes emmenรฉs par Abaaoud รฉtaient arrivรฉs le 12 novembre, de Bruxelles, ร  bord de trois voitures roulant presque en convoi, ร  dix minutes dโ€™intervalle, avec armes et explosifs.

Dรจs lors, la question sโ€™est effectivement posรฉe. ยซ Comment le djihadiste francophone le plus connu, soupรงonnรฉ dโ€™avoir un rรดle dans quatre des six attaques โ€œdรฉjouรฉesโ€ en France en 2015, a-t-il pu se rendre ร  Paris pour participer ร  lโ€™attentat le plus meurtrier jamais commis sur le sol franรงais[41] ? ยป Comment a-t-il pu circuler si librement entre la Syrie, oรน il part dรฉbut 2013, la Belgique, oรน il revient fin 2013 en passant par la Grรจce, avant de repartir en Syrieโ€ฆ En fรฉvrier 2015, Abdelhamid Abaaoud sโ€™รฉtait mรชme vantรฉ, dans Dabiq, le magazine de propagande de lโ€™ร‰tat islamique, de ses allers-retours entre la Syrie et la Belgique, alors quโ€™il รฉtait soupรงonnรฉ des pires menรฉes terroristes.

ยซ Failles ยป

En janvier 2015, jโ€™avais dรฉjร  enquรชtรฉ sur les ratรฉs de lโ€™action antiterroriste des services de police[42], car, dรจs la ยซ neutralisation ยป des terroristes (Charlie, Hypercacher), le Premier ministre, Manuel Valls, avait clairement reconnu quโ€™il y avait eu ยซ des failles ยป dans les dispositifs de sรฉcuritรฉ[43]. Plusieurs experts du renseignement et du terrorisme mโ€™avaient fait part de leurs analyses, plus ou moins sรฉvรจres. Tous mettaient en cause un dรฉfaut du renseignement intรฉrieur.

Puisque ยซ failles ยป il y avait, la question se posait donc de savoir oรน notre systรจme judiciaire, en gรฉnรฉral et le renseignement en particulier, avaient failli. Mathieu Guidรจre, professeur ร  lโ€™universitรฉ Toulouse-Jean Jaurรจs, islamologue, spรฉcialiste de gรฉopolitique arabe et du terrorisme, me rรฉpondit sรฉvรจrement quโ€™ยซ au niveau de la justice, la dรฉradicalisation dans le systรจme pรฉnitencier est un รฉchec, puisque tous ces individus (les terroristes qui ont agi ces derniers jours) sont dรฉjร  passรฉs par la case prison sans รชtre traitรฉs efficacement ยป, prรฉcisant quโ€™ยซ il sโ€™agit lร  dโ€™un problรจme de dรฉcision politique ยป. Il ajoutait quโ€™une deuxiรจme faille ยซ se situe au niveau de la police ยป et que lโ€™รฉchec du ยซ suivi et de la surveillance des individus radicalisรฉs signe un nouvel รฉchec patent de la lutte antiterroriste ยป. Il mettait en cause, ร  ce propos, la ยซ bureaucratisation du renseignement ยป et le trop faible nombre dโ€™agents ยซ sur le terrain ยป.

Franรงois-Bernard Huygue, directeur de recherche ร  lโ€™Institut des relations internationales et stratรฉgiques (Iris), se voulait moins sรฉvรจre. Il relevait, certes aussi, que les frรจres Kouachi et Amedy Coulibaly ยซ ont รฉtรฉ en prison ยป, quโ€™ยซ ils รฉtaient connus depuis des annรฉes ยป et quโ€™ยซ ils devaient avoir de gros dossiers ร  la DGSI ยป. Cependant, ce spรฉcialiste des stratรฉgies de propagande terroriste, estimait que ยซ les services de renseignement ne peuvent รชtre que submergรฉs par la masse des petits rรฉseaux souvent dรฉmantelรฉs et des jeunes candidats au djihad ยป. Face ร  ce ยซ problรจme quantitatif ยป, les services de sรฉcuritรฉ ne peuvent, selon lui, ยซ multiplier ร  lโ€™infini leurs effectifs, le nombre dโ€™รฉcoutes, de surveillancesโ€ฆ ยป. Dโ€™ailleurs, lโ€™accroissement important de ces moyens poserait de toute faรงon ยซ des questions quant ร  la libertรฉ individuelle, puisque nous sommes en dรฉmocratie ยป, et ne pourrait se faire quโ€™ยซ ร  la faveur dโ€™une profonde rรฉflexion รฉthique, juridique et politique ยป. Rรฉflexion qui nโ€™a jamais eu lieu.

Xavier Raufer, directeur des รฉtudes du dรฉpartement de recherche sur les menaces criminelles contemporaines (MCC, universitรฉ Paris II Panthรฉon-Assas), expert en matiรจre de terrorisme, me disait alors son accord complet avec le propos du Premier ministre : ยซ Oui, il y a eu des failles et elles sont graves. Tout dโ€™abord en termes de diagnostic policier quant ร  la menace rรฉelle sur notre pays, deuxiรจmement du point de vue de la dรฉcision politique. ยป Le criminologue qui connaรฎt โ€“ et est connu โ€“ des dirigeants du renseignement, ร  lโ€™รฉtranger comme en France, mettait principalement en cause les gouvernements qui ne sont pas revenus, depuis 2012, sur la ยซ dรฉcision catastrophique de fusion, en 2008, des RG et de la DST pour crรฉer la DCRI, renforcรฉe en DGSI le 12 mai 2014 ยป. Or, selon lui, ยซ cette boutique [la DGSI] est trรจs mal dirigรฉe et ne marche pas, contrairement ร  la Direction du renseignement de la prรฉfecture de Paris [DRPP][44] ou lโ€™Unitรฉ de coordination de la lutte antiterroriste [Uclat] ยป, dont il dรฉplorait quโ€™elles ne soient pas mieux รฉcoutรฉes.

Un officier de la DGSI, une de mes meilleures sources sur ces sujets, lui donnait raison, mโ€™affirmant lui aussi que les ยซ failles ยป รฉtaient programmรฉes dans la disparition des RG, en 2012, ยซ un service de policiers qui allaient au contact, sur le terrain, รฉchangeait ouvertement ses informations avec les douaniers et dโ€™autres services, comme la police de lโ€™air et des frontiรจres ยป. Le professionnel critiquait durement une DGSI qui, ยซ dรจs sa crรฉation en DCRI [en juillet 2008] sโ€™est trouvรฉe survalorisรฉe, donc isolรฉe et tรฉtanisรฉe par le secret-dรฉfense[45] ยป, mais qui ยซ sโ€™est aussi trop centrรฉe sur le terrorisme international, lรขchant la prise sur lโ€™islam de France et son financement, pratiquant un renseignement technologique aux dรฉpens du renseignement humain ยป. Il ajoutaitโ€‰que, ยซ du fait de cet รฉtat dโ€™esprit trรจs DST, beaucoup de sources humaines ont รฉtรฉ perdues ยป.

Ce policier de la DGSI lanรงait mรชme, le 10 janvier 2015, une alerte prรฉmonitoire[46] : ยซ Si nous relevons les dรฉfaillances de notre systรจme actuel de sรฉcuritรฉ, il faut tout dโ€™abord parler des รฉlรฉments extรฉrieurs dโ€™รฉvaluation du risque terroriste, notamment ceux qui sont recueillis en Irak et en Syrie. Or, aujourdโ€™hui, les pouvoirs publics font comme si la puissance rรฉelle du soi-disant ร‰tat islamique [EI] nโ€™รฉtait pas celle que les services de renseignement รฉvaluent ร  sa juste mesure. Lโ€™EI se prรฉpare constamment ร  dรฉstabiliser notre pays, notamment en reprรฉsailles contre notre soutien aux ร‰tats-Unis. Le degrรฉ de dangerositรฉ de cette capacitรฉ de dรฉstabilisation justifie le terme de โ€œguerreโ€. ยป Il prรฉcisait : ยซ Notre analyse est que les รฉvรฉnements de cette semaine peuvent nโ€™รชtre quโ€™une amorce dโ€™un processus de dรฉstabilisation de trรจs grande ampleur. Ceux qui sont passรฉs ร  lโ€™acte cette semaine nโ€™รฉtaient pas indรฉpendants. Lโ€™un de ces terroristes, Chรฉrif Kouachi, sโ€™est lui-mรชme vantรฉ dโ€™avoir รฉtรฉ financรฉ par le cheikh Anwar al-Awlaki [Al-Qaรฏda au Yรฉmen] qui a รฉtรฉ tuรฉ en septembre 2011 par un drone amรฉricain. ยป

Manifestant froidement sa colรจre, lโ€™officier poussait encore plus loin sa mise en cause de la gestion franรงaise du renseignement : ยซ Quant aux aspects internes des failles ou dรฉfaillances de notre renseignement intรฉrieur, je constate que les fonctionnaires de la DGSI travaillent de 9 heures ร  18 heures, alors que les officiers de police judiciaire travaillent jour et nuit si nรฉcessaire. Ces mรชmes agents passent leur vie dans des bureaux, attendant les ordres dโ€™une hiรฉrarchie pesante, tandis que les officiers des RG รฉtaient habituรฉs ร  travailler librement, sur le terrain, au contact de sources humaines, encouragรฉs par une hiรฉrarchie pour quโ€™ils soient productifs. De proactifs nous sommes devenus passifs. De plus, depuis quelques annรฉes, nous avons trop nรฉgligรฉ โ€“ cโ€™est un euphรฉmisme โ€“ le renseignement sur le financement du terrorisme, sans doute parce que notre accรจs aux bases de donnรฉes de Tracfin nous donnait ร  connaรฎtre des faits troublants quant au financement politique, voire aux affaires de certaines personnalitรฉs. Or, les terroristes du type des frรจres Kouachi ou de Coulibaly ont vรฉcu, voyagรฉ et se sont รฉquipรฉs aux frais dโ€™acteurs extรฉrieurs ร  notre pays, par lโ€™intermรฉdiaire dโ€™abondements clandestins massifs de la zakรขt[47], passรฉs en liquide ร  travers nos frontiรจres. ยป

Rรฉtention dโ€™informations

Dix mois plus tard, je refaisais la tournรฉe de mes sources policiรจres et des experts en renseignement. Tous mโ€™ont confirmรฉ que les dรฉfaillances du renseignement intรฉrieur sont dโ€™abord le fruit de la destruction, en 2008, du maillage territorial assurรฉ par les RG, lorsque ceux-ci ont รฉtรฉ absorbรฉs en partie dans la DCRI. Plusieurs dizaines dโ€™implantations locales des RG ont alors รฉtรฉ fermรฉes. La culture sรฉcuritaire du contre-espionnage (DST), encouragรฉe par un Nicolas Sarkozy qui redoutait les RG, sโ€™est imposรฉe dans lโ€™ensemble du renseignement intรฉrieur, au dรฉtriment du renseignement ouvert, implantรฉ dans toutes les strates de la sociรฉtรฉ et dans tous les dรฉpartements, tel quโ€™il รฉtait pratiquรฉ par les RG.

Certes, cette faille du renseignement territorial avait รฉtรฉ compensรฉe, dรฉbut 2014, par la crรฉation du Service central de renseignement territorial (SCRT), mais celui-ci manque toujours cruellement de moyens et subit encore de nombreux obstacles administratifs, dont la non-coopรฉration quasi systรฉmatique de la DGSI. Par exemple, les policiers du SCRT nโ€™avaient pas, au moment de mon enquรชte de janvier 2015, accรจs au fichier des enquรชtes administratives liรฉes ร  la sรฉcuritรฉ publique (EASP) et ne pouvaient consulter que partiellement celui du traitement des antรฉcรฉdents judiciaires.

Mais il y a pire. La DGSI, et mรชme le renseignement extรฉrieur, semblent sourds et aveugles ร  ce qui se trame au Moyen-Orient en gรฉnรฉral โ€“ et en Syrie en particulier. Et mรชme impuissants ร  exploiter les informations transmises par dโ€™autres centrales. Les services franรงais avaient pourtant bรฉnรฉficiรฉ, avant les attentats du vendredi 13 dรฉcembre 2015, dโ€™ยซ informations que plusieurs services de renseignement arabes ont transmises ร  leurs homologues occidentaux ยป, et selon lesquelles ยซ six capitales ont รฉtรฉ ciblรฉes en prioritรฉ par lโ€™ร‰tat islamique : Paris, Londres, Moscou, Le Caire, Riyad et Beyrouth[48] ยป. Selon ces renseignements, plusieurs ยซ รฉmirs ยป รฉtaient chargรฉs de superviser des opรฉrations dans chaque zone visรฉe et disposaient dโ€™une large autonomie opรฉrationnelle. Ils ne rรฉpondaient quโ€™ร  Abou Ali al-Anbari[49], le chef du Conseil de sรฉcuritรฉ et de renseignement de lโ€™ร‰tat islamique.

Selon les mรชmes informateurs, Abdelhamid Abaaoud รฉtait chargรฉ dโ€™organiser des attentats terroristes en France, en Espagne et en Italie. Un autre ยซ รฉmir ยป terroriste, dโ€™origine pakistanaise, serait chargรฉ de la Grande-Bretagne. Cette stratรฉgie de la terreur aurait รฉtรฉ dรฉcidรฉe lors dโ€™une rรฉunion tenue autour dโ€™Abou Bakr al-Baghdadi[50], fin juin 2015, ร  Mossoul. Dรจs lors, les opรฉrations terroristes en Europe devaient รชtre menรฉes par des djihadistes aguerris en Irak ou en Syrie, placรฉs directement sous les ordres de cadres du Conseil de sรฉcuritรฉ et de renseignement de lโ€™ร‰tat islamique et non plus par des groupes spontanรฉs ou autres ยซ loups solitaires ยป, comme jusquโ€™en janvier 2015.

De mรชme, le lundi 16 novembre 2015, un responsable gouvernemental turc affirmait, on lโ€™a dit, que la police de son pays avait alertรฉ la police franรงaise par deux fois, en dรฉcembre 2014 et en juin 2015, ร  propos dโ€™Ismaรซl Mostefaรฏ, lโ€™un des terroristes kamikazes du Bataclan, mais quโ€™elle nโ€™avait reรงu aucun retour. Pourtant, son cas รฉtait particuliรจrement inquiรฉtant : ยซ Les services secrets savaient dรจs 2009 quโ€™Ismaรซl Mostefaรฏ, lโ€™un des kamikazes du Bataclan, sโ€™รฉtait radicalisรฉ ร  Chartres, dans un groupe dirigรฉ par un vรฉtรฉran du djihad, cerveau dโ€™un attentat au Maroc en 1994[51]. Au printemps 2014, la DGSI a perdu la trace de Mostefaรฏ aprรจs lโ€™avoir repรฉrรฉ ร  Chartres, quelques mois aprรจs son probable retour de Syrie. Il avait franchi la frontiรจre turque le mรชme jour quโ€™un autre kamikaze du Bataclan, Samy Amimour[52]. ยป

Les services franรงais auraient รฉgalement reรงu des signalements du Dรฉpartement du renseignement et de la sรฉcuritรฉ (DRS), le service algรฉrien, ร  propos dโ€™Ismaรซl Mostefaรฏ. Le DRS aurait repรฉrรฉ le futur tueur du Bataclan et lโ€™aurait surveillรฉ fin 2014. Le service algรฉrien avait e effet dรฉcouvert quโ€™il รฉtait membre dโ€™une cellule de recrutement de djihadistes pour la Syrie, au nom de laquelle il aurait รฉtรฉ chargรฉ de transporter des messages, de lโ€™argent et des faux documents. Par ailleurs, le site dโ€™information Mondafrique รฉvoquait, en novembre 2015, un signalement du DRS ร  la DGSE, en octobre. Mais, une fois encore, ces informations nโ€™auraient pas รฉtรฉ sรฉrieusement exploitรฉes.

Enfin, la communication entre les diffรฉrents services franรงais de renseignement et de police semble avoir รฉtรฉ catastrophique jusquโ€™au bout. ร€ lโ€™automne 2015, plusieurs responsables de la lutte antiterroriste se plaignaient ainsi de la rรฉtention dโ€™informations pratiquรฉe par la DGSI, laquelle avait visiblement le plus grand mal ร  partager ses fiches ยซ S ยป (atteinte ร  la sรปretรฉ de lโ€™ร‰tat). La DRPP, la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire, mais aussi la DNRED et Tracfin sโ€™en plaignaient clairement, surtout depuis les attentats de janvier 2015. Mรชme la DGSE semblait souffrir de cette rรฉtention dโ€™informations, alors quโ€™une cellule de liaison entre ce service de renseignement extรฉrieur et le renseignement intรฉrieur รฉtait logรฉe au siรจge de la DGSI, ร  Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).

Et pourtantโ€ฆ

ยซ Jโ€™ai acquis la conviction que les hommes de Daech ont lโ€™ambition et les moyens de nous atteindre beaucoup plus durement en organisant des actions dโ€™ampleur, incomparables ร  celles menรฉes jusquโ€™ici. Je le dis en tant que technicien : les jours les plus sombres sont devant nous ยป, prรฉvenait le juge dโ€™instruction Marc Trรฉvidic, le 30 septembre 2015, dans Paris Match, alors quโ€™il quittait le pรดle judiciaire antiterroriste, aprรจs dix ans dโ€™enquรชtes. Le vendredi 13 novembre 2015, son avertissement devint prรฉdiction.

Et pourtant, surtout depuis les tueries de Mohamed Merah, en mars 2012, les gouvernements ont multipliรฉ les rรฉformes du dispositif judiciaire antiterroriste. Pas moins de quatre lois ont รฉtรฉ votรฉes en quatre ans, et les dรฉcrets dโ€™application de la plus rรฉcente, la loi sur le renseignement promulguรฉe le 24 juillet 2015, ont รฉtรฉ publiรฉs ร  peine plus dโ€™un mois avant les attentats de novembre 2015. En rรฉponse ร  la tentative de fusillade du 21 aoรปt 2015 dans le Thalys Amsterdam-Paris[53], lโ€™Assemblรฉe nationale devait mรชme commencer, mardi 17 novembre 2015, lโ€™examen dโ€™un nouveau projet de loi รฉlargissant les pouvoirs de fouille des agents SNCF, RATP et des policiers dans les transports. Vendredi 13 novembre, Bernard Cazeneuve, ministre de lโ€™Intรฉrieur, prรฉsentait un plan de lutte contre les filiรจres dโ€™armement du banditisme et du terrorisme, ร  la prรฉfecture des Hauts-de-Seine.

Et pourtant, encore, la loi relative au renseignement promulguรฉe le 24 juillet 2015 avait considรฉrablement รฉtendu les pouvoirs des services de renseignement, en lรฉgalisant des techniques de surveillance trรจs intrusives, comme la sonorisation de locaux et de domiciles, les IMSI-catchers, ces valises qui imitent le fonctionnement dโ€™une antenne-relais sur laquelle se connectent donc les tรฉlรฉphones mobiles proches et qui permettent lโ€™interception de conversationsโ€ฆ

Les moyens financiers et en effectifs des services du renseignement avaient รฉgalement รฉtรฉ renforcรฉs. Transformรฉe en DGSI, en juin 2014, et placรฉe directement sous la tutelle du ministre de lโ€™Intรฉrieur, la DCRI sโ€™รฉtait vu promettre 432 postes supplรฉmentaires ainsi quโ€™un budget supplรฉmentaire de fonctionnement de 12 millions dโ€™euros par an. Le plan antiterroriste annoncรฉ par le Premier ministre Manuel Valls, en janvier 2015, y ajoutait un renfort de 1 400 policiers et gendarmes supplรฉmentaires sur trois ans, dont 1 100 pour le renseignement intรฉrieurโ€ฆ

Et pourtant, enfin, en juillet, le ministre de lโ€™Intรฉrieur Bernard Cazeneuve avait crรฉรฉ et placรฉ sous son contrรดle direct un รฉtat-major opรฉrationnel de prรฉvention du terrorisme (EMOPT) censรฉ coordonner les diffรฉrents services et รฉviter que de nouveaux djihadistes ne passent entre les mailles du filet du renseignement. Lโ€™EMOPT ยซ est chargรฉ de piloter la totalitรฉ du dispositif de dรฉtection et de suivi des individus radicalisรฉs susceptibles de commettre un acte terroriste ยป, soulignait Bernard Cazeneuve, le 29 octobre 2015, ร  lโ€™Assemblรฉe nationale.

ยซ Sponsors ยป de lโ€™ร‰tat islamique

Dans son entretien avec Frรฉdรฉric Helbert[54], le juge dโ€™instruction antiterroriste Marc Trรฉvidic insistait : ยซ La menace est ร  un niveau maximal, jamais atteint jusquโ€™alors. Dโ€™abord, nous sommes devenus pour lโ€™ร‰tat islamique lโ€™ennemi numรฉro un. La France est la cible principale dโ€™une armรฉe de terroristes aux moyens illimitรฉs. ยป Or, la question des ยซ moyens illimitรฉs ยป du terrorisme islamiste est le tabou par excellence de la communication politique. Un tabou que les vrais experts du renseignement nโ€™ont parfois plus le cล“ur de respecter.

Alain Chouet[55] a รฉtรฉ le chef du service de renseignement de sรฉcuritรฉ de la DGSE, de 2000 ร  2002, aprรจs avoir รฉtรฉ en poste ร  Beyrouth, Damas, Rabat, etc. Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, il affirmait ne pas avoir รฉtรฉ surpris par ceux-ci : ยซ Cela fait au moins un an que les spรฉcialistes du renseignement agitent le drapeau pour prรฉvenir du risque imminent dโ€™attentat. Il faut bien comprendre que lโ€™ร‰tat islamique ayant une vraie stratรฉgie pour se dรฉvelopper sur le terrain en tant quโ€™ร‰tat, et commenรงant ร  perdre pied quand ses ressources se tarissent, opรจre une transition vers le terrorisme international, comme Al-Qaรฏda ร  son รฉpoque. Il sโ€™agit pour lโ€™ร‰tat islamique de garder sa crรฉdibilitรฉ, ses sponsors et ses soutiens[56]. ยป

ร€ propos de ces ยซ sponsors ยป et ยซ soutiens ยป du terrorisme projetรฉ par lโ€™ร‰tat islamique, Alain Chouet ne mรขchait pas ses mots : ยซ Oui, il y a les sponsors idรฉologiques et financiers du terrorisme. Les pรฉtromonarchies du Golfe, qui essayent par tous les moyens โ€“ et en particulier par la diffusion de lโ€™idรฉologie salafiste โ€“ dโ€™empรชcher la constitution dโ€™un axe chiite du Liban jusquโ€™ร  lโ€™Iran, qui ont un problรจme de lรฉgitimitรฉ musulmane, et qui veulent empรชcher toute dรฉrive dรฉmocratique. Lโ€™Arabie saoudite, par exemple, sโ€™emploie depuis trente ans ร  distiller le message salafiste et wahhabite en Europe, ร  travers des รฉcoles et des fondations, et le rรฉsultat est lร  aujourdโ€™hui. ยป Le propos est on ne peut plus clair et net. Jโ€™y reviendrai prรฉcisรฉment un peu plus loin.

Comme pratiquement toutes mes autres sources au sein du renseignement, lโ€™ex-chef du service de renseignement de sรฉcuritรฉ de la DGSE dรฉnonรงait aussi vigoureusement la bureaucratisation du mรฉtier : ยซ ร€ la DGSE, aujourdโ€™hui, il doit y avoir 4 500 ร  5 000 personnes, dont 1 000 qui font de lโ€™administratif. Le problรจme nโ€™est pas tant les effectifs que la qualitรฉ et lโ€™utilisation des effectifs, comme ร  la DGSI. Jโ€™ajoute quโ€™ร  la gendarmerie, il y a 80 000 personnes qui, ร  une รฉpoque, quadrillaient le territoire et parlaient ร  tout le monde. On les a reconvertis en percepteurs dโ€™impรดts et pรจres fouettards sur le bord des routes, au lieu de crรฉer un corps spรฉcifique, une police des routes. Du coup, le maillage territorial du renseignement et la dรฉfense opรฉrationnelle du territoire ont รฉtรฉ affaiblis[57]. ยป

Destruction du renseignement financier

Mais ce qui a sans doute รฉtรฉ le plus affaibli, pour ne pas dire tout simplement brisรฉ, cโ€™est le renseignement financier. Le jeudi 26 novembre 2015, Aleph me le dit, une nouvelle fois, crรปment : ยซ Lorsque les RG travaillaient sur le financement du terrorisme, ses enquรชteurs tombaient aussi souvent sur dโ€™autres malversations : รฉvasion fiscale, financement politique illรฉgal, corruptionโ€ฆ Je suis convaincu que le dรฉmembrement et lโ€™absorption des RG par la DST, lors de la crรฉation de la DCRI, en 2008, ont รฉtรฉ voulus par Nicolas Sarkozy et ses gรฉnรฉreux amis qui avaient beaucoup ร  craindre du renseignement financier. ยป Rรฉsultat : les arcanes du financement dโ€™un terrorisme toujours trรจs coรปteux sont plus obscurs et impรฉnรฉtrables que jamais pour le renseignement franรงais.

Aleph confirme ainsi les analyses contenues dans un document confidentiel dโ€™une rare sรฉvรฉritรฉ, rรฉdigรฉ par un collectif dโ€™officiers de la DCRI, ce ยซ FBI ร  la franรงaise ยป[58]. Rรฉdigรฉ sur 14 pages, en style parfois tรฉlรฉgraphique, ce vรฉritable audit du service de renseignement, mais aussi de nombreuses autres directions de la police nationale compรฉtentes en matiรจre de dรฉlinquance financiรจre, a รฉtรฉ remis le 16 fรฉvrier 2013 aux parlementaires du groupe de travail sur les exilรฉs fiscaux, constituรฉ un mois et demi plus tรดt. ยซ Avant la rรฉforme de 2008, les renseignements gรฉnรฉraux disposaient dโ€™un rรฉseau territorial de remontรฉes dโ€™informations รฉconomiques et financiรจres. Ses services centraux disposaient dโ€™un accรจs aux dรฉclarations Tracfin et apportaient des รฉlรฉments de travail ร  Tracfin. Les RG avaient mis en place un maillage au sein des employรฉs des รฉtablissements bancaires pour faire remonter de lโ€™information financiรจre en amont de Tracfin et recueillir des informations non filtrรฉes. Lors de la rรฉforme des services de renseignement survenue en 2008, la recherche du renseignement financier a รฉtรฉ centralisรฉe au sein de la sous-direction en charge de la protection du patrimoine รฉconomique et financier de la DCRIโ€ฆ ยป Et dรจs lors, les informations recueillies sont tombรฉes dans les oubliettes du ยซ secret dรฉfense ยป.

Aussi, la note trรจs prรฉcise des officiers de police encourageait les รฉlus ร  interroger, si possible dans le cadre dโ€™une commission dโ€™enquรชte parlementaire, les anciens et actuels patrons ou responsables de la DCRI (dont Bernard Squarcini, Gilles Gray, ร‰ric Bellemin-Comteโ€ฆ), notamment celles et ceux qui รฉtaient et sont encore chargรฉs du renseignement รฉconomique et financier. Les auteurs du document suggรฉraient mรชme aux parlementaires des questions lourdes de sens, rรฉvรฉlant, dโ€™une part, la surveillance รฉtroite opรฉrรฉe par la DCRI sur lโ€™organisation de la fraude fiscale internationale et dรฉnonรงant, dโ€™autre part, la non-transmission ร  la justice des informations considรฉrables recueillies lors de cette surveillance.

Bernard Squarcini, Gilles Gray, ร‰ric Bellemin-Comteโ€ฆ Dans le cadre dโ€™une esquisse dโ€™enquรชte sur la destruction du renseignement franรงais, quelques questions sur leurs itinรฉraires professionnels se posent tout naturellement.

Les hommes du prรฉsident

Parmi les noms citรฉs dans la note des policiers aux dรฉputรฉs, celui dโ€™ร‰ric Bellemin-Comte retient ร  nouveau particuliรจrement lโ€™attention dโ€™Aleph, car ce haut fonctionnaire de police est toujours, et depuis juin 2011, ยซ conseiller auprรจs du coordonnateur national du renseignementยป, un poste ultra-sensible crรฉรฉ par Nicolas Sarkozy en 2008. Un poste installรฉ ร  lโ€™ร‰lysรฉe. Depuis le 2 septembre 2015, le coordonnateur est Didier Le Bret, diplomate, ministre plรฉnipotentiaire. Ses adjoints sont un prรฉfet hors-cadre et un administrateur civil hors-cadre. ร‰ric Bellemin-Comte, conseiller, est le nยฐ 4 de ce service prรฉsidentiel[59]. Jusquโ€™en 2010, le policier รฉtait adjoint au sous-directeur de la protection รฉconomique (sous-direction K) de la DCRI, sous les ordres de Gilles Gray (sous-directeur) et de Bernard Squarcini (directeur), ce qui trace une carriรจre trรจs particuliรจre.

En effet, en mars 2012, je rรฉvรฉlais le profil excessivement politique โ€“ sarkozyste โ€“ de la fameuse sous-direction K de la DCRI[60]. En 2009, en pleine dรฉcouverte de lโ€™รฉvasion fiscale organisรฉe ร  grande รฉchelle par la banque suisse UBS en France, la sous-direction K est dirigรฉe par Gilles Gray, un contrรดleur gรฉnรฉral de la police qui ne tarde pas ร  se rapprocher de lโ€™ร‰lysรฉe. En janvier 2010, Gilles Gray est nommรฉ adjoint dโ€™Olivier Buquen, dรฉlรฉguรฉ interministรฉriel ร  lโ€™intelligence รฉconomique (DIIE), un proche de Brice Hortefeux. Le DIIE est alors rattachรฉ en rรฉalitรฉ ร  lโ€™ร‰lysรฉe, oรน Claude Guรฉant et mรชme Nicolas Sarkozy se montrent trรจs intรฉressรฉs par ses travaux.

En novembre 2009, Gilles Gray est secondรฉ, ร  la DCRI, par un trรจs fidรจle adjoint, le commissaire divisionnaire ร‰ric Bellemin-Comte, lequel ne tarde pas non plus ร  รชtre embauchรฉ ร  la prรฉsidence de la Rรฉpublique, oรน il travaille ensuite dans lโ€™รฉquipe constituรฉe par Joรซl Bouchitรฉ, alors conseiller pour la sรฉcuritรฉ intรฉrieure, en compagnie dโ€™Ange Mancini, le coordonnateur national du renseignement (CNR)[61], lui-mรชme connu pour appartenir aussi ร  la trรจs sarkozyste ยซ maison Guรฉant ยป. Gilles Gray et ร‰ric Bellemin-Comte ont ainsi grimpรฉ ensemble sur le sentier escarpรฉ de ยซ la K ยป, le cล“ur de la DCRI, afin dโ€™atteindre les sommets de lโ€™ร‰lysรฉe, sous la prรฉsidence de Nicolas Sarkozy.

Mais il y a plus troublant encore.

Alors que je finissais dโ€™enquรชter sur UBS et lโ€™รฉvasion fiscale, jโ€™appris que le vendredi 2 dรฉcembre 2011, ยซ une furia de destruction de documents et de cรฉdรฉroms avait saisi les fonctionnaires de la DCRI, depuis une bonne semaine ยป et que leurs ordinateurs tournaient alors en permanence en mode ยซ maintenance ยป, ce qui signifiait que tous les fichiers sensibles รฉtaient effacรฉs des disques durs ou des serveurs courants et quโ€™ils รฉtaient รฉventuellement transfรฉrรฉs vers un serveur invisible[62].

Cโ€™est un vรฉritable vent de panique qui soufflait alors dans les bureaux et les couloirs des quatriรจme et cinquiรจme รฉtages du 84, de la rue de Villiers, ร  Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), adresse du siรจge de la DCRI dirigรฉe par Bernard Squarcini, depuis sa crรฉation en 2008, et employant quelque 3 000 fonctionnaires, dont plus de 160 commissaires de police, presque tous habilitรฉs ยซ secret dรฉfense ยป.

Mais, pour quelle raison, cette furia et ce vent de panique sโ€™รฉtaient-ils emparรฉs du saint des saints du renseignement intรฉrieur ?

Une de mes meilleures sources dans lโ€™enquรชte sur UBS mโ€™expliquait, en ce dรฉbut dรฉcembre 2011, que ยซ la destruction de preuves ยป avait รฉtรฉ ยซ ordonnรฉe par le โ€œpatronโ€ ยป (Bernard Squarcini), car il y avait ยซ le feu au lac ยป. Le 10 novembre 2011, une dรฉcision du Conseil constitutionnel[63] avait en effet fixรฉ au 1er dรฉcembre suivant lโ€™application dโ€™une limitation importante du ยซ secret dรฉfense ยป, lequel couvrait extraordinairement, depuis une loi du 29 juillet 2009, les locaux de la prรฉsidence de la Rรฉpublique, de grands ministรจres (Dรฉfense, Affaires รฉtrangรจres, Intรฉrieur) etโ€ฆ des services secrets. Les neuf Sages avaient ainsi ouvert les portes, entre autres, de la DCRI, aux juges dโ€™instruction Roger Le Loire et Renaud Van Ruymbeke, qui รฉtaient saisis du volet financier de lโ€™attentat de Karachi[64].

Karachi, lโ€™inavouable secret

En octobre 2013, le nom dโ€™ร‰ric Bellemin-Comte resurgissait, prรฉcisรฉment dans le cadre de lโ€™instruction judiciaire sur lโ€™affaire Karachi. Ancien commissaire de la DST (1991-2008)[65], il aurait รฉtรฉ trรจs tรดt destinataire de notes de renseignement expliquant lโ€™attentat de Karachi par des dรฉsordres internationaux gรฉnรฉrรฉs par le financement occulte de la campagne prรฉsidentielle dโ€™ร‰douard Balladur[66].

Lundi 7 octobre 2013, le juge antiterroriste Marc Trรฉvidic[67] avait procรฉdรฉ ร  une audition importante. Devant le magistrat, le journaliste Guillaume Dasquiรฉ[68] affirmait en effet quโ€™ร‰ric Bellemin-Comte aurait รฉtรฉ tenu au courant trรจs tรดt de lโ€™hypothรจse selon laquelle lโ€™attentat du 8 mai 2002 serait liรฉ ร  lโ€™arrรชt du versement, par la France, de commissions promises en marge des grands contrats dโ€™armement signรฉs avec le Pakistan (Agosta) et lโ€™Arabie saoudite (Sawari II, contrat de 3 milliards dโ€™euros). Lโ€™un des informateurs du commissaire de la DST, Gรฉrard Willing, chef dโ€™une entreprise de renseignement privรฉ (Ciex), excellent connaisseur du Moyen-Orient, entretenait dโ€™excellentes relations avec la famille royale saoudienne.

En fait, dรจs 1994, Gรฉrard Willing alertait par รฉcrit ses interlocuteurs de ยซ lโ€™arrivรฉe inopinรฉe ยป du rรฉseau dโ€™intermรฉdiaires de Ziad Takieddine, dit ยซ rรฉseau K ยป, dans les nรฉgociations des contrats Agosta et Sawari II, liรฉe, affirmait-il, ร  un systรจme de financement secret du Parti rรฉpublicain et de la future campagne prรฉsidentielle dโ€™ร‰douard Balladur par un jeu de rรฉtro-commissions. Pis, au lendemain de lโ€™attentat de Karachi, le mรชme informateur expliquait dans une nouvelle note datรฉe du 13 mai 2002 que lโ€™attentat meurtrier pourrait avoir รฉtรฉ organisรฉ du fait de lโ€™arrรชt du versement de commissions ร  certains intermรฉdiaires, arrรชt dรฉcidรฉ par Jacques Chirac peu aprรจs son accession ร  lโ€™ร‰lysรฉe. Or, Gรฉrard Willing aurait remis ces notes ร  la DST, oรน ร‰ric Bellemin-Comte รฉtait responsable du suivi de lโ€™informateur.

ร€ partir de 2013, la question de savoir ce que sont devenues ces notes de renseignement a obsรฉdรฉ le juge Trรฉvidic. Mais le ยซ secret dรฉfense ยป systรฉmatiquement opposรฉ au magistrat lโ€™a toujours empรชchรฉ dโ€™avancer de faรงon dรฉcisive dans son instruction judiciaire. Pourtant, en novembre 2015, de nouveaux tรฉmoignages ont confirmรฉ le rรดle central jouรฉ par ร‰ric Bellemin-Comte dans ce dossier stratรฉgique. Apparaissant sous son seul pseudonyme, ยซ Verger ยป, un ancien agent de la DST a ainsi รฉtรฉ entendu et son tรฉmoignage, consultรฉ par Le Monde et France Inter[69], a รฉtรฉ dรฉclassifiรฉ par le ministre de lโ€™Intรฉrieur, Bernard Cazeneuve, le 23 octobre 2015. Cette dรฉposition confirme les informations dissimulรฉes si longtemps par les responsables du renseignement : la DST, chargรฉe en 2002 de lโ€™enquรชte sur lโ€™attentat, avait travaillรฉ dรจs les annรฉes 1990 sur un certain Ali ben Moussalem, aujourdโ€™hui considรฉrรฉ comme un personnage clรฉ de lโ€™affaire, mais sur lequel la DGSI, affirme ne retrouver aucune trace dans ses archivesโ€ฆ

En rรฉalitรฉ, ce cheikh saoudien รฉtait ร  la tรชte dโ€™un rรฉseau dโ€™intermรฉdiaires โ€“ dont faisait partie Ziad Takieddine โ€“ mobilisรฉ par le gouvernement Balladur ร  lโ€™occasion de la rรฉalisation de plusieurs marchรฉs dโ€™armement en 1994 : la vente des sous-marins franรงais Agosta au Pakistan et des frรฉgates Sawari II ร  lโ€™Arabie saoudite. Il est la clรฉ de voรปte de lโ€™hypothรจse selon laquelle lโ€™attentat de Karachi aurait รฉtรฉ commis en rรฉtorsion ร  lโ€™interruption du paiement des commissions prรฉvues par ces contrats. Un certain Ali ben Moussalem, dรฉcรฉdรฉ en 2004, en Suisse, dans des conditions qui demeurent obscures, avait รฉtรฉ lรฉsรฉ de quelque 120 millions dโ€™euros du fait de cette interruption du versement des commissions. Ses relations รฉtroites avec les services secrets pakistanais et le terrorisme islamique laissent penser que cโ€™est lui qui fut probablement le commanditaire de lโ€™attentat de mai 2002. Ali ben Moussalem รฉtait, par ailleurs, un homme dโ€™affaires fortunรฉ, propriรฉtaire de palaces ร  Londres et ร  Paris, mais รฉgalement un reprรฉsentant officiel du royaume saoudien, titulaire dโ€™un passeport diplomatique. Homme clรฉ des contrats dโ€™armements au Moyen-Orient, il รฉtait considรฉrรฉ comme proche des rรฉseaux djihadistes et dโ€™Al-Qaรฏda, liรฉ pour certaines affaires ร  lโ€™un des frรจres dโ€™Oussama ben Laden.

Quoi quโ€™il en soit, le tรฉmoignage de ยซ Verger ยป confirme que le renseignement intรฉrieur a surveillรฉ les transactions entre Ben Moussalem et certains membres du gouvernement Balladur, dans les annรฉes 1990. Or, aucune trace de cette surveillance nโ€™a รฉtรฉ retrouvรฉe dans les archives de la DGSIโ€ฆ Pourtant, un document versรฉ au dossier judiciaire prรฉtend dรฉtailler de multiples rencontres entre Ben Mussalem, ร‰douard Balladur lui-mรชme et ses soutiens, entre 1993 et 1995. Gรฉrard Willing, lโ€™ยซ honorable correspondant ยป de la DST, avait affirmรฉ lui aussi, dans le bureau du juge Trรฉvidic, le 28 janvier 2013, avoir enquรชtรฉ sur Ben Moussalem dรจs 1994 et en avoir rendu compte ร  ยซ Verger ยป, son officier traitant. Il prรฉcisait mรชme avoir transmis une note de renseignement รฉvoquant la piste politico-financiรจre, cinq jours seulement aprรจs lโ€™attentatโ€ฆ

Jusquโ€™ร  aujourdโ€™hui, ร‰ric Bellemin-Comte continue dโ€™affirmer que, ยซ de mรฉmoire ยป, aucun travail nโ€™a รฉtรฉ effectuรฉ sur Ben Moussalem par son serviceโ€ฆ

Aprรจs le 11 septembre 2001, Ben Moussalem est visรฉ par lโ€™administration amรฉricaine, qui le soupรงonne de financer des rรฉseaux djihadistes et Al-Qaรฏda[70], en compagnie de lโ€™homme dโ€™affaires et financier รฉgyptien Youssef Moustafa Nada, qui dirigeait la banque islamique Al-Taqwa de Lugano (canton du Tessin, Suisse) depuis sa crรฉation, en 1988, et qui รฉtait lโ€™un des plus hauts responsables de la branche internationale des Frรจres musulmans[71].

Comme presque toujours, la clรฉ de dรฉcryptage complet de ces ยซ blocages ยป qui paralysent le renseignement, et surtout la justice, dans la lutte antiterroriste, se trouve donc probablement en Suisse et ร  Washington. Mais, ร  ce jour, elle est demeurรฉe introuvable. Elle permettrait sans doute de comprendre comment le financement du terrorisme international passait (passe toujours ?) par les grands contrats dโ€™armement, les commissions pharaoniques perรงues par de douteux intermรฉdiaires finissant, pour une grande part, en liquide, dans les poches de certains chefs djihadistes comme Oussama ben Laden. Mais aussi de comprendre comment le financement politique illรฉgal passait (passe encore ?) par les grands contrats dโ€™armement, les rรฉtro-commissions reversรฉes par les mรชmes douteux intermรฉdiaires finissant, en liquide toujours, dans les coffres de certains partisโ€ฆ

Devant le juge Trรฉvidic, lโ€™ex-honorable correspondant de la DST Gรฉrard Willing a racontรฉ avoir รฉvoquรฉ le ยซ cas ยป Ben Mussalem ร  lโ€™occasion dโ€™un dรฉjeuner, en 2004, ร  Paris, avec ร‰ric Bellemin-Comte : ยซ Nous avons abordรฉ le cas Ben Mussalem. Je mโ€™รฉtais souvent posรฉ la question de savoir comment il avait pu รชtre commandeur de la Lรฉgion dโ€™honneur. Je me souviens quโ€™au sujet dโ€™Ali ben Moussalem, ร‰ric Bellemin-Comte mโ€™a dit : โ€œVous allez arrรชter de nous emmerder avec vos bรขtons merdeux !โ€[72]. ยป

Big business sรฉcuritaire

Parmi les autres noms citรฉs par la note des policiers aux dรฉputรฉs, note dont jโ€™avais rรฉvรฉlรฉ le contenu dans La Croix, celui de Bernard Squarcini[73] symbolise, pour Aleph, le mรฉlange des genres, depuis 2008 surtout, entre la police de renseignement et lโ€™affairisme, un mรฉlange qui fut et reste particuliรจrement prรฉjudiciable ร  la dรฉfense sans entrave de la sรฉcuritรฉ publique. ยซ Cette dรฉrive a malheureusement entraรฎnรฉ beaucoup dโ€™autres cadres de la police ยป, regrette le spรฉcialiste, qui relรจve que, au cours du premier semestre 2013, trois hauts fonctionnaires corses du renseignement et de la police, ยซ choyรฉs sous Nicolas Sarkozy ยป, ont rejoint le secteur privรฉ de la sรฉcuritรฉ des groupes et patrons du CAC 40. Tous trois sont membres dโ€™un mรชme cercle corse qui se rรฉunit chaque mois.

Ainsi, Ange Mancini, jusquโ€™alors coordinateur du renseignement ร  lโ€™ร‰lysรฉe, a pris sa retraite en juin 2013, mais est aussitรดt devenu conseiller pour les questions de sรฉcuritรฉ de Vincent Bollorรฉ, prรฉsident du groupe qui porte son nom[74]. Avant lui, une vingtaine de hauts fonctionnaires de police dโ€™origine corse รฉtaient dรฉjร  passรฉs des services de lโ€™ร‰tat ร  la sรฉcuritรฉ privรฉe. Ensemble ils constituaient un ยซ club des Corses ยป, qui se rรฉunissait une fois par mois, pour dรฎner, tout au long de la prรฉsidence de Nicolas Sarkozy, et qui continue de se rassembler rรฉguliรจrement. Parmi eux : Bernard Squarcini, bien sรปr, mais aussi Jean-Louis Fiamenghi, qui a commandรฉ le RAID (de 2004 ร  2007), comme son crรฉateur Ange Mancini (1985 ร  1990), avant dโ€™assurer, depuis octobre 2012, la direction de la sรฉcuritรฉ de Veolia.

Pionnier de la conversion dans le privรฉ et, lui aussi, pilier du ยซ club des Corses ยป, lโ€™ex-commissaire divisionnaire Charles Pellegrini dirigea lโ€™Office central pour la rรฉpression du banditisme (OCRB), en 1981 et 1982. Dรจs 1990, il fondait sa sociรฉtรฉ de sรฉcuritรฉ et dโ€™intelligence รฉconomique, CP Conseils, laquelle sโ€™est beaucoup dรฉveloppรฉe dans la sรฉcuritรฉ aรฉrienne. En 2013, il devient le conseiller dโ€™un autre fidรจle des dรฎners corses, Pierre-Antoine Lorenzi, qui travaillait ร  la direction de la stratรฉgie de la DGSE avant de fonder en 2007 sa propre sociรฉtรฉ de sรฉcuritรฉ, Amarante International[75], laquelle a connu un dรฉveloppement fulgurant[76].

Selon la lettre numรฉrique confidentielle ยซ Intelligence online ยป du 12 juin 2013, tous ces anciens hauts fonctionnaires dโ€™origine corse ยซ travaillent peu ou prou pour les mรชmes clients ยป. Elle prรฉcise : ยซ Ainsi, LVMH compte parmi ses consultants Charles Pellegrini et Bernard Squarcini, et fait protรฉger sa direction par Management & Private Protection, la sociรฉtรฉ de Jean-Franรงois Rosso, neveu de Charles Pellegrini. ยป Ces affaires intelligemment partagรฉes sont visiblement portรฉes par une croissance mondiale exponentielle du secteur trรจs peu contrรดlรฉ de la sรฉcuritรฉ et du renseignement privรฉs[77].

Ainsi, fin octobre 2015, lโ€™ex-patron de la DCRI Bernard Squarcini crรฉait une nouvelle sociรฉtรฉ de conseil dโ€™affaires, Trama Conseil, qui vient sโ€™ajouter ร  Kyrnos Conseil, alors quโ€™il dirige รฉgalement la branche europรฉenne dโ€™Arcanum Global, une tentaculaire et trรจs conservatrice sociรฉtรฉ internationale de renseignement stratรฉgique et de sรฉcuritรฉ[78], agence dont la puissance est telle que lโ€™on sโ€™รฉtonne quโ€™elle nโ€™ait pas su avertir ร  temps son associรฉ parisien, ร  lโ€™automne 2015, de la prรฉparation dโ€™attentats dโ€™une ampleur inรฉdite.

En 2007, dans La Stratรฉgie du choc, une enquรชte phรฉnomรฉnale, la journaliste canadienne Naomi Klein affirmait que, depuis 2001, lโ€™รฉmergence spectaculaire de lโ€™industrie de la sรฉcuritรฉ intรฉrieure รฉtait un effet des attentats du 11 Septembre, et mรชme un effet ยซ attendu ยป par le ยซ capitalisme du dรฉsastre ยป : ยซ Quand arrive le dรฉsastre tant attendu, ils savent que leur heure est enfin venue. Pendant trois dรฉcennies, [Milton] Friedman et ses disciples exploitรจrent de faรงon mรฉthodique les chocs subis par dโ€™autres pays. ร€ partir de la chute des tours jumelles, lโ€™idรฉologie nรฉe dans certaines universitรฉs amรฉricaines et nourrie par les grandes institutions de Washington eut enfin lโ€™occasion de rentrer au bercail. Lโ€™administration Bush profita de la peur suscitรฉe par les attentats non seulement pour lancer sans dรฉlai la โ€œguerre contre le terrorismeโ€, mais aussi pour faire de cette derniรจre une entreprise presque entiรจrement ร  but lucratif, une nouvelle industrie florissante qui insuffla un dynamisme renouvelรฉ ร  une รฉconomie chancelante. Cโ€™est ce quโ€™il convient dโ€™appeler le โ€œcomplexe du capitalisme du dรฉsastreโ€, entitรฉ tentaculaire beaucoup plus vaste que le complexe militaro-industriel contre lequel Dwight Eisenhower avait mis les Amรฉricains en garde ร  la fin de sa prรฉsidence[79]โ€ฆ ยป

Barbouzeries actuelles

Est-ce la puissance de ses nouvelles bases arriรจre privรฉes et internationales qui encouragรจrent Bernard Squarcini ร  commenter les attentats du vendredi 13 novembre, dans le journal dโ€™extrรชme droite Valeurs actuelles[80] ? ยซ Conscients de ces erreurs politiques et diplomatiques [de Franรงois Hollande et de Manuel Valls], les islamistes de Daech ont commis un attentat remarquable ยป [sic], nโ€™hรฉsite-t-il pas ร  dire, aprรจs avoir affirmรฉ que Manuel Valls, alors ministre de lโ€™Intรฉrieur, avait refusรฉ de recevoir, par son intermรฉdiaire, ยซ la liste de Franรงais combattant en Syrie ยป รฉtablie par les services de Bachar al-Assad.

Pour mรฉmoire, le 3 fรฉvrier 2015, Yves de Kerdrel, directeur de Valeurs Actuelles, a รฉtรฉ condamnรฉ ร  2 000 โ‚ฌ dโ€™amendes pour provocation ร  la haine raciale, ร  la suite dโ€™une plainte dรฉposรฉe par plusieurs associations en raison de la reproduction, en couverture du mรชme numรฉro du 22 dรฉcembre 2013 de lโ€™hebdomadaire, dโ€™une Marianne voilรฉe rehaussรฉe du titre : ยซ Naturalisรฉs. Lโ€™invasion quโ€™on cache ยป. Et, le 5 mars 2015, le mรชme directeur de Valeurs Actuelles a รฉtรฉ condamnรฉ ร  3 000 โ‚ฌ dโ€™amendes pour provocation ร  la discrimination, ร  la haine et ร  la violence envers les Roms et diffamation, ร  la suite de la publication, le 22 aoรปt 2013, dโ€™un dossier intitulรฉ ยซ Roms : lโ€™overdose ยป. Yves de Kerdrel et la sociรฉtรฉ Valmonde, รฉditrice du magazine, ont รฉgalement รฉtรฉ condamnรฉs ร  verser solidairement 2 000 euros de dommages et intรฉrรชts ร  la Licra et 1 000 euros ร  lโ€™association La Voix des Roms. Ces condamnations ont รฉtรฉ confirmรฉes, sur le fond, en appel.

Enfin, le magazine a รฉtรฉ impliquรฉ dans une opรฉration peu reluisante et parfaitement significative. En octobre 2014, il publiait un article qui dรฉtaillait les rendez-vous professionnels de deux journalistes du Monde, Gรฉrard Davet et Fabrice Lhomme. La direction du quotidien annonรงait aussitรดt quโ€™elle allait demander lโ€™ouverture dโ€™une ยซ enquรชte pour espionnage et dรฉposer une plainte pour diffamation et injure ยป, tandis que les rรฉdactions de quatorze grands mรฉdias franรงais publiaient un communiquรฉ commun dรฉnonรงant une ยซ atteinte grave au secret des sources ยป. Lโ€™auteur de lโ€™article de Valeurs actuelles nโ€™รฉtait autre que Louis de Raguenel, militant UMP, ancien responsable de la communication numรฉrique de Claude Guรฉant au ministรจre de lโ€™Intรฉrieur en 2011 et 2012, ancien du groupe ยซ nouvelles technologies et veille ยป au cabinet du directeur gรฉnรฉral de la police nationale de 2012 jusquโ€™ร  mars 2013. Cโ€™est รฉgalement Louis de Raguenel qui fut lโ€™intervieweur de Bernard Squarcini dans le fameux entretien publiรฉ par lโ€™hebdomadaire ร  la suite des attentats du 13 novembre 2015[81].

***

Lโ€™hydre des Frรจres musulmans

Je crois que le musulman a le devoir de faire revivre lโ€™Islam par la renaissance de ses diffรฉrents peuples, par le retour de sa lรฉgislation propre, et que la banniรจre de lโ€™Islam doit couvrir le genre humain et que chaque musulman a pour mission dโ€™รฉduquer le monde selon les principes de lโ€™Islam. Et je promets de combattre pour accomplir cette mission tant que je vivrai et de sacrifier pour cela tout ce que je possรจde.

Hassan al-Banna[82].

Les arcanes du financement dโ€™un terrorisme trรจs coรปteux sont plus obscurs et impรฉnรฉtrables que jamais pour le renseignement franรงais, mโ€™affirmait Aleph, fin novembre 2015. Et pourtant, en matiรจre de terrorisme et plus largement de djihadisme, lโ€™argent demeure le nerf de la guerre. Ce qui suit devrait le dรฉmontrer clairement et aviver la question de savoir pourquoi rien nโ€™est rรฉellement entrepris, depuis au moins vingt ans, pour tarir dรฉfinitivement le financement de lโ€™islamisme dans notre pays.

Cโ€™est un double document bien accablant que jโ€™ai pu consulter, copier et analyser avec lโ€™aide dโ€™Aleph et dโ€™autres officiers du renseignement. Et, bien entendu, ces cinq pages sont certainement aujourdโ€™hui classรฉes ยซ secret dรฉfense ยป, puisquโ€™elles sont (sans doute) archivรฉes par la DGSI. Il sโ€™agit dโ€™un de ces fameux ยซ blancs ยป des Renseignement gรฉnรฉraux, datรฉ du jeudi 13 septembre 2007, comportant ร  la fois une ยซ fiche RG ยป trรจs factuelle et une analyse synthรฉtique de deux pages, le tout รฉtant accompagnรฉ dโ€™un tableau de transferts de fonds sur un compte de la banque suisse UBS. Le contenu de lโ€™ensemble rรฉvรจle lโ€™investissement financier clandestin, illรฉgal et nรฉanmoins considรฉrable de lโ€™รฉmirat du Koweรฏt, du Qatar et de lโ€™organisation internationale des Frรจres musulmans en vue du dรฉveloppement de lโ€™Institut europรฉen des sciences humaines (IESH)[83]. Il dรฉmontre aussi que lโ€™ร‰tat franรงais ne pouvait ignorer lโ€™existence de ce financement clandestin du principal รฉtablissement de formation des imams dans notre pays par un ยซ commanditaire รฉtranger ยป.

ยซ Fruit dโ€™une collecte dans un pays du Golfe ยป

Le principal protagoniste du double document de renseignement est un certain Mohamed Karmous, ยซ ressortissant franรงais installรฉ au Locle (Suisse)[84], [qui] a รฉtรฉ contrรดlรฉ par les Douanes et trouvรฉ porteur de 50 000 euros ยป. Le rรฉsumรฉ de la ยซ fiche RG ยป prรฉcise : ยซ Lโ€™intรฉressรฉ est un militant islamiste, trรฉsorier de lโ€™Institut europรฉen de sciences humaines de Saint-Lรฉger-de-Fougeret (58). ยป Et voici maintenant le rรฉcit du contrรดle douanier, qui avait intรฉressรฉ au plus haut point les RG : ยซ Le 30 avril 2007, le service des douanes franรงaises a procรฉdรฉ ร  un contrรดle sur la ligne TGV Zurich-Paris. Cette opรฉration a abouti ร  lโ€™interpellation de M. Karmous Mohamed (connu au FRG, inconnu au STIC)[85], trouvรฉ porteur de la somme de 50 000 euros en liquide. Interrogรฉ au poste de Pontarlier (Doubs), M. Karmous a [โ€ฆ] indiquรฉ spontanรฉment que la somme de 50 000 euros lui avait รฉtรฉ remise par un dรฉnommรฉ Ahmed Alhmfi [sic] ร  Genรจve[86]. Ce dernier, professeur qatari, lui aurait remis cette somme, fruit dโ€™une collecte dans un pays du Golfe, au profit de lโ€™Institut europรฉen des sciences humaines, association installรฉe dans la Niรจvre et dont M. Karmous est le trรฉsorier depuis une dizaine dโ€™annรฉes. ยป Voici pour les faits initiaux qui montrent aussi ร  quel point le ยซ passeur ยป dโ€™argent liquide, soupรงonnรฉ dโ€™ยซ un รฉventuel blanchiment ou dรฉlit pรฉnal ยป, paraรฎt assurรฉ dโ€™une impunitรฉ garantie par sa mention ยซ spontanรฉe ยป des noms dโ€™Ahmad al-Hammadi et de Zuhaรฏr Mahmood (prรฉsident de lโ€™IESH), mais aussi, on le verra, de Tariq Ramadan.

La suite de la ยซ fiche RG ยป ouvre des perspectives plus intรฉressantes quant aux motifs du financement clandestin en (petite) partie dรฉvoilรฉ. Tout dโ€™abord, Mohamed Karmous dรฉclare quโ€™il ยซ entendait remettre cette somme ร  son prรฉsident, M. Zuhaรฏr Mahmood ยป[87], lequel ne pouvait alors feindre dโ€™ignorer la nature illicite de ce transfert. Or, Zuhaรฏr Mahmood est une personnalitรฉ remarquable. Il est trรจs officiellement cofondateur de lโ€™Union des organisations islamiques de France (UOIF)[88] et fondateur de lโ€™IESH de Chรขteau-Chinon. De mรชme, sa biographie (publique) signale quโ€™il a suivi ยซ une formation scientifique nuclรฉaire en Irak ยป et que Saddam Hussein lโ€™a envoyรฉ en France, dans les annรฉes 1980, en vertu dโ€™un accord de coopรฉration entre la France et lโ€™Irak.

ยซ Porteur dโ€™une somme de 500 000 euros ยป

La lecture de lโ€™analyse synthรฉtique ร  laquelle ont procรฉdรฉ les RG, en date du 13 septembre 2007, porte un รฉclairage beaucoup plus prรฉcis sur lโ€™importance des activitรฉs institutionnelles de Zuhaรฏr Mahmood. Le document, titrรฉ ยซ Pourquoi ce regain dโ€™intรฉrรชt du Qatar dans les affaires religieuses de la France ? ยป, se penche sur ยซ le week-end du 25 et 26 aoรปt 2007 [qui] restera mรฉmorable pour lโ€™IESH de Saint-Lรฉger-du-Fougeret (58), [il] a commรฉmorรฉ la sortie de la dixiรจme promotion dโ€™รฉtudiants ยป. En effet, ร  cette occasion, ยซ de nombreuses personnalitรฉs religieuses รฉtrangรจres se sont dรฉplacรฉes ยป. Cependant, ยซ le grand รขge du cheikh รฉgyptien Youssouf Al Quardawi (81 ans) ne lui permet plus de voyager comme dans le passรฉ ยป.

Malgrรฉ tout, ยซ ce haut dignitaire des Frรจres musulmans (Youssouf Al Quardawi, ou Yรปsuf Al-Qaradรขwรฎ, ou Youssef al-Qaradawi, ou Youssef al-Qardaoui), installรฉ au Qatar, thรฉologien qui gรจre dโ€™importants capitaux monรฉtaires issus de la zakรขt collectรฉe dans divers pays du Moyen-Orient, sโ€™est fait reprรฉsenter par le docteur Ahmed Al Hammadi, ressortissant qatari, professeur en thรฉologie et membre de lโ€™organisation caritative Qatar Charity[89]. Cโ€™est ร  ce titre que, devant une assemblรฉe de 400 personnes, il a invitรฉ les reprรฉsentants religieux ร  persรฉvรฉrer dans leur engagement ร  poursuivre le dรฉveloppement dโ€™un djihad religieux en Europe. Afin dโ€™atteindre ces orientations, cet รฉminent รฉmissaire รฉtait porteur dโ€™une somme de 500 000 euros quโ€™il aurait remise ร  Zuhaรฏr Mahmood, directeur de lโ€™IESH ยป. ร€ noter aussi que ยซ la venue en France de lโ€™รฉmissaire du cheikh Youssouf Al Quardawi ne sโ€™est pas limitรฉe ร  cet important รฉvรฉnement [la visite bourguignonne], le docteur Ahmed Al Hammadi [ayant] effectuรฉ une tournรฉe nationale pour se rendre dans diffรฉrentes villes dont Amiens (80), Marseille (13), Nancy (54), Grenoble (38) et Besanรงon (25) ยปโ€ฆ

Qatar Charity & Co

Pour les officiers des RG, auteurs du ยซ blanc ยป du 13 septembre 2007, le rรดle dโ€™Ahmad al-Hammadi comme pourvoyeur financier essentiel de lโ€™IESH ne fait aucun doute. Le contrรดle des douaniers, en date du 30 avril 2007, dans le TGV Zurich-Paris, et la saisie de 50 000 euros en liquide sur Mohamed Karmous ยซ corrobore le fonctionnement de lโ€™IESH avec des fonds en espรจces, remis par le mรชme commanditaire รฉtranger ยป. Un ยซ commanditaire รฉtranger ยป dont les attaches islamistes, soulignรฉes par sa proximitรฉ avec le haut dignitaire des Frรจres musulmans Youssef al-Qaradawi et par son appartenance ร  lโ€™ONG Qatar Charity, peuvent faire craindre des visรฉes djihadistes ou terroristes dissimulรฉes.

Les chercheurs Daveed Gartenstein-Ross et Aaron Y. Zelin, membres du think tank amรฉricain ยซ Washington Institute for Near East Policy ยป, ont en effet citรฉ, en fรฉvrier 2013, Qatar Charity parmi les organisations caritatives qui financent les mouvements islamistes sous couvert dโ€™aide humanitaire[90]. Selon eux, Qatar Charity aurait apportรฉ une aide financiรจre aux groupes djihadistes du Sahel : le Mouvement national de libรฉration de lโ€™Azawad (MNLA), Ansar Dine, mais aussi Aqmi et le Mujaoโ€ฆ Ils affirment aussi que le Front islamique syrien, un groupe rรฉunissant six organisations djihadistes, a bรฉnรฉficiรฉ de financements et de dons en matรฉriels de la part de Qatar Charity. Selon le gouvernement amรฉricain, Qatar Charity aurait mรชme รฉtรฉ citรฉe par Oussama ben Laden, en 1993, en tant quโ€™organe de financement des opรฉrations dโ€™Al-Qaรฏda au niveau international[91]. ร€ lโ€™occasion dโ€™un tรฉmoignage dรฉposรฉ auprรจs de la justice amรฉricaine (fรฉvrier 2001), Jamal Ahmed al-Fadl, ancien membre dโ€™Al-Qaรฏda et de la Qatar Charitable Society (qui est devenue Qatar Charity), a dโ€™ailleurs rรฉvรฉlรฉ que le prรฉsident de la Qatar Charitable Society, Abdullah Mohamed Yusef, รฉtait membre dโ€™Al-Qaรฏda et du groupe islamiste soudanais National Islamic Front, lequel avait accueilli Oussama ben Laden dans les annรฉes 1990โ€ฆ

Un document issu du ministรจre de la Justice amรฉricaine explique, par ailleurs, que ยซ les fonds destinรฉs aux opรฉrations dโ€™Al-Qaรฏda รฉtaient listรฉs dans les comptes des organismes de bienfaisance comme des dรฉpenses pour la construction de mosquรฉes ou dโ€™รฉcoles, ou bien pour nourrir les personnes dans le besoin[92] ยป. En fรฉvrier 2015, Yahia Sadam, un responsable de lโ€™aide humanitaire du mouvement de libรฉration soudanais, Minni Minnawi, a accusรฉ le Qatar dโ€™avoir soutenu les troupes gouvernementales soudanaises dans leurs actions de rรฉpression de la population civile et de blanchir les fonds issus de lโ€™industrie pรฉtroliรจre soudanaise par lโ€™intermรฉdiaire de Qatar Charity[93]. En Israรซl, Qatar Charity figure sur la liste noire de 163 organismes de bienfaisance entretenant des liens avec le terrorisme[94].

En dรฉcembre 2015, jโ€™ai pu ร  nouveau consulter, copier et analyser une nouvelle note de synthรจse des RG, particuliรจrement documentรฉe et explicite, sur le ยซ financement de lโ€™Institut europรฉen des sciences humaines (IESH) par un mรฉcรจne qatari liรฉ ร  lโ€™extrรฉmisme musulman ยป. ร€ la lecture des informations qui y sont portรฉes ร  lโ€™attention des autoritรฉs gouvernementales, il paraรฎt aujourdโ€™hui incomprรฉhensible que lโ€™IESH nโ€™ait pas รฉtรฉ tout simplement fermรฉ, aprรจs dรฉclenchement dโ€™une enquรชte judiciaire en bonne et due forme. Lโ€™officier du renseignement, auteur de cette note de deux pages souligne que la ยซ santรฉ financiรจre [de lโ€™IESH] recouvrรฉe [depuis 2007] ยป est redevable au ยซ docteur Ahmad Al-Hammadi, un mรฉcรจne affiliรฉ aux Frรจres musulmans, ล“uvrant รฉgalement dans des structures liรฉes ร  lโ€™extrรฉmisme musulman ยป.

Bien plus prรฉcis que les prรฉcรฉdents ยซ blancs ยป des RG, datรฉs de 2007, la note de 2008 rรฉvรจle que ยซ plusieurs rencontres ont eu lieu ร  Genรจve (Suisse) entre ce membre de la Qatar Charity (Al-Hammadi), ONG islamique qatarie, et Mohammed Karmous, trรฉsorier de lโ€™IESH ยป, et que ยซ lors de ces entrevues, le docteur Al-Hammadi lui [Karmous] a remis des espรจces pour une somme totale de 170 000 euros, avec pour mission de les acheminer en France ยป. Le document ajoute mรชme : ยซ En septembre de la mรชme annรฉe [2007], cโ€™est Al-Hammadi en personne qui, lors de la sortie de la dixiรจme promotion de lโ€™IESH, remettait directement ร  Zuhaรฏr Mahmood (prรฉsident de lโ€™IESH) 500 000 euros en espรจces, soit 62% du budget annuel de lโ€™Institut ยป.

Enfin, รฉtant donnรฉ son rรดle crucial dans le nouveau dรฉveloppement du principal รฉtablissement de formation des imams en France, les RG se sont alors penchรฉ sรฉrieusement sur le pedigree dโ€™Ahmad al-Hammadi. Le service de renseignement dรฉcrit le mรฉcรจne de lโ€™IESH comme รฉtant ยซ affiliรฉ aux Frรจres musulmans et ล“uvrant รฉgalement dans des structures liรฉes ร  lโ€™extrรฉmisme musulman ยป. Ils prรฉcisaient : ยซ Outre ses activitรฉs de mรฉcรฉnat classique, son rรดle dans le financement des structures liรฉes ร  lโ€™islam radical a รฉtรฉ remarquรฉ par les services spรฉcialisรฉs (DST et DGSE, entre autres). Ainsi, en 2000, il avait รฉtรฉ signalรฉ pour avoir organisรฉ le recueil de fonds au profit de la cause tchรฉtchรจne. [โ€ฆ] Enfin, Ahmad Al-Hammadi est membre du conseil dโ€™administration de lโ€™ONG qatarie Dar Al-Bir, soupรงonnรฉe dโ€™avoir participรฉ par le passรฉ au financement dโ€™organisations islamistes dans les Balkans. [โ€ฆ] Cette ONG apparaรฎt comme un bailleur de fonds potentiel ร  destination de lโ€™insurrection (djihadiste) irakienne[95]. ยป

Une ยซ pluie ยป de pรฉtrodollars

De fait, Ahmad al-Hammadi, reprรฉsentant du mythique Youssef al-Qaradawi[96] ร  Saint-Lรฉger-de-Fougeret et partout ailleurs en France, au printemps 2007, est un Qatari, membre de premier plan des Frรจres musulmans[97]. Professeur de sciences religieuses au Collรจge de la charia et des รฉtudes islamiques de lโ€™Universitรฉ de Doha (Qatar), membre de lโ€™Union internationale des savants musulmans (UISM) prรฉsidรฉe par Youssef al-Qaradawi, Ahmad al-Hammadi est aussi le quatriรจme secrรฉtaire gรฉnรฉral de lโ€™ONG caritative Munazzamat al-Daโ€™wa al-Islamiyyah (Organisation dโ€™appel ร  lโ€™islam), une organisation investie dans lโ€™islamisation de lโ€™Afrique, par le biais dโ€™ล“uvres de charitรฉ, la construction de mosquรฉes, lโ€™ouverture dโ€™รฉcoles et la diffusion de lโ€™idรฉologie islamiste au Soudan, au Congo, au Kenya, au Ghana, etc. Ahmad al-Hammadi est รฉgalement lโ€™un des dirigeants de Qatar Charity[98], puissante fondation, dโ€™apparence caritative, soupรงonnรฉe, par lโ€™administration amรฉricaine, dโ€™รชtre lโ€™appui financier dโ€™Al-Qaรฏda et, plus gรฉnรฉralement, du terrorisme islamiste. Lโ€™engagement de cette ONG dans le financement des groupes djihadistes de Syrie est รฉgalement dรฉnoncรฉ par de nombreux experts.

Au sein de Qatar Charity, Ahmad al-Hammadi assume, entre autres, la mission cruciale de lever des fonds afin de soutenir financiรจrement et en pรฉtrodollars les projets dโ€™islamisation des Frรจres musulmans en Europe, sous les enseignes de lโ€™Union des organisations islamiques en Europe (UOIE) et de lโ€™Union des organisations islamiques de France (UOIF)[99]. Durant lโ€™รฉtรฉ 2015, le ยซ savant musulman ยป sโ€™est illustrรฉ tout au long du Ramadan (du 18 juin au 16 juillet) en diffusant sur la chaรฎne satellitaire qatarie Al-Rayyan TV, chaque jour, une รฉmission intitulรฉe ยซ Gaith ยป (ยซ pluie ยป en arabe), par allusion ร  une parole attribuรฉe au Prophรจte : ยซ Le croyant est comme la pluie, partout oรน il passe, il est bรฉnรฉfique. ยป

Les vingt-neuf รฉmissions ont รฉtรฉ produites par la sociรฉtรฉ Four Frame Media Services, fondรฉe en 2012 au Koweรฏt, en grande partie grรขce aux financements de Qatar Charity. ร€ lโ€™origine de cette chaรฎne de tรฉlรฉvision, se trouvent des Frรจres musulmans : le prรฉdicateur Mohammad al-Awadhi, mais aussi Nayef al-Ajmi, ministre de la Justice et des Affaires islamiques du Koweรฏt, de janvier 2014 ร  avril 2014, qui dรฉmissionna quand il fut repรฉrรฉ en tant quโ€™acteur majeur du financement du djihad armรฉ en Syrie.

Nayef al-Ajmi sโ€™est distinguรฉ pour avoir signรฉ, en juin 2013, lโ€™appel au djihad armรฉ en Syrie, quelques mois avant la crรฉation de lโ€™ร‰tat islamique, lancรฉe par une coalition sunnite dโ€™une soixantaine dโ€™organisations presque toutes liรฉes aux Frรจres musulmans โ€“ dont lโ€™UISM de Youssef al-Qaradawi โ€“ et par des leaders du wahhabisme saoudien, en conclusion dโ€™un congrรจs islamiste international organisรฉ au Caire en soutien aux sunnites syriens.

ยซ Compte tenu du statut diplomatique de la personnalitรฉ ยป

De mรชme, la personnalitรฉ de Zuhaรฏr Mahmood, fondateur et directeur de lโ€™IESH, cofondateur de lโ€™UOIF, apparaรฎt, dโ€™aprรจs les informations rassemblรฉes par les enquรชteurs des RG, comme รฉtant excessivement liรฉe aux princes et aux plus hauts dirigeants du Qatar, lesquels exercent, selon de rรฉcentes et profondes enquรชtes journalistiques, une ยซ influence ยป dangereuse sur les รฉlites franรงaises[100]. Ainsi, relรจvent-ils : ยซ Le mardi 11 septembre [2007], le directeur de lโ€™IESH sโ€™est dรฉplacรฉ au Bourget pour saluer le dรฉpart de ses invitรฉs de marque. Or, ce jour-lร , seuls deux vols ร  destination du Qatar ont รฉtรฉ recensรฉs :

  • vol de 13 h 15 ร  destination de Doha dโ€™un avion qatari immatriculรฉ A7HJJ de [appartenant ร ] son excellence Ahmad Bin Jassem Al Thani[101] [โ€ฆ]ย ;
  • vol de 15 h 00 ร  destination de Doha dโ€™un appareil qatari immatriculรฉ A7HHK de son altesse Abdullah Bin Khalifa Al-Thani[102]โ€ฆ

Ces vols privรฉs avaient pour spรฉcificitรฉ de transporter des ressortissants de diffรฉrents pays du Moyen-Orient qui nโ€™ont pas pu รชtre identifiรฉs compte tenu de la personnalitรฉ et du statut diplomatique de la personnalitรฉ, garante de ses invitรฉs. ยป

Tout aussi impressionnantes sont les activitรฉs islamistes de Mohamed Karmous, premier acteur citรฉ par les RG dans leur ยซ blanc ยป de septembre 2007, en tant que ยซ passeur ยป, on sโ€™en souvient, de 50 000 euros en liquide entre la Suisse et la France.

ร€ son sujet, la ยซ fiche RG ยป apporte quelques informations significatives. ยซ M. Karmous indiquait [aux douaniers qui le contrรดlรจrent le 30 avril 2007] รชtre membre de lโ€™UOIF et connaรฎtre personnellement M. Tarek Ramadan, rencontrรฉ ร  plusieurs reprises ร  Genรจve (Suisse). ยป Nรฉ le 19 novembre 1957 ร  Menzel Jemil (Tunisie), de nationalitรฉ franรงaise (naturalisรฉ) depuis 1990, ยซ M. Karmous est considรฉrรฉ comme proche du mouvement des Frรจres musulmans et suspectรฉ membre du mouvement tunisien Ennahdha ยป. Les policiers prรฉcisent que ยซ dans des circonstances similaires [contrรดle douanier], en 2001, lโ€™intรฉressรฉ avait รฉtรฉ trouvรฉ porteur dโ€™une intรฉressante documentation : il apparaissait que M. Karmous รฉtait, en 2001, vice-prรฉsident de la Fรฉdรฉration des organisations islamiques en Europe[103], avec autorisation de signature auprรจs de la banque suisse UBS (compte nยฐ 242-744167) ยป.

Stakhanovisme islamique

Selon des informations rรฉcoltรฉes en Suisse, Mohamed Karmous, le premier mis en cause par le rapport confidentiel de RG, est toujours soutenu par de gรฉnรฉreux donateurs des pรฉtromonarchies du Golfe. Ainsi, en juin 2015, il reรงoit un chรจque de 140 000 dollars (environ 132 000 euros) de lโ€™ambassadeur du Koweรฏt en Suisse, Bader al-Tunaib. Il faut dire quโ€™il nโ€™a pas dรฉmรฉritรฉ depuis quโ€™il a crรฉรฉ, en 1997, ร  Neuchรขtel, la Ligue des musulmans de Suisse (LMS), organisation quโ€™il a prรฉsidรฉe durant une dizaine dโ€™annรฉes. Aujourdโ€™hui, Mohamed Karmous est le fondateur et principal animateur dโ€™une dizaine dโ€™organisations islamiques europรฉennes. En 2002, la LMS se prรฉsente comme รฉtant membre de lโ€™UOIE, liรฉe aux Frรจres musulmans. ร€ la mรชme รฉpoque, la Ligue se rรฉfรจre au recueil de fatwas publiรฉ sous la conduite de Youssef al-Qaradawi. En 2007, la Ligue de Mohamed Karmous consacre son congrรจs ร  ยซ lโ€™intรฉgration des musulmans ยป, mais elle y invite le cheikh saoudien Salman Fahd al-Awda qui, lui, a dรฉfendu la ยซ guerre sainte ยป en Irak et lรฉgitimรฉ les attentats-suicides contre les ยซ mรฉcrรฉants ยป[104]. Cependant, la Suisse refusera dโ€™accorder un visa ร  ce prรฉdicateur salafiste.

Par ailleurs, Mohamed Karmous crรฉe, en 1999, lโ€™Institut culturel musulman de Suisse (ICMS), fonde, en 2002, le Centre socioculturel des musulmans de Lausanne, quโ€™il prรฉside, tandis quโ€™il est รฉgalement vice-secrรฉtaire de la Comunitร  Islamica nel Cantone Ticino (canton du Tessin, en Suisse) depuis 2004. En dรฉcembre 2009, il participe ร  la fondation de lโ€™Organisation europรฉenne de bienfaisance islamique, qui agit en Europe mais aussi en Afrique. Il est alors prรฉsident du conseil de la fondation suisse Wakef, crรฉรฉe en 2009, dont le ยซ but ยป est de ยซ construire, acheter et assainir les lieux de culte musulmans en Suisse, offrir un cadre religieux adรฉquat pour les centres culturels musulmans, former les imamsโ€ฆ ยป.

En 2010, Mohamed Karmous lance la Fondation euro-suisse Mithak, et crรฉe, avec le Koweitien Abdullah Alkandari, lโ€™Union islamique des enseignants, dont il est secrรฉtaire gรฉnรฉral. Il participe aussi ร  la crรฉation de la Fondation dโ€™ล“uvres ร  rayonnement socioculturelles [sic]. Mais surtout, il est le premier prรฉsident de lโ€™Union des instituts europรฉen des sciences humaines et islamiques (UIESH), qui fรฉdรจre les Instituts europรฉens de sciences humaines (IESH) de Saint-Lรฉger-de-Fougeret, de Saint-Denis, de Wales et de Birmingham.

En conclusion de leur analyse synthรฉtique sur le ยซ regain dโ€™intรฉrรชt du Qatar dans les affaires religieuses de la France ยป, les fonctionnaires du renseignement intรฉrieur faisaient, en septembre 2007, ce bref ยซ commentaire ยป : ยซ Le dรฉveloppement des capacitรฉs dโ€™accueil et dโ€™enseignement du centre de formation thรฉologique de Saint-Lรฉger-du-Fougeret (IESH) est devenu une prioritรฉ pour lโ€™organisation transnationale des Frรจres musulmans, qui amplifie ses financements รฉtrangers pour faire de ce centre un vecteur du djihad moderne. ยป Il รฉtait difficile de dire plus clairement les choses. Et force est de constater que les Frรจres musulmans ont eu depuis tout loisir de dรฉvelopper en France, mais en Angleterre aussi, la puissance pรฉdagogique de leur ยซ vecteur du djihad moderne ยป.

Lโ€™idole des Frรจres musulmans

Le rapport des RG, datรฉ du 13 septembre 2007, รฉtait sans ambiguรฏtรฉ : les 26 et 27 aoรปt de la mรชme annรฉe, pour commรฉmorer sa dixiรจme promotion dโ€™รฉtudiants, lโ€™IESH de Saint-Lรฉger-du-Fougeret avait comptรฉ, on lโ€™a dit, sur la prรฉsence du cheikh Youssef al-Qaradawi, celui-ci ayant รฉtรฉ prรฉsent, en 1997, ยซ lors de la cรฉrรฉmonie de diplรดmes de la premiรจre promotion ยป. Mais ยซ le grand รขge ยป de ยซ la plus prestigieuse ยป des ยซ autoritรฉs religieuses รฉtrangรจres ยป attendues, en 2007, dans la Niรจvre, ne lui aura pas permis de faire le voyage depuis le Qatar.

Youssef al-Qaradawi fait lโ€™objet, dans le rapport de renseignement dโ€™une dense notice biographique, qui souligne son importance historique : ยซ Nรฉ en 1926 ร  Saft At-Turab (ร‰gypte), son affiliation au mouvement des Frรจres musulmans lui valut dโ€™รชtre emprisonnรฉ en 1949, 1954, 1956 et 1962. Reรงu major de sa promotion ร  la facultรฉ des fondements de la religion ร  lโ€™universitรฉ Al-Azhar de Caire (ร‰gypte)[105]. [โ€ฆ] 1960 : thรจse sur le thรจme de la zakรขt et son rรดle dans la rรฉsolution des problรจmes sociaux. En 1962, dรฉtachรฉ par lโ€™universitรฉ Al-Azhar comme prรฉsident de lโ€™Institut secondaire des รฉtudes religieuses au Qatar. En 1977 : prรฉsident de la fondation de la facultรฉ de droit musulman ร  lโ€™universitรฉ du Qatar. Conseiller religieux de la plupart des grandes banques islamiques, actionnaire de la banque Al-Taqwa, auteur de nombreux ouvrages religieux qui sont des rรฉfรฉrences. Dirige le Conseil europรฉen de la fatwa [โ€ฆ]. Oulรฉma influent au sein de lโ€™Union des organisations islamiques de France (UOIF). ยป

Youssef al-Qaradawi est le gourou et patron de Mohamed Karmous, dโ€™Ahmad al-Hammadi et de tous les Frรจres musulmans responsables de lโ€™UOIF, entre autres. Thรฉologien, islamologue, conseiller spirituel des pรฉtromonarques du Golfe et universitaire qatari, il est รฉgalement prรฉsident de lโ€™Union internationale des savants musulmans. Il est รฉgalement cรฉlรจbre pour son รฉmission Al-charia wa Al-Hayat (La voie vers dieu et la vie), diffusรฉe sur Al Jazeera, et dont lโ€™audience atteindrait les 60 millions de tรฉlรฉspectateurs dans le monde.

Youssef al-Qaradawi a publiรฉ plus de 120 livres, dont Le Licite et lโ€™Illicite en Islam[106] et Lโ€™Islam, civilisation de demain[107], dont certains passages ont รฉtรฉ jugรฉs incompatibles avec les droits humains fondamentaux, au point que le livre fut interdit ร  la vente en France par arrรชtรฉ ministรฉriel du 24 avril 1995, avant dโ€™รชtre ร  nouveau autorisรฉ. Depuis le vendredi 13 novembre 2015, il ne sโ€™est pas manifestรฉ avec trop dโ€™รฉvidence, le Qatar, qui lโ€™abrite, faisant profil bas et ayant signifiรฉ ร  son protรฉgรฉ quโ€™il devait sโ€™abstenir de jeter de lโ€™huile sur le feu, lui qui avait pourtant appelรฉ au ยซ meurtre de tous les fonctionnaires syriens, de tous les soldats de lโ€™armรฉe rรฉguliรจre et en gรฉnรฉral tous ceux qui soutiennent le pouvoir syrien[108] ยป.

ยซ Il ne sโ€™agit pas dโ€™attentats-suicides, mais dโ€™opรฉrations-martyrs ยป, considรฉrant que ces opรฉrations ยซ sont lโ€™arme que Dieu a donnรฉe aux pauvres pour combattre les forts ยป. Ces mots, prononcรฉs en avril 2001 et reproduits dans le journal qatari Al-Raya, visaient ร  justifier les attentats-suicides palestiniens. Mais le prรฉdicateur idolรขtrรฉ des Frรจres musulmans a rรฉitรฉrรฉ ร  plusieurs reprises ces vues djihadistes, notamment en 2004, dans une interview ร  la BBC, au cours de laquelle il affirmait que la prohibition coranique du suicide ne sโ€™appliquait pas aux attaques kamikazes, puisque lโ€™intention des assaillants nโ€™รฉtait pas de se tuer mais de tuer des ennemis dโ€™Allah : ยซ Ce nโ€™est pas du suicide, cโ€™est du martyre au nom de Dieu. Les thรฉologiens et les spรฉcialistes en jurisprudence ont dรฉbattu ce point. Ils y voient une forme du djihad, dโ€™une sorte qui compromet la vie du moudjahidin. Il lui est permis de mettre son รขme en jeu, de croiser le chemin de lโ€™ennemi et dโ€™รชtre tuรฉ[109]. ยป

Taqiya

La pratique sophistiquรฉe du double discours est une constante chez les Frรจres musulmans. Le principe de taqiya (ou taqรฎya, taqiyya ou takia : dissimulation) est adoptรฉ par plusieurs mouvements sectaires islamistes sunnites, bien que ce furent des sectes chiites et kharidjites qui eurent, ร  lโ€™origine, recours ร  cette mรฉthode, dans le cadre du djihad. La promotion de la taqiya remonte mรชme ร  lโ€™รฉpoque oรน la minoritรฉ chiite รฉtait persรฉcutรฉe par des califes sunnites. Elle รฉtait alors une condition de survie.

Dans la loi islamique, la taqiya est fondรฉe sur la sourate III, verset 28, du Coran : ยซ Que les croyants ne prennent pas pour alliรฉs des infidรจles, au lieu de croyants. Celui qui agirait ainsi ne serait plus en rien liรฉ ร  lโ€™รฉgard dโ€™Allah, ร  moins que, de crainte, vous ne cherchiez seulement ร  vous protรฉger dโ€™eux. ยป Une exรฉgรจse trรจs diffusรฉe explique, ร  propos du verset ยซ ร  moins que, de crainte, vous ne cherchiez seulement ร  vous protรฉger dโ€™eux ยป : ยซ Al Imรขm Abรป Jaโ€™far Ibn Jarรฎr At Tabarรฎ (quโ€™Allah lui fasse misรฉricorde) a commentรฉ cela en disant : โ€œร€ moins que vous ne soyez sous leur domination et que vous ne craigniez pour vos vies. Dans un tel cas, vous pouvez verbalement montrer une certaine complaisance ร  leur รฉgard tout en dissimulant votre hostilitรฉ et sans jamais les suivre dans leur mรฉcrรฉance ni les soutenir effectivement contre les Musulmans.โ€ [Jรขmiโ€™ Ul Bayรขn Fรฎ Tafsรฎr Il Qurยฐรขn][110]. ยป

ยซ La taqiya, comme on lโ€™entend aujourdโ€™hui, cโ€™est en fait une version radicalisรฉe de la dissimulation, dans le sens oรน certains religieux extrรฉmistes ont trouvรฉ dans le Coran des โ€œdalilsโ€ (des โ€œpreuvesโ€) qui justifieraient leurs actes ยป, expliquait le juge antiterroriste Marc Trรฉvidic, le 12 mars 2013, sur la chaรฎne de tรฉlรฉvision France 24.

ยซ Consacrer le pouvoir de Dieu sur terre ยป

Le principal objectif des Frรจres musulmans est lโ€™instauration de rรฉgimes islamiques dans les pays ร  population majoritairement musulmane, tels que lโ€™ร‰gypte, la Libye, la Tunisie, lโ€™Algรฉrie, le Maroc ou la Syrieโ€ฆ Le cรฉlรจbre mot dโ€™ordre de lโ€™organisation est : ยซ Allah est notre objectif. Le prophรจte Mahomet est notre chef. Le Coran est notre loi. Le djihad [la guerre juste] est notre voie[111]. ยป

En 1973, les Frรจres musulmans participent ร  la fondation du Conseil islamique dโ€™Europe. Dans les annรฉes 1980, ils sโ€™avancent sur la scรจne musulmane occidentale avec les fondations simultanรฉes de lโ€™Union des organisations islamiques en Europe (UOIE) et de lโ€™Union des organisations islamiques de France (UOIF). La majoritรฉ des cadres de lโ€™UOIE sont dโ€™ailleurs membres de lโ€™UOIF. Bien que ces deux organisations nient, contre toute รฉvidence, รชtre des รฉmanations institutionnelles des Frรจres musulmans, elles se rรฉfรจrent aux รฉcrits et dits dโ€™Hassan el-Banna[112], de Sayyid Qutb[113] et de Sayyid Abul Ala Maududi[114], ainsi que sur les fatwas de Youssef al-Qaradawi, tous promoteurs dโ€™un puissant et patient projet visant ร  convertir et soumettre toute lโ€™humanitรฉ au Coran et ร  la charia[115].

En 1997, le Conseil europรฉen de la fatwa est crรฉรฉ ร  Dublin (Irlande). Dirigรฉ par Youssef al-Qaradawi et lโ€™Association musulmane de Grande-Bretagne, il est le premier organisme islamiste sur lequel sโ€™appuient lโ€™UOIE et lโ€™UOIF. Sa mission premiรจre est dโ€™รฉmettre des fatwas destinรฉes aux musulmans vivant en Europe, afin quโ€™ils demeurent gouvernรฉs par la charia. Le second objectif est le dรฉveloppement de la prรฉsence des Frรจres musulmans face aux autres organisations islamiques britanniques puissantes, comme le British Muslim Council. Trรจs vite, deux instituts de formation dโ€™imams liรฉs ร  lโ€™UOIE et ร  lโ€™UOIF sont crรฉรฉs : lโ€™Institut europรฉen des sciences humaines de Chรขteau-Chinon, en 1990, et lโ€™European Institute for Humanitarian and Islamic Studies, au Royaume-Uni. Par ailleurs, Hani Ramadan[116], frรจre de Tariq Ramadan, fils de Saรฏd Ramadan[117], petit-fils dโ€™Hassan el-Banna, exerce comme prรฉdicateur et dirige le Centre islamique de Genรจve, depuis 1995.

Rappelons que Saรฏd Ramadan a fondรฉ, en 1958, la Sociรฉtรฉ islamiste dโ€™Allemagne, puis la Ligue musulmane mondiale. Il a รฉgalement รฉtรฉ soupรงonnรฉ dโ€™รชtre lโ€™auteur du ยซ Projet ยป, un plan dโ€™islamisation de lโ€™Europe, datรฉ de dรฉcembre 1982 et dรฉcouvert, en novembre 2001, par les services de renseignement suisses dans une villa de lโ€™homme dโ€™affaires et financier รฉgyptien Youssef Moustafa Nada[118], qui dirigeait la banque islamique Al-Taqwa de Lugano depuis sa crรฉation, en 1988, et qui รฉtait lโ€™un des plus hauts responsables de la branche internationale des Frรจres musulmans.

ยซ Le Projet ยป, texte de quatorze pages, commence ainsi : ยซ Ce rapport prรฉsente une vision globale dโ€™une stratรฉgie internationale pour la politique islamique. ยป Il prรฉconise ensuite dโ€™ยซ entrer en contact avec tout nouveau mouvement engagรฉ dans le djihad oรน quโ€™il soit sur la planรจte ยป, afin de ยซ coordonner le travail islamique dans une seule direction pour [โ€ฆ] consacrer le pouvoir de Dieu sur terre ยป. Il suggรจre aux Frรจres musulmans dโ€™agir ainsi en Occident : ยซ Construire des institutions sociales, รฉconomiques, scientifiques et mรฉdicales, et pรฉnรฉtrer le domaine des services sociaux pour รชtre en contact avec le peupleโ€ฆ ยป Le gourou des Frรจres musulmans dโ€™Europe, Youssef al-Qaradawi, รฉtait lโ€™un des principaux actionnaires de la banque Al-Taqwa de Lugano[119], รฉtablissement que dirigeait Youssef Moustafa Nada, le receleur du ยซ Projet ยปโ€ฆ

Tamkin

Dans un entretien avec Tewfik Aclimandos, spรฉcialiste de lโ€™ร‰gypte et chercheur associรฉ en histoire contemporaine au Collรจge de France, rรฉalisรฉ par Flavien Bourrat[120], ร  propos de la prise du pouvoir par Mohamed Morsi en ร‰gypte[121], lโ€™expert expliquait : ยซ Il est clair que le projet des Frรจres [musulmans] est une prise de contrรดle de toutes les sphรจres de lโ€™ร‰tat et de la sociรฉtรฉ. Dans ses documents internes โ€“ notamment ceux que la police avait saisis entre 1990 et 1992 โ€“, la stratรฉgie de la Confrรฉrie repose sur le concept de Tamkin, ร  tendance profondรฉment autoritaire. ยป

Dans la littรฉrature contemporaine des Frรจres musulmans, le Tamkin, cโ€™est le but ultime visรฉ par toute action pour que lโ€™islam โ€“ tel quโ€™il est compris par la confrรฉrie โ€“ domine toutes les autres religions et pour que la charia soit en situation de gouverner lโ€™humanitรฉ entiรจre. Pour les Frรจres musulmans, le Tamkin est le triomphe, la domination, la suprรฉmatie, la victoire et la possession sans partage du pouvoir politique.

ร€ propos de la stratรฉgie des Frรจres musulmans en Europe et en France, Mohamed Louizi[122] affirme enfin que ยซ lโ€™UOIF sโ€™inscrit activement dans la stratรฉgie islamiste globale dite Tamkine (Tamkin) que mรจnent les Frรจres musulmans dans le monde entier ยป, que cette fรฉdรฉration a pour objet ยซ de faire de lโ€™entrisme dans les diffรฉrentes sphรจres de lโ€™ร‰tat pour faciliter lโ€™influence et la domination rรชvรฉe, au nom dโ€™Allah ยป, et quโ€™elle ยซ bรฉnรฉficie de lโ€™argent du contribuable franรงais et de lโ€™autre argent rapatriรฉ du Golfe, particuliรจrement du Qatar (la Qatar Charity), pour avancer, รฉtape par รฉtape, dans sa stratรฉgie globale ยป.

Djihad

Le jeudi 11 dรฉcembre 2014, lโ€™Acadรฉmie de gรฉopolitique de Paris organisait un colloque intitulรฉ ยซ Gรฉopolitique du terrorisme ยป ร  lโ€™Assemblรฉe nationale. Lโ€™intervention de Bassam Tahhan, professeur de gรฉostratรฉgie ร  lโ€™ร‰cole nationale supรฉrieure de techniques avancรฉes (Ensta), y fut particuliรจrement remarquรฉe, notamment en raison de sa conclusion : ยซ Je dirais au prรฉsident de la Rรฉpublique franรงaise : โ€œComme je lโ€™ai montrรฉ par les textes, lโ€™organisation des Frรจres Musulmans est une organisation terroriste. Il faut absolument la classer comme telle, et officiellement, au niveau juridique[123].โ€ ยป

Avant de parvenir ร  cette conclusion, il avait dรฉveloppรฉ lโ€™argument qui suit : ยซ Pour rรฉpondre ร  cette question, nous allons nous limiter ร  lโ€™รฉtude du concept de djihad, combat ou guerre sainte, dans les textes fondateurs [des Frรจres musulmans], ร  savoir les รฉpรฎtres de Hassan el-Banna[124] et notamment lโ€™รฉpรฎtre qui porte ce titre et qui y est consacrรฉ. Pour bien comprendre la place quโ€™occupe le djihad dans lโ€™idรฉologie ou le systรจme de pensรฉe du fondateur, brossons ร  grands traits cette comprรฉhension de lโ€™islam assez particuliรจre et trรจs simpliste. Le djihad est, pour les Frรจres musulmans, une obligation faite ร  tout musulman ; y manquer est un pรฉchรฉ capital. Lโ€™islamisation globale est donc le but ultime de lโ€™organisation des Frรจres musulmans. [โ€ฆ] Au sein de lโ€™organisation, il y a des combattants dont cโ€™est le mรฉtier dโ€™รชtre djihadistes ; cโ€™est ร  ceux-lร  que sโ€™adresse lโ€™รฉpรฎtre intitulรฉe โ€œLe djihadโ€ rรฉdigรฉe en 1936. ยป

Analysant ce texte fondateur, Bassam Tahhan expliquait : ยซ Lโ€™รฉpitre commence par une innovation religieuse en accolant au nom du Prophรจte, dans la formule de priรจre qui lui est consacrรฉe, le titre de Seigneur des Moudjahidin, pour se clore en y incluant tous ceux qui se battent pour sa charia jusquโ€™au jugement dernier. [โ€ฆ] Il passe ensuite au statut du djihad en jurisprudence musulmane, sโ€™appuyant surtout sur les juristes tardifs, pour nous dire que la communautรฉ musulmane a perdu les commandements de sa religion en nโ€™appelant pas au djihad. [โ€ฆ] Il en conclut que, vu que les musulmans aujourdโ€™hui sont humiliรฉs, comme vous le savez, gouvernรฉs par des impiesโ€ฆ, lโ€™obligation est absolue, incontournable : tout musulman doit se prรฉparer et cacher en lui lโ€™intention de la guerre sainte, en attendant de saisir lโ€™occasion, et ainsi la volontรฉ de Dieu sera accomplie. ยป

Presque un an plus tard, au lendemain des massacres terroristes du vendredi 13 novembre 2015, lโ€™รฉcrivain Michaรซl Prazan, auteur dโ€™un documentaire et dโ€™un livre dโ€™enquรชte sur les Frรจres musulmans[125], รฉtablissait lui aussi le lien profond entre les djihadistes kamikazes de lโ€™ร‰tat islamique et la confrรฉrie dโ€™origine รฉgyptienne : ยซ Les terroristes de lโ€™ร‰tat islamique ne comprennent ni nโ€™admettent les termes de dรฉmocratie, de libertรฉs, de fรฉminisme, dโ€™universalisme, de reconnaissance des minoritรฉs ou des homosexuels ; des droits humains au sens le plus large. [โ€ฆ] Ce changement de paradigme, celui qui consiste ร  prรฉfรฉrer la mort ร  la vie, le โ€œmartyreโ€ ร  la civilisation, ร  considรฉrer lโ€™humanitรฉ comme forclose, rรฉduite ร  la sphรจre de lโ€™Oumma, la communautรฉ des musulmans, hors de laquelle nโ€™existent que des apostats ou des mรฉcrรฉants qui doivent รชtre rejetรฉs ou exterminรฉs, Hassan al-Banna, le fondateur des Frรจres musulmans en ร‰gypte, lโ€™a thรฉorisรฉ dรจs la fin des annรฉes 1920[126]. ยป

Michaรซl Prazan ne se privait pas, alors, de pointer le double discours des responsables actuels des organisations islamiques issues de la confrรฉrie : ยซ Les Frรจres musulmans, via leur conglomรฉrat associatif et religieux, dont lโ€™Union des organisations islamiques de France (UOIF) est la version franรงaise, ont beau jeu dโ€™affirmer, comme au lendemain de chaque attentat, que ces actes sont indignes, ignominieux, quโ€™ils ne sont pas lโ€™Islam, quโ€™ils sont le fait de dรฉgรฉnรฉrรฉs et quโ€™ils nโ€™ont, eux, rien ร  voir avec รงa. Cโ€™est un peu court. Cโ€™est passer bien vite sur le fait quโ€™ils ont crรฉรฉ le discours conquรฉrant et dominateur repris sans cesse par les groupes les plus radicaux et belliqueux de lโ€™islam politiqueโ€ฆ ยป

Fatwa contre la France

Nos dirigeants politiques et responsables de nos services de sรฉcuritรฉ sont-ils donc les seuls ร  ne pas connaรฎtre, ou reconnaรฎtre, la menace permanente, persรฉvรฉrante, que fait peser le ยซ discours conquรฉrant et dominateurs ยป des Frรจres musulmans sur la dรฉmocratie ? Sont-ils ร  ce point ignorants des modalitรฉs de financement massif du djihadisme, sous couverts de ยซ charitรฉ ยป, qui traversent illรฉgalement et impunรฉment les frontiรจres europรฉennes, depuis les pรฉtromonarchies du Golfe ? ร€ ce point indiffรฉrents aux preuves de lโ€™unitรฉ du djihad, de lโ€™action du ยซ totalitarisme islamique ร  lโ€™assaut des dรฉmocraties[127] ยป ?

Ont-ils seulement lu les livres des meilleurs connaisseurs de lโ€™islamisme et du terrorisme, qui ont paru depuis plus de vingt ans, et dont les avertissements semblent avoir รฉtรฉ bel et bien ignorรฉs, pour ne pas dire mรฉprisรฉs ?

Car, dรจs 1991, Gilles Kepel expliquait, dans son livre sur Les banlieues de lโ€™islam[128], comment lโ€™augmentation vertigineuse des prix des hydrocarbures, aprรจs la guerre dโ€™octobre 1973 au Moyen-Orient, avait produit une vรฉritable manne pรฉtroliรจre permettant ร  plusieurs ร‰tats soucieux de la propagation de lโ€™islam de dรฉvelopper un rรฉseau de plus en plus dense dโ€™associations et de mosquรฉes sur le territoire franรงais. ร€ lโ€™รฉpoque, Gilles Kepel comptait parmi eux la Libye du colonel Kadhafi, le Koweรฏt et les ร‰mirats arabes unis, mais surtout le royaume dโ€™Arabie saoudite. Il relevait aussi trรจs clairement que ยซ le cartel des producteurs de pรฉtrole [รฉtait] dominรฉ par un pays dont les capacitรฉs dโ€™extraction comme les rรฉserves dโ€™or noir semblent inรฉpuisables : lโ€™Arabie saoudite, qui se fait de lโ€™islam et de sa propagation une idรฉe prรฉcise et vigoureuse ยป et que ce royaume mettait ยซ au service de cette idรฉe les moyens financiers que lui donn[ait] la richesse de son sous-sol[129] ยปโ€ฆ

Le chercheur rappelait encore que la monarchie wahhabite de lโ€™Arabie saoudite avait ouvert, en 1977, un bureau de la Ligue islamique mondiale ร  Paris. Cette organisation internationale, soi-disant non gouvernementale, avait pour objet de promouvoir lโ€™islam, en accordant notamment des subventions aux associations islamiques qui crรฉeraient ou entretiendraient les mosquรฉes. Certes, si ce bureau constituait le principal vecteur officiel de lโ€™influence saoudienne sur lโ€™islam en France, les sommes qui transitaient par son intermรฉdiaire demeuraient modestes comparรฉes aux flux financiers qui circulaient, ร  titre privรฉ, entre hommes dโ€™affaires membres de la famille royale de la Pรฉninsule et les associations islamiques en Franceโ€ฆ

Dans un autre registre, รฉminemment policier, Roland Jacquard rรฉvรฉlait en 1998, dans un livre intitulรฉ Fatwa contre lโ€™Occident[130], ร  partir dโ€™une documentation prรฉcise rรฉcoltรฉe auprรจs des services de renseignement europรฉen, les sources de financement de lโ€™islamisme radical, ses bases de formation au djihad en Afghanistan, au Liban, en Algรฉrie ou en Bosnie, ainsi que les rรฉseaux de soutien ou dโ€™actions terroristes en Europe, rรฉseaux tissรฉs grรขce au ยซ recrutement de jeunes des banlieues dรฉsespรฉrรฉes par le chรดmage et les difficultรฉs dโ€™intรฉgration ยป. Dans un chapitre consacrรฉ aux ยซ banquiers dโ€™Allah ยป, il relevait que le systรจme des banques islamiques รฉtait nรฉ en 1969, lors de la premiรจre session de lโ€™organisation de la Confรฉrence islamique, ร  lโ€™initiative du roi Fayรงal dโ€™Arabie saoudite. Quelques annรฉes plus tard, avec la naissance de la Banque islamique de solidaritรฉ au Soudan, la dimension militante et idรฉologique du systรจme bancaire islamique lโ€™emporta sur la logique purement financiรจre. Ainsi la banque Al-Taqwa, crรฉรฉe en 1987, dont le contrรดle religieux รฉtait directement exercรฉ par les Frรจres musulmans.

Trois ans et demi avant les attentats du 11 septembre 2001, Roland Jacquard traรงait aussi les liens financiers entre Oussama ben Laden et les auteurs des attentats du GIA, en 1995, ร  Paris. Il dรฉcrivait ensuite ce quโ€™il appelait la ยซ toile dโ€™araignรฉe islamiste ยป en Europe, tissรฉe de la Suรจde ร  lโ€™Espagne, en passant par le Danemark, lโ€™Autriche, la Grande-Bretagne, la Suisse, lโ€™Italie, les Pays-Bas, lโ€™Allemagne, la Belgique, et bien entendu la France, concluant que ยซ les rรฉseaux de vente dโ€™armes qui associent les mafias et les terroristes ne se gรชnent pas pour tourner ร  leur avantage la disparition des frontiรจres europรฉennes ยป.

Dans Guerres contre lโ€™Europe[131], Alexandre Del Valle dรฉcrivait dans le dรฉtail ยซ une stratรฉgie de conquรชte planรฉtaire ยป et les ยซ grands pรดles mondiaux du prosรฉlytisme islamiste ยป. Parmi les cinq grands pรดles internationaux de ยซ lโ€™exacerbation islamiste ยป, qui appuient lโ€™action des rรฉseaux islamistes implantรฉs en Europe, le premier est lโ€™Arabie saoudite et les institutions quโ€™elle contrรดle, expliquait-il : Ligue islamique mondiale, organisation de la Confรฉrence islamique, et autres associations caritatives et religieuses. ยซ Le nerf de la guerre de la conquรชte politique ou religieuse รฉtant lโ€™argent, lโ€™activitรฉ des milliardaires et banques islamiques saoudiens sont le secret du trรจs efficace prosรฉlytisme saoudo-wahhabite de par le monde ยป, affirmait-il lui aussi.

En 2002, Alexandre Del Valle dressait ร  nouveau un รฉtat des lieux de la pรฉnรฉtration islamiste en Europe et aux ร‰tats-Unis[132]. Dans des pages particuliรจrement documentรฉes, ce professeur de gรฉopolitique ร  lโ€™Ecole de guerre รฉconomique montrait comment les structures des Frรจres musulmans et du pรดle indo-pakistanais du Tabligh embrigadait et drainait les recrues europรฉennes de la nรฉbuleuse salafiste vers le Pakistan et lโ€™Afghanistan, afin quโ€™elles sโ€™y forment au djihad. Il relevait que ยซ depuis une dizaine dโ€™annรฉes, les militants islamistes recrutรฉs dans les banlieues franรงaises, londoniennes ou belges sont fortement prisรฉs par les syndicats de lโ€™islamo-terrorisme international ยป.

En 2002 encore, Alain Bauer et Xavier Raufer avertissait que ยซ la guerre ne fait que commencer[133] ยป. Les deux criminologues nโ€™hรฉsitaient pas ร  รฉcrire : ยซ ร€ vue dโ€™homme, la forme principale que prend la guerre est aujourdโ€™hui celle dโ€™un conflit terroriste, ou criminel. Ses champs de bataille sont les zones hors contrรดle de la planรจte, la โ€œjungle de bรฉtonโ€, les banlieues sauvages. Attentats-massacres, mutilations et enlรจvements de masse sont le quotidien de ces โ€œbandenkriegeโ€ [guerre de bandes]. Face ร  celles des pays dรฉveloppรฉs, les armรฉes ont disparu ; ce ne sont plus que rรฉseaux, protoplasmes, entitรฉs irrationnelles violentes, sectes, noyaux acรฉphales, guรฉrillas dรฉgรฉnรฉrรฉes et mafias. Et aussi : desperados, โ€œloups solitairesโ€ et โ€œamoureux du martyrโ€[134]. ยป

Enfin, toujours en 2002, dans une nouvelle รฉdition de leur Ben Laden. La vรฉritรฉ interdite[135], Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquiรฉ nโ€™hรฉsitaient pas ร  affirmer : ยซ Trois clรฉs permettent de comprendre le rรดle de lโ€™Arabie saoudite dans lโ€™expansion dโ€™une forme radicale de lโ€™islamisme : la religion, fer de lance du prosรฉlytisme entretenu par le royaume, le systรจme bancaire, comme instrument des ambitions religieuses du royaume, et le pรฉtrole, comme arme de dissuasion contre lโ€™Occident. ยป Et ils prรฉcisaient que ยซ la quasi-totalitรฉ des rรฉseaux islamistes implantรฉs au Proche-Orient, en Afrique et en Occident [sont] ainsi financรฉs par lโ€™ร‰tat saoudien et par le biais dโ€™institutions islamiques internationales quโ€™il contrรดle ยป. Citant Xavier Raufer, ils expliquaient que si lโ€™Arabie saoudite nโ€™a plus de budget consacrรฉ au terrorisme, ยซ les 4 000 princes qui dirigent le royaume financent au coup par coup les mouvements islamistes, comme autrefois on achetait des indulgences[136] ยป.

Battant alors en brรจche le lieu commun dโ€™un Oussama ben Laden ยซ renรฉgat de lโ€™Arabie saoudite ยป, ces deux spรฉcialistes du renseignement sโ€™interrogeaient : ยซ Comment peut-on lรฉgitimement soutenir quโ€™il nโ€™existe plus aucune relation entre la famille Bin Laden et Ossama, lorsque cette mรชme famille entretient des relations รฉconomiques รฉtroites et suivies depuis des annรฉes avec la famille de son beau-frรจre, Khalid Bin Mahfouz, accusรฉ dโ€™avoir injectรฉ jusquโ€™ร  ces derniers mois des millions de dollars pour soutenir les activitรฉs terroristes dโ€™Ossama Bin Laden ? [โ€ฆ] Il existe au royaume du pรฉtrole roi une denrรฉe plus rรฉpandue encore. Il sโ€™agit de lโ€™hypocrisie dont lโ€™Arabie saoudite abreuve lโ€™Occident[137]. ยป

La formation saoudienne des ยซ soldats de Dieu ยป

Manuel Valls, Premier ministre depuis avril 2014, et qui fut ministre de lโ€™Intรฉrieur de mai 2012 ร  mars 2014, ne peut รชtre soupรงonnรฉ dโ€™รชtre ignorant de ces avertissements massifs, experts et unanimes. Ni dโ€™รชtre un naรฏfโ€ฆ Nโ€™affirmait-il pas, dโ€™ailleurs, le lundi 9 fรฉvrier 2015, sur les ondes dโ€™Europe 1, quโ€™il fallait ยซ combattre le discours des Frรจres musulmans ยป, mettant ouvertement en cause lโ€™Union des organisations islamiques de France (UOIF) ? ยซ Il faut combattre le discours des Frรจres musulmans dans notre pays. Il faut combattre les groupes salafistes dans les quartiers ยป, a-t-il martelรฉ.

Interrogรฉ sur les moyens de les combattre, Manuel Valls rรฉpondait alors : ยซ Par la loi, par la police, par les services de renseignement. Beaucoup de choses sont faites. ยป Ces rodomontades furent profรฉrรฉes neuf mois avant les tueries terroristes du vendredi 13 novembre 2015.

Le mardi 17 novembre, sur les ondes de France Inter, le Premier ministre reprenait : ยซ Nous avons aussi un ennemi intรฉrieur et les Franรงais nous demandent de combattre aussi cet islamisme radical, ce djihadisme qui est nรฉ dans les quartiers populaires. Nous devons lutter avec la derniรจre des รฉnergies contre lโ€™islamisme radial et le djihadisme qui sรฉduit des milliers de jeunes Franรงais. [โ€ฆ] On doit lutter contre lโ€™islamisme qui est une pathologie de lโ€™islam et qui nรฉcessite que lโ€™islam se rebelle contre cette pathologie qui le salit. [โ€ฆ] Notre ennemi, cโ€™est le terrorisme et nous devons le combattre partout avec les armes de la Rรฉpublique. ยป

ร‰tait-il vraiment plus crรฉdible quโ€™en fรฉvrier 2015 ?

Dโ€™autant que, dans la foulรฉe, le Premier ministre affirmait, au mรชme micro : ยซ Le pouvoir en Arabie saoudite comme au Qatar lutte contre Daech, cโ€™est incontestable, et je nโ€™ai pas de raison aujourdโ€™hui de douter de lโ€™engagement de ces deux gouvernements. Reste la question de lโ€™ensemble des financements [de lโ€™ร‰tat islamique], mais au Moyen-Orient les choses sont trรจs compliquรฉes[138]. ยป

Si compliquรฉes que รงa ? Il y a de quoi douter de la pertinence, voire de la sincรฉritรฉ de ces derniers mots de Manuel Valls. Car, dรฉbut dรฉcembre 2015, Aleph me donnait ร  lire et recopier une ยซ note dโ€™information ยป rรฉdigรฉe par un haut fonctionnaire du renseignement et de la coordination de la lutte antiterroriste, datรฉe du 17 janvier 2007, et portant sur ยซ lโ€™universitรฉ Al-Imam Muhammad Ibn Saoud de Riyad ยป (Arabie saoudite)[139]. Un document de quatre pages dont les conclusions menaรงantes ne sauraient รชtre ignorรฉes dโ€™un haut dirigeant politique de notre pays, surtout lorsquโ€™il a รฉtรฉ ministre de lโ€™Intรฉrieur pendant presque deux ans. Car lโ€™universitรฉ islamique Al-Imam Muhammad Ibn Saoud, ยซ vaste complexe implantรฉ en pรฉriphรฉrie de la ville de Riyad ยป, y est dรฉcrite comme une vรฉritable fabrique de terroristes.

Ses infrastructures ont manifestement impressionnรฉ les agents du renseignement extรฉrieur qui lโ€™ont infiltrรฉe : ยซ Extรฉrieurement, ses clรดtures, sa salle de contrรดle et de surveillance ultramoderne installรฉe au sommet du chรขteau dโ€™eau, ses systรจmes de sรฉcuritรฉ et de protection modernes lui donnent plus une allure de camp militaire ou de prison que dโ€™universitรฉ. Impression renforcรฉe par ses gardes privรฉs, fortement armรฉs, qui en assurent la surveillance. Lโ€™universitรฉ dispose de sa propre centrale รฉlectrique et dโ€™importantes rรฉserves dโ€™eau. Certains quartiers de lโ€™universitรฉ sont entourรฉs de hauts grillages et leur accรจs est rรฉservรฉ aux seules personnes autorisรฉes. ยป Il est manifeste que lโ€™universitรฉ islamique Al-Imam Muhammad Ibn Saoud et le clergรฉ wahhabite saoudien qui y enseigne se sont donnรฉ les moyens de soutenir โ€“ victorieusement, on le verra par la suite โ€“ un rapport de force menaรงant avec les autoritรฉs civiles du royaume. De fait, ยซ ni lโ€™armรฉe ni les forces de police (civile) ne sont autorisรฉes ร  pรฉnรฉtrer dans les universitรฉs islamiques ยป, car ยซ toute intrusion des forces de sรฉcuritรฉ dans une universitรฉ risquerait de causer des troubles que le gouvernement (saoudien) prรฉfรจre รฉviter, dโ€™autant que, dans la police comme dans lโ€™armรฉe ou la garde nationale, se trouvent des intรฉgristes religieux quโ€™il convient de mรฉnager pour quโ€™ils ne se retournent pas contre leurs employeurs ยป.

La note dโ€™information du renseignement antiterroriste entre, ensuite, dans le vif du sujet : ยซ Lโ€™universitรฉ a trois fonctions : la formation des oulรฉmas, la formation de la police religieuse et la formation des โ€œsoldats du djihadโ€ au niveau de lโ€™encadrement. En ce qui concerne cette derniรจre formation, il est important de prรฉciser que la notion de terrorisme nโ€™est pas la mรชme en Arabie saoudite que dans les pays occidentaux. La participation de combattants au djihad y est considรฉrรฉe comme normale et encouragรฉe comme รฉtant le devoir sacrรฉ de tout musulman. ยป Ceci รฉtant rappelรฉ, le document classรฉ continue : ยซ Lโ€™universitรฉ Al-Islam assure la formation des cadres des โ€œsoldats de Dieuโ€. Les jeunes musulmans, recrutรฉ dans les mosquรฉes du monde entier et qui constitueront la piรฉtaille, sont envoyรฉs directement dans les camps situรฉs ร  proximitรฉ des zones de combat, Irak, Afghanistan ou Tchรฉtchรฉnie, oรน ils recevront une formation courte, gรฉnรฉralement entre trois et six mois. Par contre, ceux dont la foi et les capacitรฉs intellectuelles ont รฉtรฉ remarquรฉes, seront destinรฉs ร  devenir les cadres de ces combattants et doivent donc recevoir, en trois ans, une formation paramilitaire et religieuse en consรฉquence. ยป

Et, ร  partir de ces indications encore gรฉnรฉrales, la ยซ note dโ€™information ยป prรฉcise : ยซ ร€ lโ€™issue de leur formation religieuse, les รฉtudiants auront pleinement intรฉgrรฉ lโ€™islam wahhabite. Leur formation paramilitaire comprend lโ€™apprentissage des techniques de guรฉrilla, le maniement dโ€™armes et lโ€™รฉtude des explosifs. [โ€ฆ] Des formations annexes sont aussi donnรฉes dans les annexes implantรฉes dans le dรฉsert et notamment ร  Burayda. [โ€ฆ] ร€ lโ€™issue de leur scolaritรฉ, les รฉtudiants sont renvoyรฉs dans leurs pays dโ€™origine ou en tout endroit oรน leur prรฉsence sera jugรฉe utile pour la dรฉfense de lโ€™islam. Le choix de leur vie ne leur appartient pas, il appartient ร  Dieu, cโ€™est le premier enseignement de leur scolaritรฉ. [โ€ฆ] Si sa contribution au djihad est maintenant principalement active en Irak, la sympathie des enseignants et des รฉlรจves de lโ€™universitรฉ Al-Imam pour les thรจses les plus extrรฉmistes du wahhabisme fait quโ€™elle demeure un danger pour lโ€™avenir. ยป

Le contenu du document ici rรฉvรฉlรฉ est รฉgalement particuliรจrement explicite quant au financement des fabriques de djihadistes en Arabie saoudite, et ce par ยซ un flot dโ€™argent constant qui alimente les fondations et universitรฉs qui se consacrent ร  la dรฉfense et ร  la propagation de lโ€™islam le plus extrรฉmiste ยป. Pour ceux qui soutiennent encore que ยซ le pouvoir ยป nโ€™est en rien partie prenante de lโ€™ensemble, la ยซ note dโ€™information ยป du renseignement y apporte un dรฉmenti clair, net et prรฉcis : ยซ Comme les autres universitรฉs, celle de Riyad est financรฉe par des subventions en provenance de lโ€™ร‰tat et des fondations islamiques, ainsi que par des donations de riches musulmans, souvent saoudiens comme le cheikh โ€ฆ, mais aussi dโ€™autres originaires des pays du Golfe, dโ€™ร‰gypte, de Brunei ou du Pakistan. [โ€ฆ] Les princes saoudiens, qui auraient, selon la rumeur, beaucoup ร  se faire pardonner, donnent en consรฉquence. ยป

Enfin, la synthรจse du renseignement antiterroriste sur lโ€™universitรฉ Al-Imam Muhammad Ibn Saoud montre ร  quel point le clergรฉ wahhabite extrรฉmiste impose sa loi ร  lโ€™ร‰tat saoudien, quitte ร  user de lโ€™argument ultime, comme en tรฉmoigne ยซ lโ€™attentat commis le 21 avril 2004 contre le ministรจre de lโ€™Intรฉrieur saoudien ยป, attentat qui ยซ coรฏncidait avec la clรดture dโ€™une confรฉrence sur la prรฉvention du terrorisme organisรฉe ร  la demande expresse du prince hรฉritier et qui nโ€™avait pas รฉtรฉ du goรปt de la majoritรฉ des enseignants et รฉlรจves de cette structure ยป.

Malheureusement, les mises en garde contenues dans ce document et dans nombre dโ€™autres notes du renseignement semblent รชtre restรฉes lettres mortes, la ยซ diplomatie รฉconomique ยป lโ€™emportant encore et toujours sur la sรปretรฉ des citoyens occidentaux et obligeant les gouvernements franรงais successifs ร  fermer les yeux sur les agissements rรฉels de lโ€™Arabie saoudite, mais aussi du Qatar.

Il est vrai quโ€™en matiรจre dโ€™aveuglement et de dissimulation, la France nโ€™a pas grand-chose ร  envier ร  son grand alliรฉ amรฉricain. ร€ Washington, un document de vingt-huit pages, intitulรฉ ยซ ร‰lรฉments, discussion et rรฉcit concernant certains sujets sensibles de sรฉcuritรฉ nationale ยป, est toujours tenu au secret dans une piรจce hypersรฉcurisรฉe du Comitรฉ pour le renseignement de la Chambre des reprรฉsentants. Il faut dire quโ€™un รฉlu, qui avait lu ce document classifiรฉ, avait confiรฉ au New Yorker que ยซ les preuves du soutien du gouvernement saoudien pour les รฉvรฉnements du 11 septembre 2001 รฉtaient trรจs dรฉrangeantes ยป. En avril 2014, Barack Obama sโ€™รฉtait dit favorable ร  la dรฉclassification de ces vingt-huit pages secrรจtes, mais les familles des victimes des attentats du 11 Septembre attendent toujours leur divulgation.

Il faut noter nรฉanmoins quโ€™en janvier 2015, une ยซ source proche du renseignement amรฉricain ยป affirmait quโ€™ยซ un basculement stratรฉgique รฉtait en cours ร  Washington concernant lโ€™รฉvaluation du rรดle des Saoudiens dans la promotion du terrorisme djihadiste[140] ยป. Et ร  Paris ?

Le boom salafiste

Une note de la DGSI, datรฉe de fรฉvrier 2015, estimait quโ€™une soixantaine de mosquรฉes franรงaises seraient sous influence salafiste (wahhabite). Dans son livre paru au mรชme moment, Bernard Godard, ancien responsable du bureau des Cultes au ministรจre de lโ€™Intรฉrieur, รฉcrivait que les salafistes ยซ contrรดlent ยป une centaineโ€‰ de mosquรฉes et salles de priรจre en France[141]. Selon lui, le mouvement de conquรชte salafiste des mosquรฉes franรงaises aurait commencรฉ en rรฉgion parisienne au milieu des annรฉes 1990, notamment ร  Stains (Seine-Saint-Denis), ร  Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), ร  Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), puis ร  Argenteuil et Pontoise (Val-dโ€™Oise), ร  Corbeil-Essonnes et Longjumeau (Essonne).

En 2015, lโ€™รŽle-de-France comptait environ vingt-cinq mosquรฉes et oratoires sous contrรดle salafiste, le Grand Lyon une vingtaine et Marseille une douzaine. Dans le Nord, principalement entre Lille et Roubaix, elles รฉtaient une dizaine. Dโ€™autres communautรฉs รฉtaient aussi repรฉrรฉes ร  Vitrolles, Alรจs, Besanรงon, Brest, et mรชme en milieu rural, comme ร  Artigat (Ariรจge), Chรขteauneuf (Cher), Marvejols (Lozรจre), Saint-Uze (Drรดme)โ€ฆ Au total, tous ces lieux de culte rassemblaient entre 15 000 et 30 000 personnes, une population qui a doublรฉe depuis 2010.

Si le Qatar finance traditionnellement les associations et les mosquรฉes affiliรฉes aux Frรจres musulmans et donc ร  lโ€™UOIF, les communautรฉs salafistes bรฉnรฉficient du soutien financier de Saoudiens. La mosquรฉe de Cannes a reรงu un chรจque de 2 millions dโ€™euros, en 2014, de la part dโ€™un mรฉcรจne de Djeddah, la deuxiรจme ville dโ€™Arabie saoudite, nommรฉ Saleh Abdullah Kamel, prรฉsident du groupe bancaire islamique Al-Baraka[142]. De faรงon gรฉnรฉrale, les mosquรฉes de France sollicitent de plus en plus les dons inรฉpuisables de Riyad, par lโ€™intermรฉdiaire de nombreuses ONG saoudiennes, et un grand nombre des 350 mosquรฉes en cours de construction bรฉnรฉficieraient des pรฉtrodollars de lโ€™Arabie saoudite, comme ce fut dรฉjร  le cas pour les mosquรฉes dโ€™Evry (Essonne), de Lyon (Rhรดne) ou de Strasbourg (Bas-Rhin).

Quant aux prรชches tenus dans certaines de ces mosquรฉes, un officier du renseignement intรฉrieur me rappelait, dรฉbut dรฉcembre 2015, que plusieurs imams salafistes saoudiens ne sโ€™embarrassaient plus des convenances du politiquement correct franรงais, tel le cheikh saoudien Saad Nasser al-Shatry qui avait fait lโ€™objet de lโ€™un des premiers arrรชtรฉs dโ€™expulsion, en 2012[143]. Un autre prรฉdicateur wahhabite, Issa Assiri, justifiait ainsi les attentats de janvier 2015, dans un sermon prononcรฉ ร  la mosquรฉe Saeed bin Jubair, ร  Djeddah, en Arabie saoudite : ยซ Lโ€™รฉpรฉe est plus vรฉridique que le livre. Sa pointe tranchante sรฉpare la sincรฉritรฉ de la facรฉtie. [โ€ฆ] Cโ€™est le langage que ces infidรจles juifs et chrรฉtiens comprennent. Cโ€™est le seul langage quโ€™ils comprennent. [โ€ฆ] Quand quelquโ€™un maudit le prophรจte Mahomet ou se moque de lui, quelle doit รชtre sa punition ? Maudire ou se moquer du Prophรจte est un acte dโ€™apostasie ; tous les รฉrudits en conviennent, que cette moquerie soit sรฉrieuse ou lรฉgรจre. Quiconque la commet, musulman ou infidรจle, doit รชtre tuรฉ, mรชme sโ€™il se repent. ยป

Le 8 mai 2015, la mosquรฉe Abou Bakr, dans le quartier du Pile, ร  Roubaix, avait accueilli, pour la troisiรจme fois en deux ans, le cheikh saoudien salafiste Mohammed Ramzan al-Hajiri qui faisait pourtant lโ€™objet dโ€™une interdiction dโ€™entrรฉe sur le territoire franรงais jusquโ€™en 2050, รฉtant fichรฉ ยซ S ยป par la DGSI comme ยซ individu susceptible de troubler lโ€™ordre public en raison de ses prรชches islamistes radicaux[144] ยป.

***

Le piรจge salafiste

Nous affirmons que des organismes de bienfaisance รฉtablis par le gouvernement du Royaume dโ€™Arabie saoudite pour propager lโ€™idรฉologie radicale wahhabite ont servi de sources majeures de financement et de soutien logistique ร  Al-Qaรฏda, pendant toute la dรฉcennie qui a menรฉ au 11 Septembre.

Sean Carter[145].

Au lendemain des attentats, dรจs le 14 novembre 2015, lโ€™ancien juge antiterroriste Marc Trรฉvidic, qui sโ€™y connaรฎt en matiรจre dโ€™ยซ Orient compliquรฉ ยป[146], dรฉnonรงait ร  lโ€™antenne de France 2 les relations ambiguรซs quโ€™entretiennent les pays occidentaux avec certains ร‰tats du Golfe, et notamment avec lโ€™Arabie saoudite. Les options gรฉopolitiques et รฉconomiques des pays occidentaux sont, selon lui, en partie responsables de lโ€™expansion du groupe ร‰tat islamique, parce quโ€™elles obligent ร  la complaisance vis-ร -vis de lโ€™idรฉologie islamiste la plus agressive : ยซ Le wahhabisme [dont lโ€™Arabie saoudite est le berceau] a diffusรฉ le salafisme sur la planรจte, depuis le conflit en Afghanistan, en somme depuis 1979 ยป, soutient lโ€™ex-juge antiterroriste. Avant de prรฉciser sa pensรฉe : ยซ Est-ce quโ€™on est copains avec les Saoudiens pour des raisons รฉconomiques ? La politique amรฉricaine, cโ€™est : โ€œOn adore les fondamentalismes religieux sโ€™ils sont libรฉraux รฉconomiquement.โ€ Cโ€™est comme รงa depuis des annรฉes. Cโ€™est leur credo ! Cโ€™est super les Saoudiens, cโ€™est super le Qatar, les ร‰mirats arabes unis, parce quโ€™ils commercentโ€ฆ ยป Et de conclure : ยซ Elles sont oรน, nos valeurs ? On peut serrer la main de quelquโ€™un qui voile intรฉgralement sa femme sous prรฉtexte quโ€™il nous vend des armes ou quโ€™on lui achรจte du pรฉtroleโ€ฆ ยป

Quatre jours plus tard, il insistait, en des termes assez peu diplomatiques : ยป La France nโ€™est pas crรฉdible dans ses relations avec lโ€™Arabie saoudite. Nous savons trรจs bien que ce pays du Golfe a versรฉ le poison dans le verre par la diffusion du wahhabisme. Les attentats de Paris en sont lโ€™un des rรฉsultats. Proclamer quโ€™on lutte contre lโ€™islam radical tout en serrant la main au roi dโ€™Arabie saoudite revient ร  dire que nous luttons contre le nazisme tout en invitant Hitler ร  notre table[147]. ยป

ยซ Au cล“ur du systรจme ยป

Les rapports du renseignement intรฉrieur sur le financement clandestin de lโ€™IESH, dont jโ€™ai rรฉvรฉlรฉ les contenus effarants dans le chapitre III de ce livre, comportent aussi lโ€™extrait de relevรฉ dโ€™un compte bancaire de lโ€™Institut de formation islamique. Sur quatre virements ร  son crรฉdit, pour un montant total de 232 505,97 euros, la colonne ยซ origine des fonds ยป est trรจs significative. Un virement de 95 596 euros aurait, par exemple, รฉtรฉ effectuรฉ par le Minister of Awqaf and Islamic Affairs Kuwait (ministรจre des Donations et des Affaires islamiques du Koweรฏt), un autre, dโ€™un montant de 72 968,69 euros rรฉfรฉrencรฉ sur le document, par lโ€™International Development Fund[148]. Enfin, deux virements ont pour รฉmetteur lโ€™Institut culturel musulman de Suisse (La Chaux-de-Fonds, canton de Neuchรขtel), pour des montants successifs de 38 941,28 et 25 000 euros, ร  deux mois de distance presque jour pour jour. Par ailleurs, ce compte aurait รฉgalement รฉtรฉ alimentรฉ de versements rรฉguliers en espรจces. Selon une fiche supplรฉmentaire des RG, ceux-ci auraient totalisรฉ 165 992 euros entre les 5 fรฉvrier et 11 septembre 2007, par exemple. Je rappelle que cet institut a รฉtรฉ fondรฉ (et quโ€™il est toujours prรฉsidรฉ) par Mohamed Karmous[149], le passeur de 50 000 euros en liquide interpellรฉ et contrรดlรฉ le 30 avril 2007 par les douaniers franรงais dans le TGV Zurich-Paris. Et que cet institut est lui-mรชme massivement financรฉ par des ร‰tats du Golfe[150]โ€ฆ Pour Aleph, haut fonctionnaire du renseignement intรฉrieur, ces transferts financiers entre la Suisse et la France, que ce soit en liquide ou par virements bancaires, ont les caractรฉristiques classiques de la derniรจre phase dโ€™un blanchiment qui masque lโ€™identitรฉ rรฉelle du premier et principal donateur.

Le jeudi 26 novembre 2015, analysant devant moi la documentation des RG sur le financement de lโ€™IESH, Aleph sโ€™exclame : ยซ Lร , nous sommes au cล“ur du systรจme ! Nous voyons un bout de lโ€™exportation de la violence islamiste dont lโ€™idรฉologie est lโ€™ล“uvre des Frรจres musulmans et dont le financement est celle des pรฉtromonarchies du Golfe[151], de lโ€™Arabie saoudite et du Qatar en premier lieu. ยป Il se souvient, ainsi, de ce ยซ petit porteur ยป de deux valises bourrรฉes de quelque 600 millions dโ€™euros (en espรจces, euros et dollars), contrรดlรฉ par les douaniers entre la Suisse et Paris, en 2006, et dont les bagages devaient รชtre remis ร  un officier de sรฉcuritรฉ de lโ€™ambassade dโ€™Arabie saoudite ร  Parisโ€ฆ

Blanchiments et noircissements princiers

Dโ€™ailleurs, si des sommes islamistes fabuleuses transitent ainsi, clandestinement, entre la Suisse et la France, un flux tout aussi considรฉrable dโ€™argent sโ€™รฉcoule dans le sens inverse. Blanchiment dโ€™un cรดtรฉ, noircissement de lโ€™autre, opacitรฉ totalement impunie au totalโ€ฆ Ainsi, le 21 fรฉvrier 2004, lโ€™auditeur interne de la banque suisse UBS en France organisait en urgence une rรฉunion de la cellule antiblanchiment de son รฉtablissement, suite ร  la remise dโ€™un chรจque de 10 millions de dollars ร  destination de Genรจve[152]. Or, le bรฉnรฉficiaire du chรจque รฉtait le cheikh Khaled ben Ibrahim al-Ibrahim, lโ€™un des dirigeants et actionnaires de la sociรฉtรฉ The Arab Palestinian Investment Co Ltd, dirigรฉe par Al-Walid ben Talal ben Abdelaziz Al Saoud. Le prince Al-Walid, nรฉ en 1955, propriรฉtaire de la Kingdom Holding Company, est un membre de la famille Al Saoud qui rรจgne alors (et toujours) sur lโ€™Arabie saoudite. Sa fortune a รฉtรฉ รฉvaluรฉe ร  19,6 milliards de dollars (15,3 milliards dโ€™euros) par Forbes en mars 2011, le plaรงant au 26e rang des personnes les plus fortunรฉes dans le monde. Le contrรดleur de la banque transmet aussitรดt ses informations aux services de Tracfin, car il existe, selon un rapport interne dโ€™UBS en date du 1er octobre 2004, un ยซ risque avรฉrรฉ sur le dossier qui devait รชtre traitรฉ en urgence ยปโ€ฆ

Au sujet de ces mouvements financiers suspects, concernant de prรจs ou de loin la famille princiรจre saoudienne, Aleph mโ€™explique que, de fait, les services occidentaux sont toujours particuliรจrement vigilants depuis les attentats du 11 septembre 2001, qui ont conduit les enquรชteurs amรฉricains ร  mettre au jour les circuits de financement de Ben Laden[153]. Ils y soupรงonnent a priori du ยซ blanchiment ร  lโ€™envers ยป โ€“ dit aussi ยซ noircissement ยป โ€“ de capitaux lรฉgaux qui, par cascade de virements sur des comptes non dรฉclarรฉs, ouverts dans des paradis fiscaux et judiciaires, finissent par alimenter, au nom de la taqwa (piรฉtรฉ), une multitude dโ€™organisations islamistes ou dโ€™agents de la diplomatie secrรจtes des Saoud, dont les activitรฉs peuvent รชtre in fine criminelles, voire terroristes.

Un Golfe pas trรจs clair

Dans les jours qui ont suivi les attentats du vendredi 13 novembre, le prรฉsident de la Rรฉpublique faisait passer le message ร  plusieurs รฉmissaires du Golfe ร  Paris quโ€™il allait rรฉviser ses relations avec leur pays dโ€™origine. Non seulement lโ€™opinion publique franรงaise semblait faire le lien, de faรงons diverses, entre les pรฉtromonarchies et lโ€™ร‰tat islamique, mais Franรงois Hollande se disait trรจs dรฉรงu de la faiblesse du nombre de contrats effectivement signรฉs avec lโ€™Arabie saoudite. Ainsi la visite du Premier ministre Manuel Valls ร  Riyad, ร  la mi-octobre, a gรฉnรฉrรฉ moins dโ€™un milliard dโ€™euros de commandes ferme.

Pourtant, le 13 octobre 2015, le mรชme Manuel Valls, arrivรฉ la veille en Arabie saoudite en compagnie du ministre de la Dรฉfense Jean-Yves Le Drian, avait annoncรฉ lui-mรชme dans un tweet triomphal : ยซ France-Arabie saoudite : 10 milliards โ‚ฌ de contrats ! Le gouvernement mobilisรฉ pour nos entreprises et lโ€™emploi. MV ยป Les services du Premier ministre prรฉcisaient dans la foulรฉe que ces contrats portaient sur diffรฉrents secteurs industriels : infrastructures, santรฉ, satellites, agro-alimentaire, activitรฉs maritimes, mais aussi armement โ€“ 30 patrouilleurs rapides devant faire lโ€™objet dโ€™une commandeโ€ฆ ร  la fin de lโ€™annรฉe.

Dรฉjร , le 24 juin 2014, le ministre des Affaires รฉtrangรจres Laurent Fabius et Mohamed ben Salman, ministre saoudien de la Dรฉfense, avaient annoncรฉ lโ€™achat par Riyad de 23 hรฉlicoptรจres Airbus H 145, pour une valeur dโ€™environ 500 millions dโ€™euros. Et selon Laurent Fabius, une vingtaine dโ€™autres projets, reprรฉsentant ยซ plusieurs dizaines de milliards dโ€™euros ยป, รฉtaient alors en discussion entre les deux pays, qui se promettaient aussi dโ€™รฉtudier la faisabilitรฉ de la construction de deux rรฉacteurs nuclรฉaires pressurisรฉs europรฉens (EPR) en Arabie saoudite. ยซ Nous allons รฉgalement signer un accord sur la formation ร  la sรปretรฉ nuclรฉaire et un autre sur le traitement des dรฉchets nuclรฉaires ยป, ajoutait, le mรชme jour, Laurent Fabius. Le chef de la diplomatie franรงaise annonรงait enfin ยซ un engagement ยป de lโ€™Arabie saoudite sur lโ€™achat de patrouilleurs rapides pour sa marine : ยซ Cela reprรฉsente ร  la fois beaucoup de crรฉations dโ€™emplois et plusieurs centaines de millions dโ€™euros. ยป Cรดtรฉ saoudien, Mohamed ben Salman prรฉcisait quโ€™il discutait encore le prix des naviresโ€ฆ

Un peu plus dโ€™un mois plus tรดt, le 5 mai 2015, Franรงois Hollande lui-mรชme et Laurent Fabius encore rรชvaient dรฉjร  tout haut de contrats mirifiques avec Riyad, lors dโ€™un voyage de commerce en Arabie saoudite avec laquelle la France discutait de vingt projets รฉconomiques ยซ reprรฉsentant plusieurs dizaines de milliards dโ€™euros ยป.

La veille, le prรฉsident franรงais avait assistรฉ, ร  Doha (Qatar), ร  la signature officielle de deux contrats de vente de 24 avions de combat Rafale ร  lโ€™รฉmirat, pour un montant de 6,3 milliards dโ€™euros. Un autre ยซ contrat ยป, confidentiel celui-ci, รฉtait parallรจlement en nรฉgociation. Il sโ€™agissait dโ€™un accord intergouvernemental portant sur la formation de 36 pilotes, dโ€™une centaine de mรฉcaniciens, mais aussi dโ€™officiers de renseignement. De fait, il y a de nombreuses annรฉes que les dirigeants franรงais entretiennent des relations aussi intenses quโ€™intรฉressรฉes avec le Qatar, pourtant soupรงonnรฉ dโ€™รชtre excessivement laxiste quant au financement du terrorisme par ses nombreuses et richissimes fondations prรฉtendument caritatives. Beaucoup dโ€™hommes et de femmes politiques franรงais de premier rang sont ou ont รฉtรฉ des habituรฉs des sรฉjours ร  Doha[154]โ€ฆ

Lโ€™or noir du terrorisme

Dans une tribune รฉclairรฉe[155], Pascal Canfin, conseiller principal sur le climat au World Resources Institute (WRI), et ancien ministre dรฉlรฉguรฉ du Dรฉveloppement (de mai 2012 ร  mars 2014), prรฉcisait que ยซ les mouvements terroristes comme certaines filiales dโ€™Al-Qaรฏda, en Syrie notamment, sont en partie financรฉs par des dons en provenance des pays du Golfe comme le Koweรฏt, le Qatar ou lโ€™Arabie saoudite ยป. Certes, si ยซ ces dons ne sont pas des financements directs dโ€™ร‰tats (mรชme si certains des alliรฉs dโ€™Al-Qaรฏda en bรฉnรฉficient), ils transitent par des fondations privรฉes initiรฉes ou situรฉes dans le Golfe et dont les autoritรฉs nโ€™ignorent rienโ€ฆ sans pour autant agir ยป.

Lโ€™รฉquation est trรจs simple : ยซ Directement ou indirectement les revenus du pรฉtrole sont donc ร  la base de la puissance รฉconomique des groupes terroristes qui ont frappรฉs la France. Or, ces financeurs des groupes terroristes tirent leur fortune de lโ€™or noirโ€ฆ que nous consommons. ยป Sa consรฉquence politique lโ€™est tout autant : ยซ La faรงon dont la France traite โ€“ ou non โ€“ cette question du financement dans ces relations plus quโ€™amicales avec le Qatar et lโ€™Arabie saoudite mรฉrite un dรฉbat public qui nโ€™a jusquโ€™ร  prรฉsent pas eu lieu. ยป

En juin 2014, dรฉjร , le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, affirmait : ยซ Nous tenons lโ€™Arabie saoudite pour responsable des aides financiรจre et morale que les groupes djihadistes reรงoivent. ยป Les services de renseignement de son pays avaient rรฉcupรฉrรฉ, peu auparavant, 160 clรฉs USB dans la cache dโ€™un chef de lโ€™ร‰tat islamique en Irak et au Levant, dans lesquelles รฉtaient enregistrรฉes des informations inรฉdites sur la comptabilitรฉ de lโ€™organisation terroriste[156].

La dรฉclaration irakienne nโ€™รฉtait pas de nature ร  surprendre Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sรฉcuritรฉ de la DGSE, lโ€™un des meilleurs experts franรงais de lโ€™ยซ Orient compliquรฉ ยป. Dans une postface, datรฉe de 2013, ร  son tรฉmoignage trรจs dense, Au cล“ur des services spรฉciaux, recueilli par le journaliste Jean Guisnel[157], le maรฎtre espion dรฉnonรงait ยซ lโ€™implication grandissante et parfois dรฉterminante de lโ€™รฉmirat du Qatar, en concurrence avec les Saoudiens et parfois ร  leurs dรฉpens, dans le soutien aux forces politiques islamistes et aux rรฉbellions armรฉes salafistes ยป. Il ajoutait : ยซ Cโ€™est ainsi quโ€™on voit maintenant la patte du Qatar sur tous les thรฉรขtres politiques et militaires de lโ€™activisme islamiste, [โ€ฆ] avec la complaisance naรฏve, intรฉressรฉe ou hypocrite de dรฉcideurs occidentaux. ยป Et il se permettait mรชme dโ€™avertir : ยซ Je pose depuis plusieurs mois cette mรชme question avec insistance : โ€œles investissements massifs du Qatar et de lโ€™Arabie saoudite dans nos รฉconomies de crise valent-ils notre complaisance face ร  la montรฉe dโ€™une barbarie dont nous aurions tort de croire que nous sommes ร  lโ€™abri ?โ€ ร€ chacun dโ€™y rรฉpondre en son รขme et conscience[158]. ยป Ou de ne pas y rรฉpondreโ€ฆ

Les enfants djihadistes des รฉmirs

De fait, les dรฉnonciations virulentes des relations ยซ hypocrites ยป entre la France et les pรฉtromonarchies du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tรชte, se sont multipliรฉes aprรจs les attentats meurtriers du vendredi 13 novembre. Parmi elles, la tribune de lโ€™รฉcrivain algรฉrien Kamel Daoud[159], publiรฉe en anglais et en franรงais (!), par le quotidien amรฉricain The New York Times[160],et largement diffusรฉe sur les rรฉseaux sociaux, a eu un retentissement considรฉrable. Le texte, inspirรฉ une colรจre froide, sโ€™ouvrait sur cette leรงon parfaitement raisonnรฉe : ยซ Daesh noir, Daesh blanc. Le premier รฉgorge, tue, lapide, coupe les mains, dรฉtruit le patrimoine de lโ€™humanitรฉ, et dรฉteste lโ€™archรฉologie, la femme et lโ€™รฉtranger non musulman. Le second est mieux habillรฉ et plus propre, mais il fait la mรชme chose. Lโ€™ร‰tat islamique et lโ€™Arabie saoudite. Dans sa lutte contre le terrorisme, lโ€™Occident mรจne la guerre contre lโ€™un, tout en serrant la main de lโ€™autre. Mรฉcanique du dรฉni, et de son prix. On veut sauver la fameuse alliance stratรฉgique avec lโ€™Arabie saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergรฉ religieux qui produit, rend lรฉgitime, rรฉpand, prรชche et dรฉfend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain dont se nourrit Daesh. ยป

Dโ€™autres grandes plumes ont dรฉnoncรฉ pareillement, au cours des mรชmes jours dโ€™angoisse, les relations ยซ intรฉressรฉes ยป avec lโ€™Arabie saoudite et le Qatar. Dans une tribune publiรฉe par Le Monde[161], le 17 novembre 2015, les historiens Sophie Bessis et Mohamed Harbi dรฉnonรงaient, eux aussi, la filiation idรฉologique entre lโ€™ร‰tat islamique et le royaume saoudien : ยซ Le djihadisme est avant tout lโ€™enfant des Saoud et autres รฉmirs auxquels [la France] se fรฉlicite de vendre ร  tour de bras ses armements sophistiquรฉs, faisant fi des โ€œvaleursโ€ quโ€™elle convoque un peu vite en dโ€™autres occasions. Jamais les dirigeants franรงais ne se sont posรฉ la question de savoir ce qui diffรฉrencie la barbarie de Daech de celle du royaume saoudien. On ne veut pas voir que la mรชme idรฉologie les anime. Exigeons que la France mette un terme ร  ses relations privilรฉgiรฉes avec lโ€™Arabie saoudite et le Qatar, les deux monarchies oรน lโ€™islam wahhabite est la religion officielle, tant quโ€™elles nโ€™auront pas coupรฉ tout lien avec leurs รฉpigones djihadistes, tant que leurs lois et leurs pratiques iront ร  lโ€™encontre dโ€™un minimum dรฉcent dโ€™humanitรฉ. ยป

Moins de dix jours plus tard, Sophie Bessis donna la mesure de la vanitรฉ de ses exigences diplomatiques. Le 26 novembre, rรฉpondant en direct aux questions des internautes sur le site du quotidien Le Monde (lemonde.fr)[162], elle expliquait quโ€™ยซ au total, lโ€™Arabie saoudite a dรฉpensรฉ des dizaines de milliards de dollars dans lโ€™ensemble du monde musulman pour construire des mosquรฉes, former des imams, financer des รฉcoles coraniques enseignant cette forme particuliรจre dโ€™islam ยป, et quโ€™ยซ avec cette force de frappe financiรจre considรฉrable, elle a pu faire progressivement de ce qui รฉtait une secte ultra-minoritaire dans le monde musulman la forme dominante de lโ€™islam sunnite aujourdโ€™hui ยป. Elle prรฉcisait : ยซ Depuis 1979 au moins, lโ€™Arabie saoudite est lโ€™un des principaux bailleurs de fonds des mouvements extrรฉmistes sunnites, armรฉs ou non. ยป Mais, surtout, elle concluait que ยซ de toute faรงon, la France nโ€™a pour lโ€™instant aucune intention de revoir les relations privilรฉgiรฉes quโ€™elle entretient avec lโ€™Arabie saoudite et le Qatar, [puisque] ses diplomates et ses responsables sโ€™รฉvertuent ร  dรฉgager la responsabilitรฉ de ces deux pays dans lโ€™expansion du djihadisme, car la dรฉpendance financiรจre franรงaise vis-ร -vis dโ€™eux reste extrรชmement importante ยป.

Le piรจge

ยซ Dรฉpendance financiรจre franรงaise ยปโ€ฆ Comment expliquer autrement cette insistance du Premier ministre, Manuel Valls, ร  dรฉdouaner de faรงon rรฉpรฉtitive lโ€™Arabie saoudite de toute responsabilitรฉ dans les attentats du vendredi 13 novembre 2015 ? Car il affirmait, au micro de France Inter, le 17 novembre : ยซ Le pouvoir en Arabie saoudite comme au Qatar lutte contre Daech, cโ€™est incontestable, et je nโ€™ai pas de raison aujourdโ€™hui de douter de lโ€™engagement de ces deux gouvernements. ยป Puis, le 24 novembre, au Petit Journal de la chaรฎne de tรฉlรฉvision Canal Plus : ยซ Lโ€™Arabie saoudite, contrairement ร  ce que jโ€™ai lu ici ou lร , ne finance pas Daech, au contraire, elle le combat. ยป Sans sourcillerโ€ฆ

Le Premier ministre ignore-t-il que la famille royale dโ€™Arabie saoudite dรฉverse chaque annรฉe des dizaines de milliards de pรฉtrodollars sur les innombrables comptes bancaires des grands oulรฉmas du clergรฉ wahhabite de Riyad[163], dont beaucoup sont gรฉrรฉs ร  la City de Londres ? Que ces fortunes inรฉpuisables sont investies dans le monde entier afin dโ€™imposer le wahhabisme par le financement, pour une grande part clandestin, de mosquรฉes, dโ€™รฉcoles coraniques et de formation dโ€™imams, dโ€™organisations islamistes lรฉgales et de groupes sunnites djihadistes de plus en plus massifs (Al-Qaรฏda, Jabhat al-Nosra, ร‰tats islamiqueโ€ฆ) ?

Pour la plupart des spรฉcialistes du Moyen-Orient, les arcanes du financement des groupes terroristes, en Syrie et en Irak, ne sont pourtant pas difficiles ร  dรฉchiffrer[164]. Pour eux, il ne fait aucun doute que lโ€™Arabie saoudite a soutenu dรจs le dรฉbut et soutient toujours des groupes salafistes de lโ€™opposition syrienne, et que le Qatar a fait de mรชme, en concurrence des Saoudiens, en finanรงant Jabhat al-Nosra, organisation rattachรฉe ร  Al-Qaรฏda, jusquโ€™en avril 2013, date ร  partir de laquelle ses financements se sont portรฉs sur lโ€™ร‰tat islamique.

Pour finir cette รฉvaluation de la nocivitรฉ des ยซ relations privilรฉgiรฉes ยป de la France avec le Qatar et lโ€™Arabie saoudite, il est trรจs utile dโ€™entendre lโ€™analyse de Pierre-Jean Luizard, historien de lโ€™islam contemporain[165]. Selon lui, les attentats du vendredi 13 novembre 2015 ont principalement visรฉ ร  ยซ tenter dโ€™entraรฎner la sociรฉtรฉ franรงaise, ร  lโ€™instar de ce qui a รฉtรฉ rรฉussi en Irak, vers un morcellement communautaire entre des groupes confessionnels, voire ethniques, qui ont peur les uns des autres, qui se suspectent les uns les autres ยป.

Cette stratรฉgie dโ€™incitation ร  la guerre civile doit รชtre prise au sรฉrieux, selon lui, car ยซ le bain salafiste lรฉgitime de plus en plus la constitution sur le mode sectaire dโ€™une forme de contre-sociรฉtรฉ qui irrigue aujourdโ€™hui une partie des mosquรฉes et sรฉduit des jeunes musulmans qui โ€œreviennentโ€ ร  lโ€™islam dans les banlieues ยป. Il est en effet dรฉsormais รฉvident que ยซ lโ€™ร‰tat islamique considรจre aujourdโ€™hui quโ€™un certain nombre de jeunes de banlieue, notamment liรฉs ร  la dรฉlinquance, constituent un terrain de chasse privilรฉgiรฉ pour lui ยป. Lโ€™historien est donc inquiet et le dit clairement : ยซ On pense ร  une rรฉรฉdition des รฉmeutes de 2005, ce que jโ€™espรจre on ne verra pas. Mais, si par malheur cela devait se reproduire, lร , les choses seraient beaucoup plus graves, car elles risqueraient dรฉsormais dโ€™รชtre dans un cadre politique et religieux pouvant aboutir ร  des conflits communautaires en France. ยป


[1]. Traduction en franรงais rรฉalisรฉe par Muhammad Hamidullah, rรฉvisรฉe et รฉditรฉe par le Comitรฉ permanent des recherches scientifiques et de la dรฉlivrance des fatwas (Dar Al-Ifta) du royaume dโ€™Arabie saoudite, publiรฉe en 1990 sous le titre Le Saint Coran et la traduction en langue franรงaise du sens de ses versets.

[2]. La personne gravement blessรฉe doit รชtre alors traitรฉe ou mรชme opรฉrรฉe immรฉdiatement et sur place, ou dans des dรฉlais minimaux.

[3]. Carine Bobbera, ยซ Soigner les blessures invisibles ยป, Armรฉes dโ€™aujourdโ€™hui, octobre 2012 : ยซ Vรฉritables blessures, ces atteintes psychiques peuvent รชtre trรจs invalidantes, dans la vie professionnelle, familiale ou sociale. โ€œCeux qui en souffrent nโ€™en parlent pas spontanรฉment ou trรจs peuโ€, observe le professeur Jean-Philippe Rondier, psychiatre ร  lโ€™hรดpital dโ€™instruction des armรฉes Percy. ยป

[4]. Communiquรฉ en plusieurs langues diffusรฉ par le biais dโ€™une vidรฉo, amplement relayรฉe sur les rรฉseaux sociaux. Dans un nouveau numรฉro de Dar al-Islam, la revue en franรงais de lโ€™ร‰tat islamique, qui a รฉtรฉ mis en ligne le 30 novembre 2015 et diffusรฉ par Twitter, les enseignants de lโ€™รฉcole laรฏque sont menacรฉs de mort en ces termes : ยซ Il devient clair que les fonctionnaires de lโ€™ร‰ducation nationale qui enseignent la laรฏcitรฉ tout comme ceux des services sociaux qui retirent les enfants musulmans ร  leurs parents sont en guerre ouverte contre la famille musulmane. [โ€ฆ] Il est donc une obligation de combattre et de tuer, de toutes les maniรจres lรฉgifรฉrรฉes, ces ennemis dโ€™Allah ยป (Memri, 1er dรฉcembre 2015).

[5]. Terroriste qui assassina sept personnes, dont trois enfants juifs, et fait six blessรฉs, en mars 2012, ร  Toulouse (Haute-Garonne) et Montauban (Tarn-et-Garonne).

[6]. Les brigands dโ€™Offenbach chantaient : ยซ Nous sommes les carabiniers/La sรฉcuritรฉ des foyers/Mais par un malheureux hasard/Au secours des particuliers/Nous arrivons toujours trop tard ยป (Les Brigands, opรฉra-bouffe, 1869).

[7]. Xavier Raufer commente (Atlantico, 30 novembre 2015) : ยซ Des semaines, voire des mois, vingt individus (repรฉrรฉs ร  ce jour) sillonnent lโ€™Europe ร  leur aise, de la Grรจce ร  Paris via les Pays-Bas et Bruxelles โ€“ Alerte, zรฉro. ยป

[8]. La compรฉtence de Tracfin en matiรจre de renseignement sur les circuits financiers clandestins et les opรฉrations qui pourraient รชtre destinรฉes au financement du terrorisme et au blanchiment de fonds illicites est saluรฉe par tous les professionnels. Ce service dโ€™enquรชte administrative dรฉpend du ministรจre de lโ€™ร‰conomie et des Finances et fonctionne principalement ร  partir des dรฉclarations de soupรงon des organismes financiers assujettis ร  lโ€™obligation de dรฉclaration de soupรงon.

[9]. La Banque de France et lโ€™Autoritรฉ de contrรดle prudentiel et de rรฉsolution (ACPR).

[10]. Confรฉrence de lโ€™ACPR du 20 novembre 2015, ยซ Le contrรดle des pratiques commerciales ยป, Discours introductif de Franรงois Villeroy de Galhau : acpr.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/acp/Communication/Conferences/20151120-Discours-Francois-Villeroy-de-Galhau.pdf.

[11]. Ces 600 milliards qui manquent ร  la France, Seuil, 2012, nouv. รฉd. en coll. ยซ Points ยป, 2012, p. 23, 46 et 160, principalement.

[12]. Lire, au chapitre II, les pages consacrรฉes ร  la ยซ destruction du renseignement financier ยป.

[13]. Un dรฉcret de 2010 prรฉcise que peuvent รชtre fichรฉes ยซ S ยป les personnes ยซ faisant lโ€™objet de recherches pour prรฉvenir des menaces graves pour la sรฉcuritรฉ publique ou la sรปretรฉ de lโ€™ร‰tat, dรจs lors que des informations ou des indices rรฉels ont รฉtรฉ recueillis ร  leur รฉgard ยป.

[14]. Intelligence Online, 2 dรฉcembre 2015.

[15]. Inspecteur gรฉnรฉral des Finances, nรฉ en 1952, Alexandre Jevakhoff fut directeur adjoint du cabinet de Michรจle Alliot-Marie aux ministรจres de la Dรฉfense, de lโ€™Intรฉrieur, de la Justice et des Affaires รฉtrangรจres, de 2002 ร  2011. Lors de son passage au cabinet de la ministre de lโ€™Intรฉrieur (2007-2009), il fut chargรฉ, entre autres, des questions dโ€™intelligence รฉconomique et de la politique de soutien aux technologies liรฉes ร  la sรฉcuritรฉ des nouveaux systรจmes dโ€™information.

[16]. Direction gรฉnรฉrale de la sรฉcuritรฉ intรฉrieure (DGSI) et Direction du renseignement de la prรฉfecture de police de Paris (DRPP).

[17]. Direction nationale du renseignement et des enquรชtes douaniรจres (DNRED) et Tracfin.

[18]. En mai 2014, la Direction gรฉnรฉrale de la sรฉcuritรฉ intรฉrieure a remplacรฉ la Direction centrale du renseignement intรฉrieur, laquelle avait รฉtรฉ fondรฉe en 2008 par la fusion aux effets catastrophiques de la Direction de la surveillance du territoire et de la Direction centrale des renseignements gรฉnรฉraux. En janvier 2012, Yves Bertrand, ancien directeur des RG, estimait que lโ€™ยซ on ne fusionne pas un service dont la vocation est avant tout judiciaire et opรฉrationnelle, comme la DST, avec un service dโ€™information, comme les RG, qui nโ€™a pas dโ€™attribution judiciaire ยป, sinon pour crรฉer une ยซ police politique ยป, ce qui reprรฉsentait, selon lui, une ยซ atteinte aux libertรฉs ยป (Fabrice Arfi et Karl Laske, ยซ Lโ€™ancien patron des RG rรฉvรจle lโ€™existence dโ€™un systรจme dโ€™รฉcoutes sauvages ยป, Mediapart, 20 janvier 2012).

[19]. ยซ Terroriste du Stade de France โ€“ Bilal Hadfi, kamikaze de 20 ans ยป, Paris Match, 16 novembre 2015.

[20]. Gilles Kepel, avec Antoine Jardin, Terreur dans lโ€™Hexagone. Genรจse du djihad franรงais, Gallimard, 2015, p. II et III.

[21]. Alain Auffray, ยซ Le parcours de Samy Amimour, kamikaze du Bataclan ยป, Libรฉration, 16 novembre 2015.

[22]. Quatre personnes assassinรฉes le samedi 24 mai 2014.

[23]. Le 7 janvier 2015, vers 11 h 30, les frรจres Kouachi faisaient irruption dans les locaux du journal satirique ร  Paris. Ils y tuaient douze personnes et en blessaient onze autres, dont quatre griรจvement, avec des fusils dโ€™assaut Kalachnikov.

[24]. Le 21 aoรปt 2015, vers 17 h 50, Ayoub el-Khazzani, armรฉ dโ€™un fusil dโ€™assaut Kalachnikov, de neuf chargeurs, dโ€™un pistolet automatique Luger M80 et dโ€™un cutter, montรฉ en gare de Bruxelles-Midi, ouvrit le feu dans le train ร  grande vitesse Thalys nยฐ 9364 reliant Amsterdam ร  Paris, peu aprรจs le passage du convoi en France, ร  Oignies (Pas-de-Calais). Lโ€™attentat ne fit aucun mort, grรขce ร  lโ€™intervention de plusieurs passagers.

[25]. ยซ Abaaoud tuรฉ : le terroriste le plus recherchรฉ dโ€™Europe รฉtait ร  Paris ยป, Mediapart, 19 novembre 2015.

[26]. Aziz Zemouri, ยซ Attentats de Paris : les confidences meurtriรจres dโ€™Abaaoud ยป, Le Point (lepoint.fr), 18 dรฉcembre 2015.

[27]. Le Livre blanc sur la dรฉfense et la sรฉcuritรฉ nationale (juillet 2013), qui fixe la stratรฉgie franรงaise, dรฉfinit le terrorisme comme ยซ un mode dโ€™action auquel ont recours des adversaires qui sโ€™affranchissent des rรจgles de guerre conventionnelle, [โ€ฆ] frappant sans discernement des civils, la violence quโ€™ils dรฉploient visant dโ€™abord ร  tirer parti des effets que son irruption brutale produit sur les opinions publiques pour contraindre les gouvernements ยป.

[28]. Titre dโ€™un entretien entre Pasqua et Philippe Bouvard, paru dans Paris-Match, nยฐ 1925, 18 avril 1986. Citรฉ aussi par Le Figaro du 8 fรฉvrier 1986 et Le Monde du 16 mars 1989.

[29]. Dominique Lorentz, Une guerre, Les Arรจnes, 1997. Selon la journaliste, les รฉvรฉnements terroristes des annรฉes 1985 et 1986 (otages au Liban, attentats ร  Paris en septembre 1986, assassinat de Georges Besse le 17 novembre 1986โ€ฆ) รฉtaient orchestrรฉs par lโ€™Iran visant ร  faire pression sur la France, afin de rรฉcupรฉrer ses droits dโ€™actionnaire dโ€™Eurodif, de recevoir la part dโ€™uranium enrichi contractuellement promise et dโ€™alimenter son programme nuclรฉaire. Cette thรจse nโ€™a jamais รฉtรฉ clairement dรฉmentie.

[30]. Groupe combattant qui sโ€™est opposรฉ au gouvernement algรฉrien de 1993 au 13 janvier 2000. Il รฉtait issu du Front islamique du salut (FIS), dont il formait la branche armรฉe. Plusieurs รฉtudes ont soulignรฉ le rรดle du financement extรฉrieur du FIS par lโ€™Arabie saoudite. Fondรฉ le 18 fรฉvrier 1989 dans la mosquรฉe Al-Sunna de Bab el-Oued ร  Alger, le FIS est principalement constituรฉ du clan de la Djazaara, proche des Frรจres musulmans รฉgyptiens, et du clan de la Salaafia, partisan dโ€™une islamisation radicale de la sociรฉtรฉ algรฉrienne, et plutรดt internationaliste.

[31]. Le Groupe islamique armรฉ (GIA) a pour but de renverser le gouvernement algรฉrien, pour le remplacer par un ร‰tat islamique. Lโ€™organisation est considรฉrรฉe comme proche dโ€™Al-Qaรฏda par lโ€™ONU. Ses actions terroristes, particuliรจrement violentes, ont visรฉ la France dans les annรฉes 1994, 1995 et 1996.

[32]. Antoine Peillon, ยซ Les rรฉseaux islamistes europรฉens sous haute surveillance ยป, InfoMatin, 11 aoรปt 1994.

[33]. Antoine Peillon, ยซ Les commandos islamistes mobilisent toutes les polices ยป, InfoMatin, 8 aoรปt 1994.

[34]. Antoine Peillon, ยซ La police intensifie sa guerre secrรจte contre les rรฉseaux islamistes ยป, InfoMatin, 10 aoรปt 1994.

[35]. Ennahdha, le ยซ Mouvement de la Renaissance ยป est un parti politique islamiste. Selon le politologue Vincent Geisser (cf. Cรฉline Lussato, ยซ Tunisie. Dโ€™oรน vient le parti islamique Ennahdha ? ยป, Le Nouvel Observateur, 6 fรฉvrier 2013), ce parti ยซ est, au dรฉpart, dans la mouvance des Frรจres musulmans ยป. Certes, ยซ il nโ€™a pas de lien organique avec les Frรจres musulmans รฉgyptiens, mais il est dans lโ€™idรฉologie des Frรจres musulmans ยป.

[36]. Antoine Peillon, ยซ La base arriรจre du GIA en France est dรฉstabilisรฉe ยป et ยซ Lโ€™islamisme ร  main armรฉe ยป, InfoMatin, 9 novembre 1994.

[37]. Flore Thomasset, ยซ Trois gรฉnรฉrations de djihadistes franรงais ยป, La Croix (la-croix.com), 18 novembre 2015.

[38]. Ibid.

[39]. Cรฉdric Mathiot, ยซ Amedy Coulibaly et son mentor Djamel Beghal auraient รฉtรฉ voisins de cellule en 2005 ยป, Libรฉration (liberation.fr), 16 janvier 2015, et Jacques Follorou, Simon Piel et Matthieu Suc, ยซ Djamel Beghal, maรฎtre ร  penser du terrorisme ยป, Le Monde (lemonde.fr), 29 janvier 2015. Dans un document du 26 juillet 2013, le parquet de Paris dรฉfinit Amedy Coulibaly et Chรฉrif Kouachi, les futurs auteurs des attentats de janvier 2015, comme ยซ les โ€œรฉlรจvesโ€ de Djamel Beghal ยป.

[40]. Une vรฉritรฉ si dรฉlicate, Seuil, 2014.

[41]. Simon Piel et Laurent Borredon, ยซ Des djihadistes surveillรฉs et fichรฉs en vain ยป, Le Monde (lemonde.fr), 23 novembre 2015.

[42]. Antoine Peillon, ยซ Renseignement, justice, police : oรน sont les โ€œfaillesโ€ ? ยป, La Croix (la-croix-com), 10 janvier 2015.

[43]. ยซ Il y a une faille, bien รฉvidemment ; quand il y a dix-sept morts, cโ€™est quโ€™il y a eu des failles ยป, a ainsi reconnu le Premier ministre, Manuel Valls, sur BFMTV, dรจs le vendredi soir 9 janvier. Il avait dรฉjร  affirmรฉ, peu auparavant, sur TF1 : ยซ Nous devons tirer des leรงons, analyser de prรจs ce qui sโ€™est passรฉ. Nous le devons, ce devoir de vรฉritรฉ, aux victimes, ร  leurs familles et ร  nos compatriotes. ยป

[44]. La DRPP ne dispose que dโ€™un budget de 1,8 million dโ€™euros (hors personnel) pour 900 agents.

[45]. La fusion entre les Renseignements gรฉnรฉraux et la Direction de la surveillance du territoire, dรฉcidรฉe par le nouveau prรฉsident de la Rรฉpublique Nicolas Sarkozy, est annoncรฉe le 13 septembre 2007 par la ministre de lโ€™Intรฉrieur Michรจle Alliot-Marie. Les textes fondateurs de la DCRI sont adoptรฉs le 7 avril 2008, avec une date dโ€™application effective au 1er juillet 2008. Bernard Squarcini, alors directeur de la DST, est nommรฉ ร  la tรชte de la nouvelle DCRI.

[46]. ยซ Les inquiรฉtudes dโ€™un officier du renseignement ยป, propos recueillis par Antoine Peillon, La Croix (la-croix.com), 10 janvier 2015.

[47]. La zakรขt ou zakat, lโ€™ยซ aumรดne lรฉgale ยป, est le troisiรจme des piliers de lโ€™islam.

[48]. Intelligence Online, 18 novembre 2015.

[49]. Son vรฉritable nom est Kazem Rachid al-Jbouri. Cโ€™est un ancien officier des services de sรฉcuritรฉ extรฉrieure de Saddam Hussein.

[50]. Successeur, en 2010, dโ€™Hamid Daoud Muhammad Khalil al-Zawi, alias Abou Omar al-Baghdadi, ร  la tรชte de lโ€™ร‰tat islamique dโ€™Irak. Le 29 juin 2014, il sโ€™est autoproclamรฉ calife de lโ€™ร‰tat islamique, sous le nom dโ€™Ibrahim, se prรฉsentant ainsi comme le commandeur universel des musulmans.

[51]. Il sโ€™agit dโ€™Abdelilah Ziyad, islamiste marocain, condamnรฉ ร  huit ans de prison pour avoir organisรฉ lโ€™attentat contre lโ€™hรดtel Atlas Asni de Marrakech (2 morts), en aoรปt 1994. ยซ Le djihad commande de rรฉpondre ร  la violence par la violence ยป, affirmait-il en 1996, lors de son procรจs ร  Paris.

[52]. Yann Philippin, Marine Turchi et Fabrice Arfi, ยซ Comment la DGSI a ratรฉ Ismaรซl Mostefaรฏ, lโ€™un des kamikazes du Bataclan ยป, Mediapart, 22 novembre 2015.

[53]. Lโ€™attaque projetรฉe par Ayoub el-Khazzani, un islamiste marocain, fut, on le sait, dรฉjouรฉe par des passagers du train. Le 26 aoรปt 2015, lโ€™agresseur de 26 ans, qui aurait sรฉjournรฉ en Syrie, vรฉcu pendant une annรฉe en Espagne, en 2014, et dรฉmรฉnagรฉ en Belgique en 2015, fut mis en examen pour tentatives dโ€™assassinats, association de malfaiteurs et dรฉtention dโ€™armes, le tout en relation avec une entreprise terroriste.

[54]. Paris Match, 30 septembre 2015.

[55]. Antoine Peillon, ยซ Lโ€™espion qui venait du chaud ยป, La Croix, 7 octobre 2011, p. 24.

[56]. Michel Delรฉan, ยซ Un ex-directeur de la DGSE : โ€œOn a baissรฉ la garde sur le renseignement humainโ€ ยป, Mediapart, 20 novembre 2015.

[57]. Ibid.

[58]. Publiรฉ en exclusivitรฉ par La Croix, le 5 avril 2013. Antoine Peillon, ยซ Un rapport accuse le renseignement intรฉrieur dโ€™entraver la justice ยป.

[59]. Le 3 juin 2013, ร‰ric Bellemin-Comte, jusquโ€™alors commissaire divisionnaire, mis ร  disposition des services du Premier ministre pour exercer les fonctions de conseiller auprรจs du coordonnateur national du renseignement ร  Paris, fut promu contrรดleur gรฉnรฉral des services actifs de la police nationale, par dรฉcret du prรฉsident de la Rรฉpublique.

[60]. Ces 600 milliards qui manquent ร  la France, op. cit., p. 48-58.

[61]. Il restera ร  lโ€™ร‰lysรฉe, au mรชme poste ultra-sensible, sous la prรฉsidence de Franรงois Hollande, jusquโ€™en juin 2013.

[62]. Ces 600 milliards qui manquent ร  la France, op. cit., p. 45-48.

[63]. Dรฉcision nยฐ 2011-192 QPC du 10 novembre 2011. Le Conseil constitutionnel avait รฉtรฉ saisi le 6 septembre prรฉcรฉdent par la Cour de cassation au nom des familles des victimes de lโ€™attentat de Karachi.

[64]. Le 8 mai 2002, un attentat-suicide tua 14 personnes, dont 11 employรฉs franรงais de la Direction des constructions navales (DCN), ร  Karachi. Jusquโ€™en juin 2009, lโ€™attentat fut attribuรฉ ร  Al-Qaรฏda, notamment par lโ€™ex-juge Bruguiรจre chargรฉ de lโ€™enquรชte de 2002 ร  2007. Depuis, les juges du pรดle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris, Marc Trรฉvidic et Yves Jannier, privilรฉgient lโ€™hypothรจse de reprรฉsailles ร  lโ€™encontre de la France, pour des motifs financiers.

[65]. Entrรฉ ร  la DST en octobre 1991, il y avait pris la tรชte de la division B3, chargรฉe notamment de surveiller les sociรฉtรฉs dโ€™intelligence รฉconomique, en septembre 2001.

[66]. ร‰lisabeth Fleury, ยซ Karachi : un conseiller ร  lโ€™ร‰lysรฉe au cล“ur des interrogations ยป, Le Parisien, 13 octobre 2013.

[67]. Le juge Marc Trรฉvidic fut chargรฉ de lโ€™enquรชte, depuis 2007, jusquโ€™ร  son dรฉpart contraint du pรดle antiterroriste en aoรปt 2015. Deux proches de Nicolas Sarkozy, Nicolas Bazire (ex-directeur de campagne รฉlectorale dโ€™ร‰douard Balladur en 1995) et Thierry Gaubert, ont รฉtรฉ mis en examen dans ce volet politico-financier de lโ€™affaire Karachi, ainsi que lโ€™ancien ministre UMP Renaud Donnedieu de Vabres et Ziad Takieddine, intermรฉdiaire dans les ventes dโ€™armes, proche de Jean-Franรงois Copรฉ et de Brice Hortefeux.

[68]. Journaliste dโ€™investigation hors pair, auteur, entre autres, de Secrรจtes Affaires, Flammarion, 1999, de Ben Laden. La vรฉritรฉ interdite, Denoรซl, 2001 (nouv. รฉd. en coll. ยซ Folio documents ยป, 2002), et de Al-Qaรฏda vaincra, Flammarion/Privรฉ, 2005.

[69]. Soren Seelow, ยซ Attentat de Karachi : le tรฉmoignage qui rรฉvรจle les mensonges de la DST ยป, Le Monde (lemonde.fr), 13 novembre 2015, et Benoรฎt Collombat, ยซ Ali ben Moussalem : le fantรดme de lโ€™affaire Karachi ยป, France Inter, 14 novembre 2014.

[70]. Mรฉmoire du Trรฉsor amรฉricain, datรฉ du 4 janvier 2002, signรฉ George B. Wolfe.

[71]. Voir le chapitre 4 de ce livre.

[72]. Rรฉvรฉlations de Benoรฎt Collombat, dans ยซ Ali ben Moussalem : le fantรดme de lโ€™affaire Karachi ยป, art. cit.

[73]. Haut fonctionnaire de police, ancien commissaire et prรฉfet, il est directeur de la DST, puis directeur central de la DCRI, le renseignement intรฉrieur, du 2 juillet 2008 au 30 mai 2012. En fรฉvrier 2013, il crรฉe sa sociรฉtรฉ de renseignement privรฉ, Kyrnos Conseil (du nom grec de la Corse) et intรจgre, en juin 2013, le cabinet dโ€™intelligence รฉconomique amรฉricain Arcanum, leader mondial de lโ€™espionnage industriel, qui a des bureaux ร  Washington, Londres, Tel-Aviv, Dubaรฏ, Zurich, New York et Hong Kong. Le 17 octobre 2011, alors quโ€™il est toujours patron de la DCRI, Bernard Squarcini est mis en examen par la juge Sylvia Zimmermann pour ยซ atteinte au secret des correspondances ยป, ยซ collecte illicite de donnรฉes ยป et ยซ recel du secret professionnel ยป (surveillance รฉlectronique de journalistes du quotidien Le Monde). En juin 2013, il est renvoyรฉ en correctionnelle. Le 8 avril 2014, il est condamnรฉ ร  8 000 euros dโ€™amende pour ยซ collecte de donnรฉes ร  caractรจre personnel par un moyen frauduleux, dรฉloyal ou illicite ยป et ne fait pas appel du jugement. Le commissaire Paul-Antoine Tomi, demi-frรจre de Michel Tomi (le ยซ parrain des parrains ยป, selon Le Monde du 28 mars 2014), a รฉtรฉ recrutรฉ et employรฉ ร  la toute-puissante DCRI par son directeur, Bernard Squarcini (2008-2012). Cf. Olivia Recasens, Didier Hassoux, Christophe Labbรฉ, Lโ€™Espion du prรฉsident. Au cล“ur de la police politique de Sarkozy, Robert Laffont, 2012, p. 239 et 240.

[74]. En 2013, le groupe Bollorรฉ rรฉalisait 10,8 milliards dโ€™euros de chiffre dโ€™affaires et employait 55 000 personnes dans le monde. Il opรจre dans le transport, la logistique, la distribution dโ€™รฉnergie, le papier, lโ€™automobile, la communication et la publicitรฉ, les mรฉdias et les tรฉlรฉcommunications.

[75]. Pierre-Antoine Lorenzi est rรฉputรฉ proche dโ€™Arnaud Montebourg, de Manuel Valls et de Cรฉdric Lewandowski, directeur de cabinet du ministre de la Dรฉfense Jean-Yves Le Drian. Ainsi que de Bernard Squarcini.

[76]. Lire Vincent Lamigeon, ยซ Pourquoi ce Franรงais est la bรชte noire de la DGSE ยป, Challenges, 4 fรฉvrier 2014. En octobre 2015, les parts de Pierre-Antoine Lorenzi dans Amarante (44% du capital) ont รฉtรฉ cรฉdรฉes au groupe SERIS qui se dรฉfinit dรจs lors comme ยซ leader franรงais sur le marchรฉ mondial de la sรฉcuritรฉ ยป.

[77]. Cf. Marina Robin, Bรฉnรฉdicte Mordier, division Services, INSEE : ยซ La sรฉcuritรฉ, un secteur en pleine expansion ยป (INSEE Premiรจre, nยฐ 1432, janvier 2013). On y lit : ยซ Depuis la fin des annรฉes 1990, le secteur des enquรชtes et de la sรฉcuritรฉ est en forte croissance, du fait notamment du dynamisme de grands groupes. De 1998 ร  2010, le chiffre dโ€™affaires du secteur progresse fortement : + 5,5 % par an en volume, contre + 3,4 % pour lโ€™ensemble des services marchands, et atteint prรจs de 8 milliards dโ€™euros en 2010. Mรชme la crise de 2009 a peu ralenti lโ€™activitรฉ. ยป Lโ€™instauration, en dรฉcembre 2011, du Conseil national des activitรฉs privรฉes de sรฉcuritรฉ (Cnaps), entrรฉ en vigueur le 1er janvier 2012, illustre la place significative acquise par le secteur : cette instance, placรฉe sous la tutelle du ministรจre de lโ€™Intรฉrieur, est prรฉsidรฉe par Alain Bauer. ร€ noter encore quโ€™avec prรจs de 64 milliards de dollars de chiffre dโ€™affaires annuel, le marchรฉ de la sรฉcuritรฉ privรฉe amรฉricain est lโ€™un des plus importants au monde. Avec une croissance de prรจs de 5% par an dans les prochaines annรฉes, ce marchรฉ devrait approcher les 64 milliards de dollars de chiffre dโ€™affaires en 2016.

[78]. Son siรจge social est ร  Zurich. Cette multinationale de lโ€™espionnage privรฉ est une filiale du groupe dโ€™investissement amรฉricain RJI Capital Holding, fondรฉ par Ron Wahib, un Amรฉricain originaire du Bangladesh. Elle emploie, entre autres, lโ€™ancien chef du Mossad Meir Dagan et lโ€™ancien gรฉnรฉral amรฉricain Joseph B. DiBartolomeo, spรฉcialiste de trรจs haut niveau des ยซ opรฉrations spรฉciales ยป quโ€™Arcanum prรฉsente ainsi : ยซ Vice-prรฉsident des opรฉrations spรฉciales et de la guerre irrรฉguliรจre ร  Arcanum. Dans ce rรดle, il conseille les clients dโ€™Arcanum sur les questions stratรฉgiques, y compris sur les questions liรฉes ร  la lutte contre le terrorisme et contre les insurrections, ร  la sรฉcuritรฉ militaire, ร  la planification et au dรฉveloppement militaire, au dรฉveloppement de la doctrine militaire, ร  la formation aux opรฉrations spรฉciales, ร  la sรฉcuritรฉ des frontiรจres. La richesse des connaissances et de lโ€™expรฉrience quโ€™il apporte ร  ce poste provient de sa carriรจre distinguรฉe dans lโ€™armรฉe. Avant de se joindre ร  Arcanum, il a servi comme commandant en chef adjoint des forces spรฉciales de lโ€™armรฉe amรฉricaine. ยป

[79]. Naomi Klein, La Stratรฉgie du choc. La montรฉe dโ€™un capitalisme du dรฉsastre, Actes Sud, 2008 (titre original : The Shock Doctrine. The Rise of Disaster Capitalism), p. 23.

[80]. Valeurs actuelles, nยฐ 4121, 19-25 novembre 2015, p. 43 et 44.

[81] Bernard Squarcini : ยซ Nous sommes entrรฉs dans la terreur de masse ยป, Valeurs actuelles, nยฐ 4121, 19-25 novembre 2015, p. 43 et 44.

[82]. ยซ Credo des Frรจres musulmans ยป, entre 1930 et 1932, entรฉrinรฉ par le IIIe Congrรจs des Frรจres musulmans, en mars 1935. Cf.Olivier Carrรฉ et Michel Seurat, Les Frรจres musulmans (1928-1982), Lโ€™Harmattan, 2002, p. 26.

[83]. Lโ€™IESH est un รฉtablissement dโ€™enseignement supรฉrieur privรฉ de thรฉologie musulmane et de langue arabe. Il forme des imams dans deux รฉtablissements, en France : lโ€™IESH Chรขteau-Chinon, installรฉ depuis 1990 dans la commune de Saint-Lรฉger-de-Fougeret (Niรจvre), qui ambitionne dโ€™accueillir quelque 450 รฉtudiants venus de toute lโ€™Europe (France, Allemagne et Belgique pour lโ€™essentiel) ; lโ€™IESH Paris, fondรฉ en 1999 et localisรฉ ร  Saint-Denis, qui forme quelque 1 700 รฉtudiants chaque annรฉe. En 2010, ces รฉtablissements et deux de leurs homologues britanniques se sont fรฉdรฉrรฉs dans lโ€™Union des instituts europรฉens des sciences humaines et islamiques, laquelle serait prรฉsidรฉe par Mohamed Karmous, dont le nom nโ€™est pourtant pas mentionnรฉ dans lโ€™annonce de crรฉation de lโ€™association publiรฉe dans Le Journal officiel du 10 juillet 2010.

[84]. Plus prรฉcisรฉment dans le canton de Neuchรขtel, en bordure de la frontiรจre avec la France (Doubs).

[85]. FRG : Fichier des renseignements gรฉnรฉraux (280 000 fiches en 2006). STIC : Systรจme de traitement des infractions constatรฉes, ร  propos duquel la France a รฉtรฉ condamnรฉe par la Cour europรฉenne des droits de lโ€™homme, le 18 septembre 2014.

[86]. Il sโ€™agit sans doute de Ahmad al-Hammadi, dont le ยซ blanc ยป des RG prรฉcise quโ€™il est ยซ nรฉ le 01.01.1956, de nationalitรฉ qatarienne, ayant le statut diplomatique de directeur des affaires lรฉgales auprรจs de lโ€™ambassade du Qatar [โ€ฆ] ร  Paris ยป. Lire les pages suivantes, oรน il est ร  nouveau question de sa participation ร  un financement autrement plus important de lโ€™IESH.

[87]. La ยซ note RG ยป prรฉcise : ยซ Nรฉ le 01.07.1952 ร  Mossoul (Irak), demeure [โ€ฆ] ร  Nevers (58) et par ailleurs membre du Conseil rรฉgional du culte musulman (CRCM) de Bourgogne. ยป

[88]. Membre du Conseil franรงais du culte musulman (CFCM), depuis les รฉlections de 2003, lโ€™UOIF dรฉtient une vice-prรฉsidence et la prรฉsidence de onze des vingt-cinq conseils rรฉgionaux du culte musulman (CRCM). Si lโ€™on en croit Ahmed Jaballah lui-mรชme, cofondateur de lโ€™UOIF, qui siรจge toujours dans lโ€™appareil directeur : ยซ Lโ€™UOIF est une fusรฉe ร  deux รฉtages. Le premier รฉtage est dรฉmocratique, le second mettra en orbite une sociรฉtรฉ islamique. ยป (ยซ La face cachรฉe de lโ€™UOIF ยป, Lโ€™Express, 2 mai 2005). Comme toutes les structures liรฉes aux Frรจres musulmans, elle est inscrite en novembre 2014 sur la liste des groupes terroristes publiรฉe par les ร‰mirats arabes unis avec 81 autres organisations dans le monde entier, dont plusieurs sont (lรฉgalement) actives au sein de lโ€™Union europรฉenne. Lire Fiammetta Venner, OPA sur lโ€™islam de France. Les ambitions de lโ€™UOIF, Calmann-Lรฉvy, 2005.

[89]. Qatar Charity est souvent accusรฉe de soutenir le terrorisme. On y reviendra.

[90]. http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/uncharitable-organizations.

[91]. United States District Court/Northern District of Illinois/Eastern Division โ€“ Governmentโ€™s Evidentiary Proffer Supporting the Admissibility of Co-Conspirator Statements, p. 25 (www.investigativeproject.org/documents/case_docs/2517.pdf).

[92]. United States of America v. Usama bin Laden/6 February 2001.

[93]. ยซ Darfur rebels accuse Qatar of supporting government military campaign ยป, Sudan Tribune, 11 fรฉvrier 2015.

[94]. Chaim Levinson, ยซ Israel Blacklists 163 Foreign Charities Suspected of Supporting Terrorism ยป, Haaretz, 12 janvier 2011.

[95]. Parmi les ยซ cรขbles ยป de la diplomatie amรฉricaine rรฉvรฉlรฉs par WikiLeaks, on lit ceci ร  propos de Dar Al-Bir (ou Dar Al Birr, ou Dar al Ber Society) : ยซ [โ€ฆ] organisations soupรงonnรฉes dโ€™รชtre des soutiens au terrorisme (Hamas, Al-Qaรฏdaโ€ฆ) comme lโ€™IHH (Turkish Humanitarian Relief), lโ€™AHF (lโ€™ONG saoudienne Al-Haramain Foundation), les ONG pakistanaises Al-Rashid Trust et Al-Akhtar Trust (interdites par lโ€™ONU), Dar Al-Birr une ONG des ร‰mirats arabes unis ยปโ€ฆ

[96]. On trouvera, plus loin, son ยซ portrait ยป.

[97]. Les informations qui suivent recoupent celles de Mohamed Louizi, auteur de Pourquoi jโ€™ai quittรฉ les Frรจres musulmans, Michalon, 2016 (ouvrage non encore paru lorsque je terminais ce livre), et animateur du blog ยซ Ecrire sans censures ! ยป (mlouizi.unblog.fr).

[98]. On lit, dans la biographie officielle dโ€™Ahmad al-Hammadi qui figure sur le site de Qatar Charity (page ยซ Qatar Charity Launches โ€œGhaithโ€ (Rain) Initiative for Islamic Projects Worldwide ยป) : ยซ Prรฉdicateur islamique du Qatar et รฉrudit qui a fait du bรฉnรฉvolat dans la charitรฉ et lโ€™humanitaire, [il] travaille depuis vingt ans avec le Qatar Charity, lโ€™Organisation islamique Dawa, ainsi quโ€™avec dโ€™autres organisations. Dr Al-Hammadi est membre de lโ€™assemblรฉe gรฉnรฉrale de Qatar Charity et superviseur gรฉnรฉral de centres, รฉcoles et universitรฉs islamiques dโ€™โ€œInitiative Ghaithโ€ dans le monde entier. Il est diplรดmรฉ du Collรจge de la charia de lโ€™Universitรฉ du Qatar, et est titulaire dโ€™un doctorat de lโ€™universitรฉ islamique Imam Muhammed Ibn Saud, ร  Riyad (royaume dโ€™Arabie saoudite). Il a ensuite travaillรฉ en tant que professeur associรฉ en interprรฉtation du Coran au Collรจge de la charia de lโ€™Universitรฉ du Qatar. ยป

[99]. Membre du Conseil franรงais du culte musulman, depuis les รฉlections de 2003, lโ€™UOIF, on lโ€™a dit, dรฉtient une vice-prรฉsidence et la prรฉsidence de onze des vingt-cinq conseils rรฉgionaux du culte musulman (CRCM).

[100]. Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget, Le Vilain Petit Qatar. Cet ami qui nous veut du mal, Fayard, 2013, et Vanessa Ratignier, avec Pierre Pรฉan, Une France sous influence. Quand le Qatar fait de notre pays son terrain de jeu, Fayard, 2014.

[101]. Homme dโ€™affaires (pรฉtrole et gaz) et politicien qatari, membre de la famille royale Al-Thani, directeur gรฉnรฉral de la chaรฎne Al Jazeera de septembre 2011 ร  juin 2013, ministre de lโ€™ร‰conomie et du Commerce depuis juin 2013. Arabian Business lโ€™avait dรฉsignรฉ comme รฉtant lโ€™homme dโ€™affaires le plus puissant du Qatar, en 2012.

[102]. Nรฉ en 1959, prince et homme dโ€™ร‰tat qatari, issu de la famille royale rรฉgnante Al-Thani, Premier ministre du Qatar dโ€™octobre 1996 ร  avril 2007, actuellement ministre dโ€™ร‰tat chargรฉ des Affaires intรฉrieures, propriรฉtaire, depuis 2007, de lโ€™hรดtel Lambert, sur lโ€™รฎle Saint-Louis, ร  Paris.

[103]. Cette fรฉdรฉration, ou Union des organisations islamiques en Europe, relaie le Conseil europรฉen pour la fatwa et la recherche, dirigรฉ par le Qatari dโ€™origine รฉgyptienne Youssef al-Qardaoui. Le Conseil considรจre que la charia doit รชtre la norme absolue pour tous les musulmans. Lโ€™UOIE est le promoteur du dรฉveloppement de lโ€™Union des organisations islamiques de France, de ses nombreuses associations satellites, ainsi que de la crรฉation de lโ€™Institut europรฉen des sciences humaines, lequel aurait dรฉjร  formรฉ, entre 1990 et 2004, plus de trois cents imams.

[104]. ยซ Le statut des opรฉrations-martyrs en islam ยป (Fatwah de cheikh Salman ibn Fahd al-Awdah Hafizahullah, traduite par Al-Mourabitoune), publiรฉ le 30 novembre 2002, et ร  nouveau le 9 mai 2006 sur le blog ยซ al-islam-wal-andalous ยป.

[105]. En 2014 et en janvier 2015, lโ€™universitรฉ et la mosquรฉe (cโ€™est tout un) Al-Azhar, considรฉrรฉe comme la principale autoritรฉ mondiale de lโ€™islam sunnite, est accusรฉe dโ€™รชtre infiltrรฉe par les Frรจres musulmans, certains imams du ministรจre des Waqfs (legs pieux) affirmant que le cheikh dโ€™Al-Azhar, Ahmad al-Tayeb, maintenait en poste des conseillers membres des Frรจres musulmans au sein de son institution. Selon Sameh Eid, membre dissident des Frรจres musulmans, il existe quelque 220 professeurs et 4 000 assistants dรฉpendant de la confrรฉrie islamiste au sein de lโ€™universitรฉ dโ€™Al-Azhar. Il ajoute : ยซ La plupart des imams et des prรฉdicateurs dรฉpendant des Frรจres musulmans sont diplรดmรฉs des facultรฉs dโ€™Al-Azhar. La confrรฉrie a depuis longtemps demandรฉ ร  ses membres dโ€™envoyer leurs enfants aux รฉcoles dโ€™Al-Azhar et ร  ses facultรฉs. Ainsi, lโ€™emprise de la confrรฉrie sโ€™est renforcรฉe sur Al-Azhar. Cโ€™est une situation qui va perdurer. ยป Durant son discours du jeudi 1er janvier 2015, prononcรฉ ร  lโ€™occasion de la cรฉlรฉbration de lโ€™anniversaire du prophรจte Mahomet, le prรฉsident รฉgyptien Abdel Fattah al-Sissi sโ€™รฉtait adressรฉ en ces termes au grand imam dโ€™Al-Azhar : ยซ Toi et les prรฉdicateurs, vous รชtes responsables devant Allah de la rectification de lโ€™image de lโ€™islam. ยป (Al-Ahram Hebdo, 7 janvier 2015).

[106]. ร‰crit vers 1960, ร  la demande de lโ€™Institut gรฉnรฉral de la culture islamique de lโ€™universitรฉ Al-Azhar (trad. franรงaise publiรฉe aux รฉditions Al-Qalam, en 2000).

[107]. Trad. franรงaise publiรฉe par la Fondation Al-Falah, en 2000.

[108]. MondAfrique, 19 novembre 2015.

[109]. ยซ Itโ€™s not suicide, it is martyrdom in the name of God, Islamic theologians and jurisprudents have debated this issue. Referring to it as a form of jihad, under the title of jeopardising the life of the mujahideen. It is allowed to jeopardise your soul and cross the path of the enemy and be killed. ยป BBC News, 8 juillet 2004 (news.bbc.co.uk/2/hi/programmes/newsnight/3875119.stm).

[110]. Site http://www.at-tawhid.net, ร‰xรฉgรจse coranique (At Tafsรฎr).

[111]. ยซ An Explanatory Memorandum on the General Strategic Goal for the Group in North America 5/22/1991 ยป, original en arabe, suivi dโ€™une traduction en anglais (www.investigativeproject.org/documents/misc/20.pdf).

[112]. Instituteur รฉgyptien (1906-1949), fondateur des Frรจres musulmans, grand-pรจre de Tariq Ramadan et Hani Ramadan. El-Banna sโ€™oppose ร  la conception spiritualiste de lโ€™islam. Pour lui, au-delร  de sa dimension religieuse, la Oumma (communautรฉ des musulmans) est รฉgalement dotรฉ dโ€™une dimension politique. Il projette de restaurer le califat, territoire soumis ร  lโ€™autoritรฉ dโ€™un calife, successeur de Mahomet, dans lโ€™exercice politique du pouvoir.

[113]. ร‰gyptien (1906-1966), poรจte, journaliste, essayiste et critique littรฉraire, militant des Frรจres musulmans dont il a profondรฉment influencรฉ la doctrine, dans un sens antimoderniste, antioccidental et antisรฉmite. Au sujet de son influence considรฉrable sur le djihadisme apocalyptique, lire, dans Michel Terestchenko, Lโ€™รˆre des tรฉnรจbres (op. cit.), le chapitre essentiel quโ€™il lui consacre, p. 71-90 : ยซ Sayyid Qutb, doctrinaire de lโ€™islamisme radical ยป.

[114]. Thรฉologien pakistanais fondamentaliste (1903-1979), fondateur du parti pakistanais Jamaat-e-Islami. Il espรฉrait la crรฉation dโ€™un ร‰tat islamique unifiรฉ, fondรฉ sur lโ€™application rigoureuse de la charia, qui sโ€™รฉtendrait progressivement ร  tout le sous-continent indien. Il est le premier islamiste du xxe siรจcle ร  prรดner le retour au djihad, dont lโ€™objectif doit รชtre, dit-il, dโ€™abolir les lois non islamiques et dโ€™รฉtablir un ร‰tat islamique mondial : ยซ Lโ€™Islam souhaite dรฉtruire tous les ร‰tats et gouvernements, partout sur la face de la terre, qui sont opposรฉs au programme de lโ€™Islam, sans regarder le pays ou la nation qui instaure ces lois. [โ€ฆ] Lโ€™Islam revendique toute la terre, non une petite partie, parce que lโ€™humanitรฉ entiรจre doit bรฉnรฉficier du programme de bien-รชtre de lโ€™Islam ยป (Jihad in Islam, The Holy Koran Publishing House, 1980).

[115]. Normes doctrinales, sociales, culturelles et relationnelles รฉdictรฉes par la Rรฉvรฉlation (Coran). Le terme signifie ยซ chemin pour respecter la loi [de Dieu] ยป. La charia codifie tout ร  la fois la vie publique et privรฉe de la vie du musulman, ainsi que les interactions sociรฉtales. Les musulmans considรจrent cet ensemble de normes comme lโ€™รฉmanation de la volontรฉ de Dieu (Sharโ€™).

[116]. Le 10 septembre 2002, Hani Ramadan fait rรฉfรฉrence ร  la lapidation, dans un article publiรฉ par Le Monde, en la prรฉsentant comme une action lรฉgitime ยซ parce quโ€™il sโ€™agit dโ€™une injonction divine ยป, ajoutant que ยซ la rigueur de cette loi est รฉprouvante pour les musulmans eux-mรชmes ยป, mais quโ€™elle ยซ constitue une punition ยป et ยซ aussi une forme de purification ยป. Cinq jours aprรจs les attentats du 13 novembre 2015, il explique sur son blog que ยซ lโ€™islam nโ€™a rien ร  voir avec tout cela ยป et suggรจre de commencer par ยซ surveiller le Mossad ยป.

[117]. Hรฉritier spirituel et gendre du fondateur des Frรจres musulmans, Hassan el-Banna, lui-mรชme fondateur de la branche palestinienne de la confrรฉrie. Il aurait รฉtรฉ soutenu politiquement, voire financรฉ, par les services secrets suisses, anglais et surtout amรฉricains (CIA), dรจs les annรฉes 1950, selon le journaliste amรฉricain Ian Johnson, auteur de Une mosquรฉe ร  Munich. Les nazis, la CIA et la montรฉe des Frรจres musulmans en Occident, Jean-Claude Lattรจs, 2011.

[118]. Sylvain Besson, La Conquรชte de lโ€™Occident. Le projet secret des islamistes, Seuil, 2005.

[119]. Sylvain Besson, ยซ Lโ€™islamisme ร  la conquรชte du monde ยป, Le Temps, 6 octobre 2005.

[120]. Lettre de lโ€™IRSEM, nยฐ 9, 2012.

[121]. Prรฉsident du parti Libertรฉ et Justice, formation politique issue des Frรจres musulmans, Mohamed Morsi reprรฉsente ce parti islamiste ร  lโ€™รฉlection prรฉsidentielle qui suit la Rรฉvolution de janvier 2011. Lโ€™emportant, au second tour, avec 51,73 % des voix, il devient le premier prรฉsident รฉlu dรฉmocratiquement en ร‰gypte, investi le 30 juin 2012. Il est renversรฉ par un coup dโ€™ร‰tat militaire, le 3 juillet 2013, ร  la suite dโ€™un mouvement populaire protestataire massif : le 30 juin, prรจs de vingt millions dโ€™ร‰gyptiens avaient manifestรฉ pour demander sa dรฉmission. Le 13 juillet 2013, le parquet annonce quโ€™une enquรชte pรฉnale est ouverte contre Mohamed Morsi pour espionnage, incitation ร  la violence et destruction de lโ€™รฉconomie. Dรฉbut septembre, le parquet dรฉcide de son inculpation pour ยซ avoir commis des actes de violence et avoir incitรฉ au meurtre et au pillage ยป, de mรชme que quatorze autres responsables des Frรจres musulmans รฉgyptiens. Le 21 avril 2015, il est condamnรฉ ร  une peine incompressible de vingt ans de prison. Le 16 mai 2015, il est condamnรฉ ร  mort pour des รฉvasions de prison et des violences durant la rรฉvolution de 2011. Une centaine dโ€™autres accusรฉs, dont des dirigeants รฉminents des Frรจres musulmans, sont รฉgalement condamnรฉs ร  la peine capitale.

[122]. Pourquoi jโ€™ai quittรฉ les Frรจres musulmans (ouvrage citรฉ, non encore paru).

[123]. ยซ Le djihรขd selon le fondateur des Frรจres musulmans ยป, par Bassam Tahhan, professeur de gรฉostratรฉgie ร  lโ€™Ensta, le jeudi 11 dรฉcembre 2014.

[124]. Grand-pรจre de Tariq et Hani Ramadan, Hassan el-Benna (ou Hassan al-Bannรข), nรฉ le 14 octobre 1906, assassinรฉ le 12 fรฉvrier 1949, instituteur รฉgyptien, fondateur des Frรจres musulmans (1928), comme dรฉjร  รฉvoquรฉ plus haut.

[125]. Documentaire La Confrรฉrie. Enquรชte sur les Frรจres musulmans, France 3, mai 2013, et Frรจres musulmans. Enquรชte sur la derniรจre idรฉologie totalitaire, Grasset, 2014.

[126]. ยซ Les Frรจres musulmans et lโ€™UOIF doivent rรฉformer leur thรฉologie ยป, Le Monde (lemonde.fr), 23 novembre 2015.

[127]. Alexandre Del Valle, Le Totalitarisme islamiste ร  lโ€™assaut des dรฉmocraties, ร‰ditions des Syrtes, 2002.

[128]. Gilles Kepel, Les Banlieues de lโ€™islam. Naissance dโ€™une religion en France, Seuil, 1991, p. 211.

[129]. Ibid., p. 312.

[130]. Roland Jacquard, Fatwa contre lโ€™Occident, Albin Michel, 1998.

[131]. Alexandre Del Valle, Guerre contre lโ€™Europe, ร‰ditions des Syrtes, 2000.

[132]. Alexandre Del Valle, Le Totalitarisme islamiste ร  lโ€™assaut des dรฉmocraties, op. cit.

[133]. Alain Bauer et Xavier Raufer, La Guerre ne fait que commencer. Rรฉseaux, financements, armements, attentatsโ€ฆ Les scรฉnarios de demain, Jean-Claude Lattรจs, 2002 ; nouv. รฉd. Gallimard, coll. ยซ Folio documents ยป, 2003.

[134]. Ibid., p. 301.

[135]. Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquiรฉ, Ben Laden. La vรฉritรฉ interdite, Denoรซl, 2002.

[136]. Ibid., p. 109-131.

[137]. Ibid., p. 175. Autres lectures indispensables, auxquelles je ne peux malheureusement consacrer dโ€™autres lignes (par ordre chronologique des parutions) : Bruno ร‰tienne, Lโ€™Islamisme radical, Hachette, 1987 (et surtout sa conclusion : ยซ Du messianisme rรฉvolutionnaire ร  lโ€™Apocalypse ยป) ; Gilles Kepel, La Revanche de Dieu, Seuil, 1991 et 2003 ; Nicolas Beau, Paris, capitale arabe, Seuil, 1995 ; Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, op. cit. ; Benjamin R. Barber, Djihad versus McWorld. Mondialisation et intรฉgrisme contre la dรฉmocratie, Desclรฉe de Brouwer, 1996, en coll. ยซ Pluriel ยป, 2001 ; Gilles Kepel, Djihad, Gallimard, 2000 ; Jeanne-Hรฉlรจne Kaltenbach et Michรจle Tribalat, La Rรฉpublique et lโ€™Islam. Entre crainte et aveuglement, Gallimard, 2002, notamment p. 307-326 sur ยซ Un djihad ร  deux facesยป ; Chahdortt Djavann, Que pense Allah de lโ€™Europe ?, Gallimard, 2004, qui dรฉmasque, entre autres, ยซ le caractรจre duplice du discours islamiste ยป (p. 28) ; le hors-sรฉrie de la revue Citรฉs (PUF), mars 2003, Lโ€™Islam en France, sous la direction de Yves-Charles Zarka, Sylvie Taussig et Cynthia Fleury (une somme !), nouv. รฉd. en coll. ยซ Quadrige ยป, PUF, 2008 ; Christian Delacampagne, Islam et Occident. Les raisons dโ€™un conflit, PUF, 2003 ; Malek Chebel, Manifeste pour un islam des Lumiรจres, Hachette, 2004 (en coll. ยซ Pluriel ยป, 2011) ; Boualem Sansal, Gouverner au nom dโ€™Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe, Gallimard, 2013 ; Abdennour Bidar, Lettre ouverte au monde musulman, Les Liens qui libรจrent, 2015 ; Boualem Sansal, 2084. La fin du monde, Gallimard, 2015 ; Gilles Kepel, avec Antoine Jardin, Terreur dans lโ€™Hexagone. Genรจse du djihad franรงais, op. cit.

[138]. Le Premier ministre prรฉtendait-il faire รฉcho ร  cette formule du gรฉnรฉral de Gaulle (Mรฉmoires de guerre, t. 1, Plon, 1954) : ยซ Vers lโ€™Orient compliquรฉ, je volais avec des idรฉes simples ยป, รฉcrite en souvenir dโ€™un sรฉjour au Liban et en Syrie, alors sous mandat franรงais, dans lโ€™entre-deux-guerres.

[139]. Adresse : Airport Road, Imam Muhammad Ibn Saud Islamic University, Riyadh 13318, Arabie saoudite.

[140]. Laure Mandeville, ยซ Washington tentรฉ de revoir son alliance stratรฉgique avec Riyad ยป, Le Figaro, 23 janvier 2015.

[141]. Bernard Godard, La Question musulmane en France, Fayard, 2015.

[142]. Al Baraka Banking Group, dont le siรจge est ร  Bahreรฏn, possรจde le plus large rรฉseau mondial de banques islamiques, avec des filiales dans de nombreux pays musulmans, notamment en Algรฉrie et en Tunisie.

[143]. Il est issu de lโ€™universitรฉ Al-Imam Muhammad Ibn Saoud, de Riyad. Voir les pages prรฉcรฉdentes sur ยซ La formation saoudienne des โ€œsoldats de Dieuโ€ ยป.

[144]. Une fiche ยซ TE ยป signale une ยซ opposition ร  lโ€™entrรฉe en France ยป.

[145]. Dรฉclaration de Sean Carter, avocat de familles de victimes des attentats du 11 septembre 2001 ร  Lawrence Wright, auteur de lโ€™article โ€œThe Twenty-Eight Pagesโ€, The New Yorker, 9 septembre 2014 : ยซ โ€œWe assert that purported โ€˜charitiesโ€™, established by the government of the Kingdom to propagate radical Wahhabi ideology throughout the world, served as the primary sources of funding and logistical support for Al Qaeda for more than a decade leading up to the 9/11 attacksโ€, Sean Carter, one of the lead attorneys in the lawsuit, told me. ยป

[146]. Voir le chapitre II de ce livre.

[147]. Propos recueillis par Kevin Poireault, Les ร‰chos, 18 novembre 2015.

[148]. Une synthรจse des RG, rรฉalisรฉe en 2008, prรฉcise quโ€™il sโ€™agit dโ€™une ยซ organisation caritative islamique saoudienne crรฉรฉe en 1998 ร  Londres, [โ€ฆ] contrรดlรฉe par les Bin Mahfouz, une puissante famille de financiers dโ€™Arabie saoudite ยป. Ce fond serait gรฉrรฉ par lโ€™Islamic Relief Worldwide (IRW) dont lโ€™Islamic Relief Suisse nโ€™est quโ€™une antenne. Lโ€™IRW est profondรฉment liรฉe aux Frรจres musulmans [Global Muslim Brotherhood Daily Watch (GMBDW)] et serait impliquรฉ dans plusieurs affaires de financement du terrorisme. En 2006, Iyaz Ali, coordinateur de projet de lโ€™organisation centrale de lโ€™IRW, a ainsi รฉtรฉ arrรชtรฉ en Israรซl. Son activitรฉ consistait, en partie, ร  financer et ร  apporter assistance ร  des institutions du Hamas. La police a retrouvรฉ dans son ordinateur des documents prouvant les liens entre lโ€™IRW et le Hamas, en particulier avec des fonds appartenant ร  ce groupe terroriste au Royaume-Uni et en Arabie saoudite. Lโ€™ordinateur contenait, en outre, des photos de croix gammรฉes, de responsables nazis, dโ€™Oussama ben Laden, dโ€™Abou Moussab al-Zarqaoui (ancien dirigent dโ€™Al-Qaรฏda en Irak, mort en 2006) et de nombreuses photos dโ€™activitรฉs militaires du Hamas [Israel Ministry of Foreign Affairs, ยซ British national arrested for assisting Hamas ยป, 29 May 2006 (Communicated by the Prime Ministerโ€™s Office)].

[149]. Lโ€™Institut culturel musulman de Suisse est รฉgalement dirigรฉ par lโ€™รฉpouse de Mohamed Karmous, qui est elle-mรชme prรฉsidente de lโ€™Association culturelle des femmes musulmanes de Suisse (ACFMS).

[150]. En juin 2014, Mohamed Karmous a reรงu un chรจque de 140 000 dollars (environ 132 000 euros) de lโ€™ambassadeur du Koweรฏt en Suisse et au Lichtenstein, Bader Saleh al-Tunaib, basรฉ ร  Berne. En 2014 toujours, lโ€™ambassadeur du Koweรฏt au Canada a offert ร  Samer Majzoub, un leader de la Confrรฉrie des Frรจres musulmans au Quรฉbec, prรฉsident du Forum des musulmans canadiens, 76 000 dollars (environ 72 000 euros) pour financer lโ€™รฉcole musulmane quโ€™il a fondรฉe ร  Pierrefonds, un quartier de Montrรฉal. Lโ€™implantation des Frรจres musulmans au Koweรฏt commence ร  la fin des annรฉes 1940 par des activitรฉs dโ€™ordre social. En 1976, Youssef al-Hajji, prรฉsident de lโ€™association de la rรฉforme sociale (Al-Islah), est nommรฉ ministre des Awqaf (donations) jusquโ€™en 1981. Le courant de pensรฉe nรฉo-islamiste a รฉtรฉ importรฉ au Koweรฏt par des Frรจres musulmans รฉgyptiens qui fuyaient les persรฉcutions nassรฉriennes. Les Frรจres musulmans crรฉent une branche locale au Koweรฏt en 1952, ils fondent des รฉtablissements dโ€™enseignement, dโ€™oรน sortent leurs militants, et des coopรฉratives oรน ils fabriquent et vendent des produits bon marchรฉ au bรฉnรฉfice des classes dรฉfavorisรฉes, contrรดlant peu ร  peu 80% du marchรฉ alimentaire. Ils sont officiellement dรจs lors reconnus par les pouvoirs publics et opรจrent en toute lรฉgalitรฉ. Ils sโ€™investissent en politique ร  partir de 1981 : les deux premiers dรฉputรฉs islamistes sont รฉlus; ils seront quatre en 1985. La plateforme politique des Frรจres musulmans koweรฏtiens, le Mouvement constitutionnel islamique (Hadas), voit le jour en 1991. Protรฉgรฉs par leur alliance avec les autres courants islamistes (salafistes) et les mouvements conservateurs tribaux, les Frรจres musulmans possรจdent un rรฉseau dโ€™influence extrรชmement solide au Koweรฏt, dans les domaines de lโ€™รฉducation (syndicats, universitรฉ) et des associations de bienfaisance, particuliรจrement au sein de lโ€™organisation gouvernementale Bayt al-Zakat, qui rรฉcolte lโ€™ยซ impรดt islamique ยป.

[151]. Le Conseil de coopรฉration des ร‰tats arabes du golfe Arabique regroupe six pรฉtromonarchies arabes et musulmanes (sunnites) : Arabie saoudite, Oman, Koweรฏt, Bahreรฏn, ร‰mirats arabes unis et Qatar. Ce Conseil a รฉtรฉ crรฉรฉ sous lโ€™impulsion de lโ€™Arabie saoudite, et sous la pression des ร‰tats-Unis, le 25 mai 1981.

[152]. Antoine Peillon, Ces 600 milliards qui manquent ร  la France, op. cit., p. 103-105.

[153]. Al-Taqwa Bank, banque officieuse des Frรจres musulmans, basรฉe aux Bahamas, en Suisse et au Lichtenstein, ainsi que sa filiale domiciliรฉe ร  Lugano (Suisse), la Nada Management Organisation, ont รฉtรฉ considรฉrรฉes comme les principales ยซ noircisseuses ยป des fonds issus des fortunes sans limites des princes dโ€™Arabie saoudite. Mais dโ€™autres รฉtablissements saoudiens sont citรฉs par les spรฉcialistes de lโ€™antiterrorisme comme รฉtant particuliรจrement surveillรฉs : outre la Saudi-Sudanese Bank, le trรจs puissant Dar al-Maal al-Islami Trust (Maison de lโ€™argent de lโ€™Islam) et le conglomรฉrat Dallah al-Baraka (La Bรฉnรฉdiction), tous deux fondรฉs et contrรดlรฉs par la famille royale.

[154]. ร‰ric Leser, ยซ Comment le Qatar a achetรฉ la France (et sโ€™est payรฉ sa classe politique) ยป, Slate, 5 juin 2011 et 24 septembre 2012.

[155]. Pascal Canfin, ยซ Climat, le nerf de la paix ยป, Altereco+ (alterecoplus.fr), 16 novembre 2015.

[156]. Martin Chulov, ยซ How an arrest in Iraq revealed Isisโ€™s $2bn jihadist network ยป, The Guardian, 15 juin 2014.

[157]. Alain Chouet (entretiens avec Jean Guisnel), Au cล“ur des services spรฉciaux. La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers, La Dรฉcouverte, 2013.

[158] Ibid., p. 322-324.

[159]. Journaliste au Quotidien dโ€™Oran, prix Goncourt du premier roman 2015 pour Meursault, contre-enquรชte, Barzakh, 2013, et Actes Sud, 2014.

[160]. ยซ Lโ€™Arabie saoudite, un Daesh qui a rรฉussi ยป, New York Times, 20 novembre 2015.

[161]. ยซ Nous payons les inconsรฉquences de la politique franรงaise au Moyen-Orient ยป, Le Monde, 17 novembre 2015. Sophie Bessis est lโ€™auteur de La Double Impasse. Lโ€™Universel ร  lโ€™รฉpreuve des fondamentalismes religieux et marchand, La Dรฉcouverte, 2014 ; Mohamed Harbi est ancien membre et historien du Front de libรฉration nationale algรฉrien.

[162]. ยซ La France nโ€™a aucune intention de revoir ses relations avec lโ€™Arabie saoudite et le Qatar ยป, Le Monde, lemonde.fr, 26 novembre 2015, propos recueillis par Enora Ollivier et Manon Rescan.

[163] ยซ Le clergรฉ [saoudien] contrรดle les milliers de mosquรฉes du pays, le secteur de lโ€™รฉducation, ainsi que le pouvoir judiciaire. Il assure lโ€™endoctrinement quotidien de la population. Il dispose, par surcroรฎt, de sa propre force de police chargรฉe de sanctionner tout manquement aux injonctions de la charia, spรฉcialement en matiรจre de mล“urs. Il est incarnรฉ par le Conseil des grands oulรฉmas qui regroupe une vingtaine de clercs chapeautรฉs par un grand mufti, cโ€™est-ร -dire une autoritรฉ ayant la capacitรฉ dโ€™รฉmettre des fatwas et des รฉdits religieux obligatoires ยป, Loulouwa al-Rachid, ยซ Lโ€™inconnue saoudienne ยป, entretien avec Madawi al-Rasheed, anthropologue, professeur invitรฉ ร  la London School of Economics (LSE), Politique internationale, nยฐ 148, รฉtรฉ 2015.

[164]. Lire, entre autres, lโ€™entretien avec Fabrice Balanche, maรฎtre de confรฉrences ร  lโ€™Universitรฉ Lyon 2 et directeur du Groupe de recherches et dโ€™รฉtudes sur la Mรฉditerranรฉe et le Moyen-Orient ร  la Maison de lโ€™Orient et de la Mรฉditerranรฉe (CNRS, Lyon), publiรฉ par Challenges, le 15 janvier 2015.

[165]. Pierre-Jean Luizard est directeur de recherches au CNRS). Il a sรฉjournรฉ plusieurs annรฉes dans la plupart des pays arabes du Moyen-Orient, particuliรจrement en Syrie, au Liban, en Irak, dans le Golfe et en ร‰gypte. Il est lโ€™auteur de Le Piรจge Daech. Lโ€™ร‰tat islamique ou le retour de lโ€™Histoire, La Dรฉcouverte, 2015. Voir รฉgalement Lydia ben Ytzhak, ยซ Comprendre โ€œle piรจge Daechโ€ ยป, Le Journal du CNRS, 3 dรฉcembre 2015.