Extraits de : Antoine Peillon, Rรฉsistance !, Paris, Le Seuil, 2016
Vendredi 13
Que les mรฉcrรฉants ne pensent pas quโils Nous ont รฉchappรฉ. Non, ils ne pourront jamais Nous empรชcher (de les rattraper ร nโimporte quel moment). Et prรฉparez (pour lutter) contre eux tout ce que vous pouvez comme force et comme cavalerie รฉquipรฉe, afin dโeffrayer lโennemi dโAllah et le vรดtre, et dโautres encore que vous ne connaissez pas en dehors de ceux-ci mais quโAllah connaรฎt.
Coran, sourate VIII, Al-Anfa (Le Butin), versets 59 et 60[1].
Vendredi 13 novembre 2015. Carnages en plein cลur de Paris. Vendredi noir. Vendredi de feu et de sang, de terreur et de folie.
Des attaques terroristes se dรฉroulent dans la soirรฉe, entre 21 h 20 et 22 heures, menรฉes pratiquement au mรชme moment. La premiรจre a lieu ร Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), aux abords du Stade de France, alors que sโy dรฉroule un match de football France-Allemagne, en prรฉsence du prรฉsident de la Rรฉpublique, les autres dans au moins cinq lieux de lโest de Paris, en pleine rue ou ร des terrasses de cafรฉs et de restaurants. ยซ Ce sont vraisemblablement trois รฉquipes de terroristes coordonnรฉes qui sont ร lโorigine de cette barbarie ยป, indiquait le procureur de la Rรฉpublique prรจs le tribunal de grande instance de Paris, dรจs le 14 novembre, soit huit ou neuf hommes รฉquipรฉs de fusils dโassaut de type Kalachnikov et de ceintures dโexplosifs identiques.
Une semaine plus tard, le bilan est effroyable : 130 personnes ont รฉtรฉ tuรฉes et 352 blessรฉes, dont 99 sont alors dans un รฉtat dโยซ urgence absolue ยป[2]. Plusieurs autres centaines de personnes sont psychiquement atteintes[3]. Cโest la premiรจre fois, en France, que des attentats sont le fait de terroristes kamikazes. Et ce sont aussi les plus meurtriers depuis la Libรฉration.
La voix dโOmar
Le 14 novembre, lโรtat islamique revendiquait les attentats de la veille en expliquant avoir ยซ pris pour cible la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la banniรจre de la croix en Europe, Paris. [โฆ] Huit frรจres portant des ceintures dโexplosifs et des fusils dโassaut ont pris pour cible des endroits choisis minutieusement ร lโavance au cลur de la capitale franรงaise [โฆ]. La France et ceux qui suivent sa voie doivent savoir quโils restent les principales cibles de lโรtat islamique et quโils continueront ร sentir lโodeur de la mort pour avoir pris la tรชte de la croisade. [โฆ] Cette attaque nโest que le dรฉbut de la tempรชte et un avertissement pour ceux qui veulent mรฉditer et tirer des leรงons[4] ยป.
La voix du djihadiste franรงais dโorigine rรฉunionnaise Fabien Clain est alors identifiรฉe comme celle qui a revendiquรฉ les attentats au nom de lโรtat islamique. Le nom de ce Toulousain, originaire de La Rรฉunion, dit ยซ Omar ยป, apparaรฎt dรจs 2001 dans des rapports des renseignements gรฉnรฉraux (RG) de Toulouse. En contact avec Mohammed Merah[5], il avait รฉtรฉ apprรฉhendรฉ alors quโil organisait une filiรจre de dรฉparts pour le djihad en Irak et il fut condamnรฉ, en 2009, ร une peine de cinq ans de prison. ยซ Omar ยป est un converti, radicalisรฉ au dรฉbut des annรฉes 2000. Considรฉrรฉ comme lโun des principaux animateurs dโun groupuscule salafiste, ยซ la cellule dโArtigat ยป, dirigรฉ par ยซ lโรฉmir blanc ยป Olivier Corel, il est suspectรฉ dโรชtre lโun des commanditaires du projet dโattentats ratรฉs entrepris par Sid Ahmed Ghlam contre deux รฉglises de Villejuif (Val-de-Marne), en avril 2015.
Connu depuis prรจs de quinze ans par les services de renseignement, Fabien Clain avait pris le chemin de la Syrie en 2014, en compagnie de plusieurs membres de la mouvance islamiste radicale toulousaine, dont son frรจre, afin de rejoindre les rangs de lโรtat islamique. Sur place, il รฉtait demeurรฉ en contact รฉtroit avec Abdelhamid Abaaoud, assassin et organisateur des attentats du 13 novembre 2015, tuรฉ ร Saint-Denis, le mercredi 18 novembre, alors quโon le croyait en Syrie.
Comment leur rรฉseau รฉtait-il rรฉellement organisรฉ ? Combien de djihadistes comprenait-il au total ? Quels รฉtaient leurs moyens de communications, leur รฉquipement, mais surtout leur capacitรฉs financiรจres pour vivre, se nourrir, se loger, louer des vรฉhicules, acheter des armes et des munitions, des explosifsโฆ ? Dรฉbut janvier 2016, toutes ces questions fondamentales nโavaient toujours pas reรงu de rรฉponses satisfaisantes.
La Banque de France, comme les carabiniers[6]โฆ
รtant donnรฉ leur ampleur exceptionnelle, ยซ les crimes du 13 novembre ont nรฉcessitรฉ au moins plusieurs semaines de prรฉparation, de nombreuses complicitรฉs et des moyens financiers considรฉrables ยป, mโaffirmait, le 26 novembre 2015, un officier du renseignement intรฉrieur[7]. Pourtant, il aura fallu attendre leโฆ 20 novembre 2015 pour que Tracfin[8], la cellule anti-blanchiment du ministรจre des Finances, et lโautoritรฉ de tutelle des banques[9] publient une liste prรฉcise et renforcรฉe des obligations sโimposant aux banques et autres รฉtablissements financiers en matiรจre de lutte contre le financement du terrorisme et lโargent sale. Franรงois Villeroy de Galhau, nouveau gouverneur de la Banque de France et prรฉsident de lโACPR, ne craignait pas de dรฉclarer alors : ยซ Beaucoup de leรงons peuvent รชtre tirรฉes des dramatiques attentats survenus vendredi dernier ร Paris et en rรฉgion parisienne, qui doivent nous conduire ร une mobilisation totale. Face ร ces actes barbares, je veux rappeler la dรฉtermination de la Banque de France โ et du secteur financier โ ร participer ร la lutte contre le terrorisme, en sโattaquant ร son financement[10]. ยป
Il รฉtait temps, certainement, de tirer ยซ beaucoup de leรงons ยป des tueries du vendredi 13 novembre, en matiรจre de renseignement sur le financement du terrorisme. Mais cette dรฉclaration a plongรฉ Aleph, ce vieux routier du renseignement intรฉrieur qui fut lโune de mes principales sources dans mon enquรชte sur UBS[11], dans un รฉtat de rage dans lequel je ne lโavais encore jamais vu. Je reviendrai plus loin sur la raison de cette rรฉvolte, en faisant le point sur les causes rรฉelles de lโaveuglement judiciaire de la France en matiรจre de dรฉlinquance et de criminalitรฉ financiรจres[12].
Chaos administratif
Ce nโest que le 23 novembre 2015, soit dix jours aprรจs les massacres de Paris, que le ministre des Finances, Michel Sapin, a autorisรฉ Tracfin ร exploiter le fichier des personnes recherchรฉes (FPR) et le fichier du traitement dโantรฉcรฉdents judiciaires (TAJ). Ce service de renseignement financier, qui travaille dโabord ร partir de dรฉclarations de soupรงon bancaires, aurait pourtant รฉtรฉ en mesure de dรฉtecter tout mouvement de fonds susceptible de relever du financement dโactions terroristesโฆ ร condition bien sรปr dโavoir la possibilitรฉ de cibler ses recherches grรขce aux fiches ยซ S ยป[13]โฆ auxquelles il nโavait pas accรจs.
Aleph, comme beaucoup de ses collรจgues du renseignement ont รฉtรฉ pris dโexaspรฉration en apprenant que cette filiรจre cruciale dโinvestigation antiterroriste avait fait lโobjet dโune proposition clairement formulรฉe au printemps 2015, mais quโelle รฉtait demeurรฉe en souffrance dโune dรฉcision de Michel Sapin et du ministre de lโIntรฉrieur, Bernard Cazeneuve, depuis le printemps. Pourtant, trรจs vite aprรจs les attentats de janvier 2015, ces deux ministres avaient commandรฉ ยซ un rapport sur les mesures ร prendre pour que les services de renseignement de lโIntรฉrieur et ceux des Finances communiquent mieux[14] ยป. Un rapport fut donc rรฉdigรฉ par lโinspecteur gรฉnรฉral Alexandre Jevakhoff[15] et remis rapidement, au printemps 2015, ร ses deux commanditaires du gouvernement. Or, ce document classifiรฉ souligne prรฉcisรฉment les dรฉfaillances de communication entre les services de renseignement rattachรฉs au ministรจre de lโIntรฉrieur[16] et ceux de Bercy[17]. Parmi les moyens de remรฉdier ร ces dรฉfaillances, Alexandre Jevakhoff recommandait, entre autres, lโaccรจs rapide de Tracfin au fichier des personnes recherchรฉesโฆ
De mรชme, il aura fallu attendre le 23 novembre 2015 encore, pour que Michel Sapin prenne la dรฉcision de mobiliser un agent de liaison de la DNRED auprรจs de la DGSI[18], alors que ce service douanier, dont lโefficacitรฉ est saluรฉe โ voire jalousรฉe โ par toute la communautรฉ du renseignement, avait alertรฉ son ministre de tutelle quant au manque de coordination avec le renseignement attachรฉ au ministรจre de lโIntรฉrieur, en janvier 2015โฆ
Enfin, une fois de plus, le ministre de lโIntรฉrieur, en lโoccurrence Bernard Cazeneuve, avait รฉtรฉ informรฉ, aprรจs janvier 2015, de graves disfonctionnements au sein de la DGSI, comme dรฉjร Manuel Valls, dรจs lโรฉtรฉ 2012, alors quโil prenait ses fonctions de ministre de lโIntรฉrieur, fonctions quโil assuma de mai 2012 ร mars 2014 sans entreprendre la moindre rรฉforme rรฉelle du renseignement intรฉrieur. Or les tiraillements entre la direction du renseignement et des opรฉrations, la direction gรฉnรฉrale et les autres directions de la DGSI รฉtaient connus depuis longtemps.
Le chaos bureaucratique qui caractรฉrise le renseignement franรงais est un des facteurs indรฉniablement aggravant du cataclysme terroriste qui a ensanglantรฉ Paris le vendredi 13 novembre 2015.
Franรงais, dรฉlinquants et djihadistes
ร lโheure oรน jโรฉcris ces lignes, deux des trois kamikazes du Stade de France nโont pas รฉtรฉ formellement identifiรฉs, mais lโon sait que le troisiรจme, Bilal Hadfi, รฉtait un Franรงais, nรฉ en 1995, rรฉsidant en Belgique depuis son retour de Syrie. Il รฉtait parfaitement connu de lโOrgane (belge) de coordination pour lโanalyse de la menace. ยซ Sur Facebook, il aurait lancรฉ un appel en juillet [2015] pour mener des attaques contre lโOccident, et รฉtait ami avec Abou Isleym Belgiki, un Belge qui avait posรฉ en juillet tout sourire ร cรดtรฉ dโun corps dรฉcapitรฉ[19]. ยป
Le cas de Salah Abdeslam, nรฉ en septembre 1989 ร Bruxelles, mais de nationalitรฉ franรงaise, est particulier. Toujours en fuite au moment oรน jโachรจve ce livre, il serait le loueur des voitures dont lโune a รฉtรฉ utilisรฉe par les terroristes pour parvenir jusquโร la salle de spectacle du Bataclan (90 morts et plusieurs dizaines de blessรฉs graves). Il aurait รฉgalement louรฉ deux chambres dโun ยซ appart-hรดtel ยป ร Alfortville (Val-de-Marne), et y serait arrivรฉ, avec ses complices, deux jours avant les attentats. Cโest lui qui aurait dรฉposรฉ les trois kamikazes du Stade de France ร Saint-Denis, avant de revenir ร Paris oรน, muni dโune ceinture dโexplosifs, il aurait finalement renoncรฉ ร poursuivre son action. Salah Abdeslam est ensuite retournรฉ en Belgique durant la matinรฉe du 14 novembre 2015, en compagnie de deux complices, Hamza Attou et Mohamed Amri, venus le chercher dans la nuit, depuis la Belgique, aprรจs quโil les eut appelรฉs. Contrรดlรฉs sur lโautoroute A2, prรจs de Cambrai (Nord-Pas-de-Calais), par la gendarmerie, vers 9 h 10 du matin, et encore deux autres fois, ils purent repartir sans encombre. Les deux exfiltreurs ont ensuite รฉtรฉ rapidement interpellรฉs, en Belgique, et placรฉs en dรฉtention provisoire pour attentat terroriste et participation aux activitรฉs dโun groupe terroriste. Mais Salah Abdelslam, lui, est restรฉ introuvable.
Les trois tueurs fous du Bataclan ont รฉtรฉ identifiรฉs. Tous sont nรฉs et ont vรฉcu en France. Ils sont ยซ enfants de lโimmigration algรฉrienne ou marocaine, [โฆ] purs produits des quartiers populaires franรงais et belges[20] ยป. Le premier, Omar Ismaรฏl Mostefaรฏ, nรฉ en novembre 1985 ร Courcouronnes (Essonne), habitait ร Chartres (Eure-et-Loir) jusquโen 2012. Il avait รฉtรฉ condamnรฉ ร huit reprises, entre 2004 et 2010, pour conduite sans permis, vols, violences et outrages, par les tribunaux dโรvry (Essonne) et de Chartres, sans avoir jamais รฉtรฉ incarcรฉrรฉ. Il faisait lโobjet dโune fiche ยซ S ยป depuis 2010, du fait de sa radicalisation, fiche qui avait รฉtรฉ renouvelรฉe en octobre 2015. Il avait รฉgalement รฉtรฉ identifiรฉ, fin 2013, lors dโun passage en Turquie ร destination de la Syrie, oรน il aurait sรฉjournรฉ durant plusieurs mois. En avril 2014, on signalait ร nouveau sa prรฉsence ร Chartres, en compagnie de fidรจles salafistes. Trois dโentre eux รฉtaient alors placรฉs sous surveillance du renseignement intรฉrieur, entre avril 2014 et septembre 2015, ce qui nโรฉtait pas le cas dโIsmaรซl Omar Mostefaรฏ. Pourtant, selon un responsable gouvernemental turc, la police de son pays avait informรฉ la police franรงaise, et par deux fois, en dรฉcembre 2014 et juin 2015, du profil dโOmar Ismaรฏl Mostefaรฏ, mais sans jamais recevoir de rรฉaction en retour.
Le second terroriste, Samy Amimour, รฉtait nรฉ en octobre 1987 ร Paris. En 2006, il avait commencรฉ ร frรฉquenter la mosquรฉe salafiste Tawhid du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis). En septembre 2012, il fut interpellรฉ par la DCRI. Un projet de dรฉpart vers le Yรฉmen lui valut alors une mise en examen pour association de malfaiteurs et un placement sous contrรดle judiciaire. Mais neuf mois plus tard, le fanatique รฉtait localisรฉ en Syrie. Faisant alors lโobjet dโun mandat dโarrรชt international, il parvint ร retourner en France. Le dรฉputรฉ-maire UDI de Drancy, Jean-Christophe Lagarde, qui connaรฎt bien la famille de Samy Amimour, posait, dรจs le lundi 16 novembre, cette question : ยซ Comment se fait-il que la mosquรฉe du Blanc-Mesnil, lieu de recrutement et non pas de priรจres, nโait pas รฉtรฉ fermรฉe ? Pourquoi les prรฉdicateurs radicaux qui y sรฉvissent sont-ils toujours dans la nature[21] ? ยป
Le troisiรจme, Foued Mohamed-Aggad, รฉtait un Alsacien de 23 ans, qui avait grandi prรจs de Strasbourg. Dรฉรงu de ne pas avoir rรฉussi ร intรฉgrer lโarmรฉe, puis la police, il se serait radicalisรฉ en 2013, via les rรฉseaux sociaux, et aurait participรฉ ร des week-ends organisรฉs ร Lyon par lโun des principaux rabatteurs de djihadistes franรงais, Mourad Fares, arrรชtรฉ en septembre 2014. Foued Mohamed-Aggad avait rejoint la Syrie fin 2013 avec son frรจre aรฎnรฉ et huit autres amis, tous originaires des quartiers du Neuhof et de la Meinau, ร Strasbourg. Deux dโentre eux sont morts au combat. Les sept autres, rentrรฉs en France, ont รฉtรฉ interpellรฉs en mai 2014. Seul Foued Mohamed-Aggad รฉtait restรฉ en Syrie.
Parmi les auteurs des fusillades du vendredi 13 novembre dans les rues et aux terrasses des cafรฉs ou des restaurants de Paris, deux au moins รฉtaient franรงais (les frรจres Brahim et Salah Abdeslam), vivant en Belgique. Le troisiรจme โ tuรฉ le 18 novembre ร Saint-Denis โ nโa pas รฉtรฉ identifiรฉ. Le quatriรจme, Abdelhamid Abaaoud, tuรฉ lui aussi le 18 novembre, รฉtait belge. Cโest ce djihadiste dโorigine marocaine, รขgรฉ de 28 ans, qui a organisรฉ les attentats de Paris et des abords du Stade de France. Il a รฉgalement participรฉ au mitraillage des terrasses des Xe et XIe arrondissements de la capitale. Proche de Mehdi Nemmouche, le tueur du musรฉe juif de Bruxelles[22], il fut รฉgalement impliquรฉ dans lโorganisation dโautres attentats majeurs, dont la tuerie de Charlie Hebdo[23] et lโattaque du train Thalys[24].
Abaaoud, incognito en France
Enfin, prรจs de dix personnes sont suspectรฉes dโavoir apportรฉ leur aide aux tueurs. Parmi celles-ci, Hasna Aรฏt Boulahcen, 26 ans, fut la derniรจre logeuse dโAbdelhamid Abaaoud, dans lโappartement de Saint-Denis, oรน tous deux ont รฉtรฉ tuรฉs le 18 novembre. Fait surprenant : selon une information de la chaรฎne M6, confirmรฉe par France 3, une petite dizaine de personnes se serait invitรฉe, le jour mรชme, peu aprรจs 22 heures, au domicile de la mรจre dโHasna Aรฏt Boulahcen, ร Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Les intervenants seraient arrivรฉs dans trois voitures immatriculรฉes en Belgique et auraient effectuรฉ un nettoyage de lโappartement oรน sรฉjournait rรฉguliรจrement la jeune femme, tuรฉe quelques heures plus tรดt lors dโun assaut de la police. Ils nโont pas รฉtรฉ inquiรฉtรฉs, et encore moins arrรชtรฉs. ยซ La question est de savoir si ces personnes ont emportรฉ avec eux des รฉlรฉments prรฉsents dans lโappartement qui pourraient directement intรฉresser lโenquรชte ยป, prรฉcisait alors une source judiciaire au journaliste de M6, Adrien Cadorel. La perquisition du domicile de la mรจre dโHasna Aรฏt Boulahcen nโest intervenue que le jeudi 19 novembre dans lโaprรจs-midi.
Pis encore, jusquโร la confirmation de sa ยซ neutralisation ยป, le 18 novembre, les enquรชteurs franรงais ne disposaient dโaucune certitude quant ร lโhypothรจse de la prรฉsence dโAbdelhamid Abaaoud en France avant, pendant et aprรจs les attentats de Paris. Le procureur de Paris a certes fait ensuite รฉtat dโun tรฉmoignage, reรงu le lundi 16 novembre, qui le laissait penser, mais les services de renseignement ยซ nโexcluaient en rรฉalitรฉ rien et imaginaient quโAbaaoud puisse voyager facilement sous une fausse identitรฉ grรขce ร un vrai-faux passeport[25] ยป.
En fait, le 17 novembre 2015, vers 21 h 30, lorsque Hasna Aรฏt Boulahcen avait rรฉcupรฉrรฉ Abdelhamid Abaaoud, son ยซ cousin ยป, ร Aubervilliers, cela faisait dรฉjร plusieurs heures quโelle avait affrรฉtรฉ un taxi clandestin, en partie grรขce aux 750 euros quโelle avait reรงus de Bruxelles, via Western Union, quelques jours auparavant. Pour retrouver le terroriste en chef des attentats du vendredi 13 novembre, elle avait รฉtรฉ guidรฉe par un mercenaire de lโรtat islamique, basรฉ en Belgique. Dans le taxi, Abaaoud sโรฉtait alors vantรฉ dโรชtre lโorganisateur des attentats. Il affirmait mรชme que quelque 90 autres ยซ frรจres ยป, dissรฉminรฉs dans toute lโรle-de-France, รฉtaient prรชts ร sโattaquer aux transports en commun, aux รฉcoles et aux quartiers juifs, pendant les fรชtes de fin dโannรฉe[26]. Autant de comportements et de paroles รฉtonnement imprudents, qui exprimaient aussi le sentiment dโรชtre inatteignable.
Aprรจs les attentats du vendredi 13 novembre 2015 et ceux qui ont ensanglantรฉ Paris au mois de janvier prรฉcรฉdent, trois ans et demi aprรจs les assassinats commis par Mohamed Merah ร Toulouse et Montauban, les services franรงais de renseignement et de lutte contre le terrorisme[27] ont ainsi fait, une fois encore, la dรฉmonstration dramatique de leur impรฉritie.
ยซ Dรฉtruire ยป les terroristes !
Faisant le point, lundi 16 novembre 2015, sur les perquisitions qui avaient eu lieu en France la nuit prรฉcรฉdente, dans le cadre de lโรฉtat dโurgence, le ministre de lโIntรฉrieur Bernard Cazeneuve promettait une ยซ riposte implacable de la Rรฉpublique contre ceux qui veulent la dรฉtruire ยป. ยซ La riposte de la Rรฉpublique sera dโampleur, elle sera totale [โฆ], ajoutait-il. Les terroristes ne dรฉtruiront jamais la Rรฉpublique car cโest la Rรฉpublique qui les dรฉtruira. ยป
Le 14 novembre, dรฉjร , le Premier ministre Manuel Valls sโรฉtait exprimรฉ en des termes identiques : ยซ Ensemble, nous anรฉantirons le terrorisme. ยป Le Premier ministre sโรฉtait alors rendu sur le plateau du journal du soir de TF1, aprรจs avoir rencontrรฉ des blessรฉs ร lโhรดpital Saint-Antoine, pour adresser ร la nation un message martial : ยซ Oui nous sommes en guerre. [โฆ] Cette guerre se mรจne sur le sol national et ร lโextรฉrieur, en Syrie. [โฆ] Nous faisons face ร un acte de guerre organisรฉ par une armรฉe terroriste djihadiste. [โฆ] Nous frapperons cet ennemi pour le dรฉtruire en France et en Europe. [โฆ] Nous rรฉpondrons au mรชme niveau que cette attaque, avec la volontรฉ de dรฉtruire. Et nous gagnerons cette guerre. ยป
Comment ne pas penser, en relisant ces mots, ร ceux de Charles Pasqua, alors ministre de lโIntรฉrieur, lorsquโil affirmait, en 1986, sa volontรฉ de ยซ terroriser les terroristes[28] ยป, en pleine vague dโattentats, dโenlรจvements et dโassassinats terroristes[29].
Rien nโa donc vraiment changรฉ ! Depuis plus de vingt ans, les mรชmes causes produisent รฉpisodiquement les mรชmes effets : les dรฉclarations martiales virulentes des plus hauts dirigeants politiques et les titres vengeurs dโune presse godillot refleurissent ร lโidentique aprรจs les meurtres de plus en plus massifs de civils.
Continuitรฉ du terrorisme islamique
Au milieu des annรฉes 1990, dรฉjร , alors que jโenquรชtais sur le terrorisme islamiste, je mis au jour en effet des rรฉseaux, des trafics, mais aussi des soutiens internationaux et des influences sectaires quasiment identiques ร ceux qui ont รฉtรฉ rรฉvรฉlรฉs par les enquรชtes sur les attentats perpรฉtrรฉs en France depuis 2012.
En aoรปt 1994, lโArmรฉe islamique du salut[30], branche armรฉe du Front islamique du salut algรฉrien, avait mis en place des circuits routiers de passeurs venant dโAllemagne ou de Belgique. Dรฉjร , le foyer germanique des rรฉseaux islamistes sโรฉtendait vers les mosquรฉes des pays voisins, notamment en France, dans les rรฉgions du Nord et de lโEst, principalement dans lโagglomรฉration lilloise, mais aussi en Belgique, ร Bruxelles et dans ses environs. ร lโรฉpoque, les enquรชteurs antiterroristes dรฉcouvraient que les islamistes algรฉriens nโรฉtaient pas isolรฉs et quโils รฉtaient presque toujours liรฉs ร des ยซ compagnons ยป tunisiens et marocains, voire รฉgyptiens. La coopรฉration terroriste du Groupe islamique armรฉ[31] avec des Frรจres musulmans tunisiens, notamment, inquiรฉtait les spรฉcialistes qui y voyaient le signe dโune articulation nouvelle des rรฉseaux de financement avec ceux de lโarmement[32].
Au milieu de lโรฉtรฉ 1994, aprรจs un attentat perpรฉtrรฉ ร Alger qui avait coรปtรฉ la vie ร deux agents consulaires et trois gendarmes franรงais, les policiers de la Direction de la surveillance du territoire, des RG, et de la police de lโair et des frontiรจres dรฉcouvrirent ร Perpignan un arsenal comportant des revolvers, des fusils, des munitions, mais aussi des poignards, des cagoules et des treillis militaires. Cet รฉquipement ne rรฉvรฉlait en rien un classique trafic dโarmes, mais tรฉmoignait du parfait รฉquipement dโun commando terroriste. Aux yeux des enquรชteurs, cette dรฉcouverte rรฉvรฉlait lโimplantation de rรฉseaux clandestins islamistes, ร vocation terroriste, sur le territoire national, comme ailleurs en Europe[33].
Toujours en aoรปt 1994, lโarrestation dโun autre activiste permit de mettre au jour le nouveau profil, devenu aujourdโhui banal, du terroriste islamiste. Arrรชtรฉ par la police judiciaire des Hauts-de-Seine, alors quโil venait de rรฉcupรฉrer une centaine de munitions, deux chargeurs de pistolet automatique et deux silencieux dans la consigne dโun supermarchรฉ de La Dรฉfense (Hauts-de-Seine), ce jeune Algรฉrien de 24 ans fut dโemblรฉe considรฉrรฉ comme un ยซ gros poisson ยป, par les policiers, des rรฉseaux clandestins islamistes implantรฉs en France. Lโhomme รฉtait alors รฉtudiant en maรฎtrise de sciences ร lโuniversitรฉ de Rouen (Seine-Maritime), enseignant ร Mantes-la-Jolie (Yvelines), mais il รฉtait รฉgalement recherchรฉ pour un hold-up commis le 2 juillet 1994 dans un bureau de poste, prรจs de Rouen. Le 4 juillet 1994, deux autres islamistes, pรจre et fils, รฉtaient mis en examen aprรจs la saisie de munitions pour fusils dโassaut ร leur domicile[34].
Le 8 novembre 1994, pas moins de 95 activistes et dirigeants islamistes รฉtaient interpellรฉs par quelque 300 policiers en rรฉgion parisienne. Ces arrestations et les perquisitions menรฉes ร cette occasion permirent de montrer que le GIA disposait dโune forte base arriรจre en France et aussi en Europe. Des pistolets automatiques, des carabines ร lunettes, des fusils ร pompe, mais aussi des Kalachnikovs, des explosifs, des dรฉtonateurs et des faux documents furent alors dรฉcouverts ร Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne). Ces arrestations et saisies avaient รฉtรฉ rรฉalisรฉes grรขce ร des informations issues des RG du Val-de-Marne, selon lesquelles des islamistes se seraient installรฉs dans deux รฉcoles coraniques, lโune ร Orly, lโautre ร Choisy-le-Roi. Une association avait mรชme รฉtรฉ crรฉรฉe, lโAssociation รฉducative des musulmans de France, qui servait en fait de couverture ร un trafic coordonnรฉ dโarmes, de stupรฉfiants et de faux papiers.
Plusieurs autres enquรชtes, menรฉes depuis 1993, avaient confortรฉ les soupรงons des enquรชteurs de la DST, des RG et de la PJ (police judiciaire) quant ร lโorganisation de plus en plus structurรฉe des rรฉseaux fondamentalistes de ce cรดtรฉ-ci de la Mรฉditerranรฉe. Le 6 mai 1994, lโarrestation dโun islamiste de 34 ans, ร Beaumont (Meurthe-et-Moselle), avait permis la saisie de 130 pains de 100 g dโexplosif chacun, dโune centaine de dรฉtonateurs, de trois pistolets automatiques, de quatre appareils de vision nocturne, de trois scanners radio et de milliers de munitions. Ces armements provenaient de Belgique, du Luxembourg et de lโex-Yougoslavie. Ils tranchaient, par leur qualitรฉ militaire, avec les armes jusquโalors saisies chez les militants islamistes.
Enfin, ร la mรชme รฉpoque, les enquรชteurs dรฉcouvrirent les liens tissรฉs entre eux par les commanditaires de ces ยซ soldats ยป du fondamentalisme islamique. Cโest ainsi que des responsables tunisiens du parti Ennahdha[35] รฉtaient en contact avec ceux de lโAIS et du GIA algรฉriens, et aussi avec ceux de mouvements islamistes รฉgyptiens, afghans et pakistanais. Les connexions discrรจtes entre ces diffรฉrents groupes fondamentalistes rรฉvรฉlaient une internationalisation inรฉdite du terrorisme. Des documents sur la fabrication dโexplosifs, en provenance du Hamas (islamistes palestiniens), avaient รฉtรฉ trouvรฉs, par exemple, au siรจge dโune association contrรดlรฉe par le GIA[36]โฆ
Une gรฉnรฉalogie djihadiste
Voici donc que depuis les annรฉes 1990 et les vagues dโattentats du GIA, des gรฉnรฉrations de djihadistes se sont succรฉdรฉ en France, presque sans entraves. Les mรชmes acteurs, inlassablement, rรฉapparaissent, issus souvent de la dรฉlinquance. ยซ Accrochรฉs aux mรชmes racines idรฉologiques, les combattants se recyclent dโun combat ร lโautre ยป, explique Samir Amghar, spรฉcialiste du salafisme, chercheur ร lโUniversitรฉ libre de Bruxelles[37]. Selon lui, la ยซ continuitรฉ ยป du tissu djihadiste est assurรฉe par les affiliations idรฉologiques et les rencontres dans le quartier ou dans les prisons : ยซ Les plus jeunes se rรฉfรจrent aux figures des annรฉes 1990 ; les grands frรจres, impliquรฉs dans les filiรจres pakistano-afghanes des annรฉes 2000, se rรฉinvestissent dans les groupes terroristes syriens ; et ils recrutent une nouvelle gรฉnรฉration[38]โฆ ยป
Preuve en est que cโest bien par lโintermรฉdiaire de Djamel Beghal, judiciairement connu et suivi de prรจs par le renseignement depuis 1994, plusieurs fois condamnรฉ ร la prison pour sa participation internationale aux rรฉseaux terroristes du GIA, puis dโAl-Qaรฏda, que Cherif Kouachi et Amedy Coulibaly, deux des assassins de janvier 2015, ont fait connaissance durant leur incarcรฉration ร Fleury-Mรฉrogis (Essonne)[39].
En 2010, Amedy Coulibaly et Djamel Beghal avaient รฉtรฉ arrรชtรฉs pour avoir projetรฉ lโรฉvasion de Smaรฏn Aรฏt Ali Belkacem, auteur principal des attentats dans le RER parisien, en juillet et octobre 1995, qui firent 8 morts et prรจs de 250 blessรฉs. Amedy Coulibaly, Chรฉrif Kouachi et Djamel Beghal ont รฉtรฉ emprisonnรฉs dans la mรชme maison dโarrรชt, pendant prรจs de sept mois, en 2005 et 2006. Ils se sont beaucoup revus, aprรจs leurs libรฉrations respectives, en 2009 et 2010, dans le Cantal, oรน Djamel Beghal vรฉcut un temps en rรฉsidence surveillรฉe.
Radicalisรฉ par des anciens du GIA, dans son Algรฉrie natale, celui-ci รฉtait arrivรฉ en France ร la fin des annรฉes 1980. Dรจs lors, il multiplia les contacts avec les communautรฉs salafistes europรฉennes, avant de rejoindre le Pakistan, puis lโAfghanistan, en novembre 2000. De retour en France en 2001, il fut condamnรฉ, entre autres, pour sa participation ร un projet dโattentat contre lโambassade des รtats-Unis ร Paris. En prison, comme en rรฉsidence surveillรฉe, il exerce une influence considรฉrable sur une nouvelle gรฉnรฉration de djihadistes, parmi lesquels se sont distinguรฉs les terroristes abominables de janvier 2015.
Au vu et au su des services de renseignement ?
***
La destruction du renseignement
Juste ce pressentiment insidieux, rampant. Juste lโassemblage de certains fragments de souvenirs qui se positionnent et se repositionnent comme un kalรฉidoscope jusquโร former un motif, dโabord vague, puis, peu ร peu, dรฉrangeant.
John le Carrรฉ[40].
Le 18 novembre 2015, ร 13 h 44, alors que je lโai quittรฉ quatre heures plus tรดt, ร Saint-Denis, oรน la police prenait dโassaut la planque de lโorganisateur des attentats du vendredi 13, un officier du renseignement me transmettait ce message : ยซ Confirmation : dans les dรฉcombres se trouvait le corps dโAbdelhamid Abaaoud. Les services de renseignement nโavaient pas dรฉtectรฉ son retour de Syrie. [โฆ] ยป La veille au soir, le procureur de Paris, Franรงois Molins, rรฉvรฉlait que les commandos kamikazes emmenรฉs par Abaaoud รฉtaient arrivรฉs le 12 novembre, de Bruxelles, ร bord de trois voitures roulant presque en convoi, ร dix minutes dโintervalle, avec armes et explosifs.
Dรจs lors, la question sโest effectivement posรฉe. ยซ Comment le djihadiste francophone le plus connu, soupรงonnรฉ dโavoir un rรดle dans quatre des six attaques โdรฉjouรฉesโ en France en 2015, a-t-il pu se rendre ร Paris pour participer ร lโattentat le plus meurtrier jamais commis sur le sol franรงais[41] ? ยป Comment a-t-il pu circuler si librement entre la Syrie, oรน il part dรฉbut 2013, la Belgique, oรน il revient fin 2013 en passant par la Grรจce, avant de repartir en Syrieโฆ En fรฉvrier 2015, Abdelhamid Abaaoud sโรฉtait mรชme vantรฉ, dans Dabiq, le magazine de propagande de lโรtat islamique, de ses allers-retours entre la Syrie et la Belgique, alors quโil รฉtait soupรงonnรฉ des pires menรฉes terroristes.
ยซ Failles ยป
En janvier 2015, jโavais dรฉjร enquรชtรฉ sur les ratรฉs de lโaction antiterroriste des services de police[42], car, dรจs la ยซ neutralisation ยป des terroristes (Charlie, Hypercacher), le Premier ministre, Manuel Valls, avait clairement reconnu quโil y avait eu ยซ des failles ยป dans les dispositifs de sรฉcuritรฉ[43]. Plusieurs experts du renseignement et du terrorisme mโavaient fait part de leurs analyses, plus ou moins sรฉvรจres. Tous mettaient en cause un dรฉfaut du renseignement intรฉrieur.
Puisque ยซ failles ยป il y avait, la question se posait donc de savoir oรน notre systรจme judiciaire, en gรฉnรฉral et le renseignement en particulier, avaient failli. Mathieu Guidรจre, professeur ร lโuniversitรฉ Toulouse-Jean Jaurรจs, islamologue, spรฉcialiste de gรฉopolitique arabe et du terrorisme, me rรฉpondit sรฉvรจrement quโยซ au niveau de la justice, la dรฉradicalisation dans le systรจme pรฉnitencier est un รฉchec, puisque tous ces individus (les terroristes qui ont agi ces derniers jours) sont dรฉjร passรฉs par la case prison sans รชtre traitรฉs efficacement ยป, prรฉcisant quโยซ il sโagit lร dโun problรจme de dรฉcision politique ยป. Il ajoutait quโune deuxiรจme faille ยซ se situe au niveau de la police ยป et que lโรฉchec du ยซ suivi et de la surveillance des individus radicalisรฉs signe un nouvel รฉchec patent de la lutte antiterroriste ยป. Il mettait en cause, ร ce propos, la ยซ bureaucratisation du renseignement ยป et le trop faible nombre dโagents ยซ sur le terrain ยป.
Franรงois-Bernard Huygue, directeur de recherche ร lโInstitut des relations internationales et stratรฉgiques (Iris), se voulait moins sรฉvรจre. Il relevait, certes aussi, que les frรจres Kouachi et Amedy Coulibaly ยซ ont รฉtรฉ en prison ยป, quโยซ ils รฉtaient connus depuis des annรฉes ยป et quโยซ ils devaient avoir de gros dossiers ร la DGSI ยป. Cependant, ce spรฉcialiste des stratรฉgies de propagande terroriste, estimait que ยซ les services de renseignement ne peuvent รชtre que submergรฉs par la masse des petits rรฉseaux souvent dรฉmantelรฉs et des jeunes candidats au djihad ยป. Face ร ce ยซ problรจme quantitatif ยป, les services de sรฉcuritรฉ ne peuvent, selon lui, ยซ multiplier ร lโinfini leurs effectifs, le nombre dโรฉcoutes, de surveillancesโฆ ยป. Dโailleurs, lโaccroissement important de ces moyens poserait de toute faรงon ยซ des questions quant ร la libertรฉ individuelle, puisque nous sommes en dรฉmocratie ยป, et ne pourrait se faire quโยซ ร la faveur dโune profonde rรฉflexion รฉthique, juridique et politique ยป. Rรฉflexion qui nโa jamais eu lieu.
Xavier Raufer, directeur des รฉtudes du dรฉpartement de recherche sur les menaces criminelles contemporaines (MCC, universitรฉ Paris II Panthรฉon-Assas), expert en matiรจre de terrorisme, me disait alors son accord complet avec le propos du Premier ministre : ยซ Oui, il y a eu des failles et elles sont graves. Tout dโabord en termes de diagnostic policier quant ร la menace rรฉelle sur notre pays, deuxiรจmement du point de vue de la dรฉcision politique. ยป Le criminologue qui connaรฎt โ et est connu โ des dirigeants du renseignement, ร lโรฉtranger comme en France, mettait principalement en cause les gouvernements qui ne sont pas revenus, depuis 2012, sur la ยซ dรฉcision catastrophique de fusion, en 2008, des RG et de la DST pour crรฉer la DCRI, renforcรฉe en DGSI le 12 mai 2014 ยป. Or, selon lui, ยซ cette boutique [la DGSI] est trรจs mal dirigรฉe et ne marche pas, contrairement ร la Direction du renseignement de la prรฉfecture de Paris [DRPP][44] ou lโUnitรฉ de coordination de la lutte antiterroriste [Uclat] ยป, dont il dรฉplorait quโelles ne soient pas mieux รฉcoutรฉes.
Un officier de la DGSI, une de mes meilleures sources sur ces sujets, lui donnait raison, mโaffirmant lui aussi que les ยซ failles ยป รฉtaient programmรฉes dans la disparition des RG, en 2012, ยซ un service de policiers qui allaient au contact, sur le terrain, รฉchangeait ouvertement ses informations avec les douaniers et dโautres services, comme la police de lโair et des frontiรจres ยป. Le professionnel critiquait durement une DGSI qui, ยซ dรจs sa crรฉation en DCRI [en juillet 2008] sโest trouvรฉe survalorisรฉe, donc isolรฉe et tรฉtanisรฉe par le secret-dรฉfense[45] ยป, mais qui ยซ sโest aussi trop centrรฉe sur le terrorisme international, lรขchant la prise sur lโislam de France et son financement, pratiquant un renseignement technologique aux dรฉpens du renseignement humain ยป. Il ajoutaitโque, ยซ du fait de cet รฉtat dโesprit trรจs DST, beaucoup de sources humaines ont รฉtรฉ perdues ยป.
Ce policier de la DGSI lanรงait mรชme, le 10 janvier 2015, une alerte prรฉmonitoire[46] : ยซ Si nous relevons les dรฉfaillances de notre systรจme actuel de sรฉcuritรฉ, il faut tout dโabord parler des รฉlรฉments extรฉrieurs dโรฉvaluation du risque terroriste, notamment ceux qui sont recueillis en Irak et en Syrie. Or, aujourdโhui, les pouvoirs publics font comme si la puissance rรฉelle du soi-disant รtat islamique [EI] nโรฉtait pas celle que les services de renseignement รฉvaluent ร sa juste mesure. LโEI se prรฉpare constamment ร dรฉstabiliser notre pays, notamment en reprรฉsailles contre notre soutien aux รtats-Unis. Le degrรฉ de dangerositรฉ de cette capacitรฉ de dรฉstabilisation justifie le terme de โguerreโ. ยป Il prรฉcisait : ยซ Notre analyse est que les รฉvรฉnements de cette semaine peuvent nโรชtre quโune amorce dโun processus de dรฉstabilisation de trรจs grande ampleur. Ceux qui sont passรฉs ร lโacte cette semaine nโรฉtaient pas indรฉpendants. Lโun de ces terroristes, Chรฉrif Kouachi, sโest lui-mรชme vantรฉ dโavoir รฉtรฉ financรฉ par le cheikh Anwar al-Awlaki [Al-Qaรฏda au Yรฉmen] qui a รฉtรฉ tuรฉ en septembre 2011 par un drone amรฉricain. ยป
Manifestant froidement sa colรจre, lโofficier poussait encore plus loin sa mise en cause de la gestion franรงaise du renseignement : ยซ Quant aux aspects internes des failles ou dรฉfaillances de notre renseignement intรฉrieur, je constate que les fonctionnaires de la DGSI travaillent de 9 heures ร 18 heures, alors que les officiers de police judiciaire travaillent jour et nuit si nรฉcessaire. Ces mรชmes agents passent leur vie dans des bureaux, attendant les ordres dโune hiรฉrarchie pesante, tandis que les officiers des RG รฉtaient habituรฉs ร travailler librement, sur le terrain, au contact de sources humaines, encouragรฉs par une hiรฉrarchie pour quโils soient productifs. De proactifs nous sommes devenus passifs. De plus, depuis quelques annรฉes, nous avons trop nรฉgligรฉ โ cโest un euphรฉmisme โ le renseignement sur le financement du terrorisme, sans doute parce que notre accรจs aux bases de donnรฉes de Tracfin nous donnait ร connaรฎtre des faits troublants quant au financement politique, voire aux affaires de certaines personnalitรฉs. Or, les terroristes du type des frรจres Kouachi ou de Coulibaly ont vรฉcu, voyagรฉ et se sont รฉquipรฉs aux frais dโacteurs extรฉrieurs ร notre pays, par lโintermรฉdiaire dโabondements clandestins massifs de la zakรขt[47], passรฉs en liquide ร travers nos frontiรจres. ยป
Rรฉtention dโinformations
Dix mois plus tard, je refaisais la tournรฉe de mes sources policiรจres et des experts en renseignement. Tous mโont confirmรฉ que les dรฉfaillances du renseignement intรฉrieur sont dโabord le fruit de la destruction, en 2008, du maillage territorial assurรฉ par les RG, lorsque ceux-ci ont รฉtรฉ absorbรฉs en partie dans la DCRI. Plusieurs dizaines dโimplantations locales des RG ont alors รฉtรฉ fermรฉes. La culture sรฉcuritaire du contre-espionnage (DST), encouragรฉe par un Nicolas Sarkozy qui redoutait les RG, sโest imposรฉe dans lโensemble du renseignement intรฉrieur, au dรฉtriment du renseignement ouvert, implantรฉ dans toutes les strates de la sociรฉtรฉ et dans tous les dรฉpartements, tel quโil รฉtait pratiquรฉ par les RG.
Certes, cette faille du renseignement territorial avait รฉtรฉ compensรฉe, dรฉbut 2014, par la crรฉation du Service central de renseignement territorial (SCRT), mais celui-ci manque toujours cruellement de moyens et subit encore de nombreux obstacles administratifs, dont la non-coopรฉration quasi systรฉmatique de la DGSI. Par exemple, les policiers du SCRT nโavaient pas, au moment de mon enquรชte de janvier 2015, accรจs au fichier des enquรชtes administratives liรฉes ร la sรฉcuritรฉ publique (EASP) et ne pouvaient consulter que partiellement celui du traitement des antรฉcรฉdents judiciaires.
Mais il y a pire. La DGSI, et mรชme le renseignement extรฉrieur, semblent sourds et aveugles ร ce qui se trame au Moyen-Orient en gรฉnรฉral โ et en Syrie en particulier. Et mรชme impuissants ร exploiter les informations transmises par dโautres centrales. Les services franรงais avaient pourtant bรฉnรฉficiรฉ, avant les attentats du vendredi 13 dรฉcembre 2015, dโยซ informations que plusieurs services de renseignement arabes ont transmises ร leurs homologues occidentaux ยป, et selon lesquelles ยซ six capitales ont รฉtรฉ ciblรฉes en prioritรฉ par lโรtat islamique : Paris, Londres, Moscou, Le Caire, Riyad et Beyrouth[48] ยป. Selon ces renseignements, plusieurs ยซ รฉmirs ยป รฉtaient chargรฉs de superviser des opรฉrations dans chaque zone visรฉe et disposaient dโune large autonomie opรฉrationnelle. Ils ne rรฉpondaient quโร Abou Ali al-Anbari[49], le chef du Conseil de sรฉcuritรฉ et de renseignement de lโรtat islamique.
Selon les mรชmes informateurs, Abdelhamid Abaaoud รฉtait chargรฉ dโorganiser des attentats terroristes en France, en Espagne et en Italie. Un autre ยซ รฉmir ยป terroriste, dโorigine pakistanaise, serait chargรฉ de la Grande-Bretagne. Cette stratรฉgie de la terreur aurait รฉtรฉ dรฉcidรฉe lors dโune rรฉunion tenue autour dโAbou Bakr al-Baghdadi[50], fin juin 2015, ร Mossoul. Dรจs lors, les opรฉrations terroristes en Europe devaient รชtre menรฉes par des djihadistes aguerris en Irak ou en Syrie, placรฉs directement sous les ordres de cadres du Conseil de sรฉcuritรฉ et de renseignement de lโรtat islamique et non plus par des groupes spontanรฉs ou autres ยซ loups solitaires ยป, comme jusquโen janvier 2015.
De mรชme, le lundi 16 novembre 2015, un responsable gouvernemental turc affirmait, on lโa dit, que la police de son pays avait alertรฉ la police franรงaise par deux fois, en dรฉcembre 2014 et en juin 2015, ร propos dโIsmaรซl Mostefaรฏ, lโun des terroristes kamikazes du Bataclan, mais quโelle nโavait reรงu aucun retour. Pourtant, son cas รฉtait particuliรจrement inquiรฉtant : ยซ Les services secrets savaient dรจs 2009 quโIsmaรซl Mostefaรฏ, lโun des kamikazes du Bataclan, sโรฉtait radicalisรฉ ร Chartres, dans un groupe dirigรฉ par un vรฉtรฉran du djihad, cerveau dโun attentat au Maroc en 1994[51]. Au printemps 2014, la DGSI a perdu la trace de Mostefaรฏ aprรจs lโavoir repรฉrรฉ ร Chartres, quelques mois aprรจs son probable retour de Syrie. Il avait franchi la frontiรจre turque le mรชme jour quโun autre kamikaze du Bataclan, Samy Amimour[52]. ยป
Les services franรงais auraient รฉgalement reรงu des signalements du Dรฉpartement du renseignement et de la sรฉcuritรฉ (DRS), le service algรฉrien, ร propos dโIsmaรซl Mostefaรฏ. Le DRS aurait repรฉrรฉ le futur tueur du Bataclan et lโaurait surveillรฉ fin 2014. Le service algรฉrien avait e effet dรฉcouvert quโil รฉtait membre dโune cellule de recrutement de djihadistes pour la Syrie, au nom de laquelle il aurait รฉtรฉ chargรฉ de transporter des messages, de lโargent et des faux documents. Par ailleurs, le site dโinformation Mondafrique รฉvoquait, en novembre 2015, un signalement du DRS ร la DGSE, en octobre. Mais, une fois encore, ces informations nโauraient pas รฉtรฉ sรฉrieusement exploitรฉes.
Enfin, la communication entre les diffรฉrents services franรงais de renseignement et de police semble avoir รฉtรฉ catastrophique jusquโau bout. ร lโautomne 2015, plusieurs responsables de la lutte antiterroriste se plaignaient ainsi de la rรฉtention dโinformations pratiquรฉe par la DGSI, laquelle avait visiblement le plus grand mal ร partager ses fiches ยซ S ยป (atteinte ร la sรปretรฉ de lโรtat). La DRPP, la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire, mais aussi la DNRED et Tracfin sโen plaignaient clairement, surtout depuis les attentats de janvier 2015. Mรชme la DGSE semblait souffrir de cette rรฉtention dโinformations, alors quโune cellule de liaison entre ce service de renseignement extรฉrieur et le renseignement intรฉrieur รฉtait logรฉe au siรจge de la DGSI, ร Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).
Et pourtantโฆ
ยซ Jโai acquis la conviction que les hommes de Daech ont lโambition et les moyens de nous atteindre beaucoup plus durement en organisant des actions dโampleur, incomparables ร celles menรฉes jusquโici. Je le dis en tant que technicien : les jours les plus sombres sont devant nous ยป, prรฉvenait le juge dโinstruction Marc Trรฉvidic, le 30 septembre 2015, dans Paris Match, alors quโil quittait le pรดle judiciaire antiterroriste, aprรจs dix ans dโenquรชtes. Le vendredi 13 novembre 2015, son avertissement devint prรฉdiction.
Et pourtant, surtout depuis les tueries de Mohamed Merah, en mars 2012, les gouvernements ont multipliรฉ les rรฉformes du dispositif judiciaire antiterroriste. Pas moins de quatre lois ont รฉtรฉ votรฉes en quatre ans, et les dรฉcrets dโapplication de la plus rรฉcente, la loi sur le renseignement promulguรฉe le 24 juillet 2015, ont รฉtรฉ publiรฉs ร peine plus dโun mois avant les attentats de novembre 2015. En rรฉponse ร la tentative de fusillade du 21 aoรปt 2015 dans le Thalys Amsterdam-Paris[53], lโAssemblรฉe nationale devait mรชme commencer, mardi 17 novembre 2015, lโexamen dโun nouveau projet de loi รฉlargissant les pouvoirs de fouille des agents SNCF, RATP et des policiers dans les transports. Vendredi 13 novembre, Bernard Cazeneuve, ministre de lโIntรฉrieur, prรฉsentait un plan de lutte contre les filiรจres dโarmement du banditisme et du terrorisme, ร la prรฉfecture des Hauts-de-Seine.
Et pourtant, encore, la loi relative au renseignement promulguรฉe le 24 juillet 2015 avait considรฉrablement รฉtendu les pouvoirs des services de renseignement, en lรฉgalisant des techniques de surveillance trรจs intrusives, comme la sonorisation de locaux et de domiciles, les IMSI-catchers, ces valises qui imitent le fonctionnement dโune antenne-relais sur laquelle se connectent donc les tรฉlรฉphones mobiles proches et qui permettent lโinterception de conversationsโฆ
Les moyens financiers et en effectifs des services du renseignement avaient รฉgalement รฉtรฉ renforcรฉs. Transformรฉe en DGSI, en juin 2014, et placรฉe directement sous la tutelle du ministre de lโIntรฉrieur, la DCRI sโรฉtait vu promettre 432 postes supplรฉmentaires ainsi quโun budget supplรฉmentaire de fonctionnement de 12 millions dโeuros par an. Le plan antiterroriste annoncรฉ par le Premier ministre Manuel Valls, en janvier 2015, y ajoutait un renfort de 1 400 policiers et gendarmes supplรฉmentaires sur trois ans, dont 1 100 pour le renseignement intรฉrieurโฆ
Et pourtant, enfin, en juillet, le ministre de lโIntรฉrieur Bernard Cazeneuve avait crรฉรฉ et placรฉ sous son contrรดle direct un รฉtat-major opรฉrationnel de prรฉvention du terrorisme (EMOPT) censรฉ coordonner les diffรฉrents services et รฉviter que de nouveaux djihadistes ne passent entre les mailles du filet du renseignement. LโEMOPT ยซ est chargรฉ de piloter la totalitรฉ du dispositif de dรฉtection et de suivi des individus radicalisรฉs susceptibles de commettre un acte terroriste ยป, soulignait Bernard Cazeneuve, le 29 octobre 2015, ร lโAssemblรฉe nationale.
ยซ Sponsors ยป de lโรtat islamique
Dans son entretien avec Frรฉdรฉric Helbert[54], le juge dโinstruction antiterroriste Marc Trรฉvidic insistait : ยซ La menace est ร un niveau maximal, jamais atteint jusquโalors. Dโabord, nous sommes devenus pour lโรtat islamique lโennemi numรฉro un. La France est la cible principale dโune armรฉe de terroristes aux moyens illimitรฉs. ยป Or, la question des ยซ moyens illimitรฉs ยป du terrorisme islamiste est le tabou par excellence de la communication politique. Un tabou que les vrais experts du renseignement nโont parfois plus le cลur de respecter.
Alain Chouet[55] a รฉtรฉ le chef du service de renseignement de sรฉcuritรฉ de la DGSE, de 2000 ร 2002, aprรจs avoir รฉtรฉ en poste ร Beyrouth, Damas, Rabat, etc. Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, il affirmait ne pas avoir รฉtรฉ surpris par ceux-ci : ยซ Cela fait au moins un an que les spรฉcialistes du renseignement agitent le drapeau pour prรฉvenir du risque imminent dโattentat. Il faut bien comprendre que lโรtat islamique ayant une vraie stratรฉgie pour se dรฉvelopper sur le terrain en tant quโรtat, et commenรงant ร perdre pied quand ses ressources se tarissent, opรจre une transition vers le terrorisme international, comme Al-Qaรฏda ร son รฉpoque. Il sโagit pour lโรtat islamique de garder sa crรฉdibilitรฉ, ses sponsors et ses soutiens[56]. ยป
ร propos de ces ยซ sponsors ยป et ยซ soutiens ยป du terrorisme projetรฉ par lโรtat islamique, Alain Chouet ne mรขchait pas ses mots : ยซ Oui, il y a les sponsors idรฉologiques et financiers du terrorisme. Les pรฉtromonarchies du Golfe, qui essayent par tous les moyens โ et en particulier par la diffusion de lโidรฉologie salafiste โ dโempรชcher la constitution dโun axe chiite du Liban jusquโร lโIran, qui ont un problรจme de lรฉgitimitรฉ musulmane, et qui veulent empรชcher toute dรฉrive dรฉmocratique. LโArabie saoudite, par exemple, sโemploie depuis trente ans ร distiller le message salafiste et wahhabite en Europe, ร travers des รฉcoles et des fondations, et le rรฉsultat est lร aujourdโhui. ยป Le propos est on ne peut plus clair et net. Jโy reviendrai prรฉcisรฉment un peu plus loin.
Comme pratiquement toutes mes autres sources au sein du renseignement, lโex-chef du service de renseignement de sรฉcuritรฉ de la DGSE dรฉnonรงait aussi vigoureusement la bureaucratisation du mรฉtier : ยซ ร la DGSE, aujourdโhui, il doit y avoir 4 500 ร 5 000 personnes, dont 1 000 qui font de lโadministratif. Le problรจme nโest pas tant les effectifs que la qualitรฉ et lโutilisation des effectifs, comme ร la DGSI. Jโajoute quโร la gendarmerie, il y a 80 000 personnes qui, ร une รฉpoque, quadrillaient le territoire et parlaient ร tout le monde. On les a reconvertis en percepteurs dโimpรดts et pรจres fouettards sur le bord des routes, au lieu de crรฉer un corps spรฉcifique, une police des routes. Du coup, le maillage territorial du renseignement et la dรฉfense opรฉrationnelle du territoire ont รฉtรฉ affaiblis[57]. ยป
Destruction du renseignement financier
Mais ce qui a sans doute รฉtรฉ le plus affaibli, pour ne pas dire tout simplement brisรฉ, cโest le renseignement financier. Le jeudi 26 novembre 2015, Aleph me le dit, une nouvelle fois, crรปment : ยซ Lorsque les RG travaillaient sur le financement du terrorisme, ses enquรชteurs tombaient aussi souvent sur dโautres malversations : รฉvasion fiscale, financement politique illรฉgal, corruptionโฆ Je suis convaincu que le dรฉmembrement et lโabsorption des RG par la DST, lors de la crรฉation de la DCRI, en 2008, ont รฉtรฉ voulus par Nicolas Sarkozy et ses gรฉnรฉreux amis qui avaient beaucoup ร craindre du renseignement financier. ยป Rรฉsultat : les arcanes du financement dโun terrorisme toujours trรจs coรปteux sont plus obscurs et impรฉnรฉtrables que jamais pour le renseignement franรงais.
Aleph confirme ainsi les analyses contenues dans un document confidentiel dโune rare sรฉvรฉritรฉ, rรฉdigรฉ par un collectif dโofficiers de la DCRI, ce ยซ FBI ร la franรงaise ยป[58]. Rรฉdigรฉ sur 14 pages, en style parfois tรฉlรฉgraphique, ce vรฉritable audit du service de renseignement, mais aussi de nombreuses autres directions de la police nationale compรฉtentes en matiรจre de dรฉlinquance financiรจre, a รฉtรฉ remis le 16 fรฉvrier 2013 aux parlementaires du groupe de travail sur les exilรฉs fiscaux, constituรฉ un mois et demi plus tรดt. ยซ Avant la rรฉforme de 2008, les renseignements gรฉnรฉraux disposaient dโun rรฉseau territorial de remontรฉes dโinformations รฉconomiques et financiรจres. Ses services centraux disposaient dโun accรจs aux dรฉclarations Tracfin et apportaient des รฉlรฉments de travail ร Tracfin. Les RG avaient mis en place un maillage au sein des employรฉs des รฉtablissements bancaires pour faire remonter de lโinformation financiรจre en amont de Tracfin et recueillir des informations non filtrรฉes. Lors de la rรฉforme des services de renseignement survenue en 2008, la recherche du renseignement financier a รฉtรฉ centralisรฉe au sein de la sous-direction en charge de la protection du patrimoine รฉconomique et financier de la DCRIโฆ ยป Et dรจs lors, les informations recueillies sont tombรฉes dans les oubliettes du ยซ secret dรฉfense ยป.
Aussi, la note trรจs prรฉcise des officiers de police encourageait les รฉlus ร interroger, si possible dans le cadre dโune commission dโenquรชte parlementaire, les anciens et actuels patrons ou responsables de la DCRI (dont Bernard Squarcini, Gilles Gray, รric Bellemin-Comteโฆ), notamment celles et ceux qui รฉtaient et sont encore chargรฉs du renseignement รฉconomique et financier. Les auteurs du document suggรฉraient mรชme aux parlementaires des questions lourdes de sens, rรฉvรฉlant, dโune part, la surveillance รฉtroite opรฉrรฉe par la DCRI sur lโorganisation de la fraude fiscale internationale et dรฉnonรงant, dโautre part, la non-transmission ร la justice des informations considรฉrables recueillies lors de cette surveillance.
Bernard Squarcini, Gilles Gray, รric Bellemin-Comteโฆ Dans le cadre dโune esquisse dโenquรชte sur la destruction du renseignement franรงais, quelques questions sur leurs itinรฉraires professionnels se posent tout naturellement.
Les hommes du prรฉsident
Parmi les noms citรฉs dans la note des policiers aux dรฉputรฉs, celui dโรric Bellemin-Comte retient ร nouveau particuliรจrement lโattention dโAleph, car ce haut fonctionnaire de police est toujours, et depuis juin 2011, ยซ conseiller auprรจs du coordonnateur national du renseignementยป, un poste ultra-sensible crรฉรฉ par Nicolas Sarkozy en 2008. Un poste installรฉ ร lโรlysรฉe. Depuis le 2 septembre 2015, le coordonnateur est Didier Le Bret, diplomate, ministre plรฉnipotentiaire. Ses adjoints sont un prรฉfet hors-cadre et un administrateur civil hors-cadre. รric Bellemin-Comte, conseiller, est le nยฐ 4 de ce service prรฉsidentiel[59]. Jusquโen 2010, le policier รฉtait adjoint au sous-directeur de la protection รฉconomique (sous-direction K) de la DCRI, sous les ordres de Gilles Gray (sous-directeur) et de Bernard Squarcini (directeur), ce qui trace une carriรจre trรจs particuliรจre.
En effet, en mars 2012, je rรฉvรฉlais le profil excessivement politique โ sarkozyste โ de la fameuse sous-direction K de la DCRI[60]. En 2009, en pleine dรฉcouverte de lโรฉvasion fiscale organisรฉe ร grande รฉchelle par la banque suisse UBS en France, la sous-direction K est dirigรฉe par Gilles Gray, un contrรดleur gรฉnรฉral de la police qui ne tarde pas ร se rapprocher de lโรlysรฉe. En janvier 2010, Gilles Gray est nommรฉ adjoint dโOlivier Buquen, dรฉlรฉguรฉ interministรฉriel ร lโintelligence รฉconomique (DIIE), un proche de Brice Hortefeux. Le DIIE est alors rattachรฉ en rรฉalitรฉ ร lโรlysรฉe, oรน Claude Guรฉant et mรชme Nicolas Sarkozy se montrent trรจs intรฉressรฉs par ses travaux.
En novembre 2009, Gilles Gray est secondรฉ, ร la DCRI, par un trรจs fidรจle adjoint, le commissaire divisionnaire รric Bellemin-Comte, lequel ne tarde pas non plus ร รชtre embauchรฉ ร la prรฉsidence de la Rรฉpublique, oรน il travaille ensuite dans lโรฉquipe constituรฉe par Joรซl Bouchitรฉ, alors conseiller pour la sรฉcuritรฉ intรฉrieure, en compagnie dโAnge Mancini, le coordonnateur national du renseignement (CNR)[61], lui-mรชme connu pour appartenir aussi ร la trรจs sarkozyste ยซ maison Guรฉant ยป. Gilles Gray et รric Bellemin-Comte ont ainsi grimpรฉ ensemble sur le sentier escarpรฉ de ยซ la K ยป, le cลur de la DCRI, afin dโatteindre les sommets de lโรlysรฉe, sous la prรฉsidence de Nicolas Sarkozy.
Mais il y a plus troublant encore.
Alors que je finissais dโenquรชter sur UBS et lโรฉvasion fiscale, jโappris que le vendredi 2 dรฉcembre 2011, ยซ une furia de destruction de documents et de cรฉdรฉroms avait saisi les fonctionnaires de la DCRI, depuis une bonne semaine ยป et que leurs ordinateurs tournaient alors en permanence en mode ยซ maintenance ยป, ce qui signifiait que tous les fichiers sensibles รฉtaient effacรฉs des disques durs ou des serveurs courants et quโils รฉtaient รฉventuellement transfรฉrรฉs vers un serveur invisible[62].
Cโest un vรฉritable vent de panique qui soufflait alors dans les bureaux et les couloirs des quatriรจme et cinquiรจme รฉtages du 84, de la rue de Villiers, ร Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), adresse du siรจge de la DCRI dirigรฉe par Bernard Squarcini, depuis sa crรฉation en 2008, et employant quelque 3 000 fonctionnaires, dont plus de 160 commissaires de police, presque tous habilitรฉs ยซ secret dรฉfense ยป.
Mais, pour quelle raison, cette furia et ce vent de panique sโรฉtaient-ils emparรฉs du saint des saints du renseignement intรฉrieur ?
Une de mes meilleures sources dans lโenquรชte sur UBS mโexpliquait, en ce dรฉbut dรฉcembre 2011, que ยซ la destruction de preuves ยป avait รฉtรฉ ยซ ordonnรฉe par le โpatronโ ยป (Bernard Squarcini), car il y avait ยซ le feu au lac ยป. Le 10 novembre 2011, une dรฉcision du Conseil constitutionnel[63] avait en effet fixรฉ au 1er dรฉcembre suivant lโapplication dโune limitation importante du ยซ secret dรฉfense ยป, lequel couvrait extraordinairement, depuis une loi du 29 juillet 2009, les locaux de la prรฉsidence de la Rรฉpublique, de grands ministรจres (Dรฉfense, Affaires รฉtrangรจres, Intรฉrieur) etโฆ des services secrets. Les neuf Sages avaient ainsi ouvert les portes, entre autres, de la DCRI, aux juges dโinstruction Roger Le Loire et Renaud Van Ruymbeke, qui รฉtaient saisis du volet financier de lโattentat de Karachi[64].
Karachi, lโinavouable secret
En octobre 2013, le nom dโรric Bellemin-Comte resurgissait, prรฉcisรฉment dans le cadre de lโinstruction judiciaire sur lโaffaire Karachi. Ancien commissaire de la DST (1991-2008)[65], il aurait รฉtรฉ trรจs tรดt destinataire de notes de renseignement expliquant lโattentat de Karachi par des dรฉsordres internationaux gรฉnรฉrรฉs par le financement occulte de la campagne prรฉsidentielle dโรdouard Balladur[66].
Lundi 7 octobre 2013, le juge antiterroriste Marc Trรฉvidic[67] avait procรฉdรฉ ร une audition importante. Devant le magistrat, le journaliste Guillaume Dasquiรฉ[68] affirmait en effet quโรric Bellemin-Comte aurait รฉtรฉ tenu au courant trรจs tรดt de lโhypothรจse selon laquelle lโattentat du 8 mai 2002 serait liรฉ ร lโarrรชt du versement, par la France, de commissions promises en marge des grands contrats dโarmement signรฉs avec le Pakistan (Agosta) et lโArabie saoudite (Sawari II, contrat de 3 milliards dโeuros). Lโun des informateurs du commissaire de la DST, Gรฉrard Willing, chef dโune entreprise de renseignement privรฉ (Ciex), excellent connaisseur du Moyen-Orient, entretenait dโexcellentes relations avec la famille royale saoudienne.
En fait, dรจs 1994, Gรฉrard Willing alertait par รฉcrit ses interlocuteurs de ยซ lโarrivรฉe inopinรฉe ยป du rรฉseau dโintermรฉdiaires de Ziad Takieddine, dit ยซ rรฉseau K ยป, dans les nรฉgociations des contrats Agosta et Sawari II, liรฉe, affirmait-il, ร un systรจme de financement secret du Parti rรฉpublicain et de la future campagne prรฉsidentielle dโรdouard Balladur par un jeu de rรฉtro-commissions. Pis, au lendemain de lโattentat de Karachi, le mรชme informateur expliquait dans une nouvelle note datรฉe du 13 mai 2002 que lโattentat meurtrier pourrait avoir รฉtรฉ organisรฉ du fait de lโarrรชt du versement de commissions ร certains intermรฉdiaires, arrรชt dรฉcidรฉ par Jacques Chirac peu aprรจs son accession ร lโรlysรฉe. Or, Gรฉrard Willing aurait remis ces notes ร la DST, oรน รric Bellemin-Comte รฉtait responsable du suivi de lโinformateur.
ร partir de 2013, la question de savoir ce que sont devenues ces notes de renseignement a obsรฉdรฉ le juge Trรฉvidic. Mais le ยซ secret dรฉfense ยป systรฉmatiquement opposรฉ au magistrat lโa toujours empรชchรฉ dโavancer de faรงon dรฉcisive dans son instruction judiciaire. Pourtant, en novembre 2015, de nouveaux tรฉmoignages ont confirmรฉ le rรดle central jouรฉ par รric Bellemin-Comte dans ce dossier stratรฉgique. Apparaissant sous son seul pseudonyme, ยซ Verger ยป, un ancien agent de la DST a ainsi รฉtรฉ entendu et son tรฉmoignage, consultรฉ par Le Monde et France Inter[69], a รฉtรฉ dรฉclassifiรฉ par le ministre de lโIntรฉrieur, Bernard Cazeneuve, le 23 octobre 2015. Cette dรฉposition confirme les informations dissimulรฉes si longtemps par les responsables du renseignement : la DST, chargรฉe en 2002 de lโenquรชte sur lโattentat, avait travaillรฉ dรจs les annรฉes 1990 sur un certain Ali ben Moussalem, aujourdโhui considรฉrรฉ comme un personnage clรฉ de lโaffaire, mais sur lequel la DGSI, affirme ne retrouver aucune trace dans ses archivesโฆ
En rรฉalitรฉ, ce cheikh saoudien รฉtait ร la tรชte dโun rรฉseau dโintermรฉdiaires โ dont faisait partie Ziad Takieddine โ mobilisรฉ par le gouvernement Balladur ร lโoccasion de la rรฉalisation de plusieurs marchรฉs dโarmement en 1994 : la vente des sous-marins franรงais Agosta au Pakistan et des frรฉgates Sawari II ร lโArabie saoudite. Il est la clรฉ de voรปte de lโhypothรจse selon laquelle lโattentat de Karachi aurait รฉtรฉ commis en rรฉtorsion ร lโinterruption du paiement des commissions prรฉvues par ces contrats. Un certain Ali ben Moussalem, dรฉcรฉdรฉ en 2004, en Suisse, dans des conditions qui demeurent obscures, avait รฉtรฉ lรฉsรฉ de quelque 120 millions dโeuros du fait de cette interruption du versement des commissions. Ses relations รฉtroites avec les services secrets pakistanais et le terrorisme islamique laissent penser que cโest lui qui fut probablement le commanditaire de lโattentat de mai 2002. Ali ben Moussalem รฉtait, par ailleurs, un homme dโaffaires fortunรฉ, propriรฉtaire de palaces ร Londres et ร Paris, mais รฉgalement un reprรฉsentant officiel du royaume saoudien, titulaire dโun passeport diplomatique. Homme clรฉ des contrats dโarmements au Moyen-Orient, il รฉtait considรฉrรฉ comme proche des rรฉseaux djihadistes et dโAl-Qaรฏda, liรฉ pour certaines affaires ร lโun des frรจres dโOussama ben Laden.
Quoi quโil en soit, le tรฉmoignage de ยซ Verger ยป confirme que le renseignement intรฉrieur a surveillรฉ les transactions entre Ben Moussalem et certains membres du gouvernement Balladur, dans les annรฉes 1990. Or, aucune trace de cette surveillance nโa รฉtรฉ retrouvรฉe dans les archives de la DGSIโฆ Pourtant, un document versรฉ au dossier judiciaire prรฉtend dรฉtailler de multiples rencontres entre Ben Mussalem, รdouard Balladur lui-mรชme et ses soutiens, entre 1993 et 1995. Gรฉrard Willing, lโยซ honorable correspondant ยป de la DST, avait affirmรฉ lui aussi, dans le bureau du juge Trรฉvidic, le 28 janvier 2013, avoir enquรชtรฉ sur Ben Moussalem dรจs 1994 et en avoir rendu compte ร ยซ Verger ยป, son officier traitant. Il prรฉcisait mรชme avoir transmis une note de renseignement รฉvoquant la piste politico-financiรจre, cinq jours seulement aprรจs lโattentatโฆ
Jusquโร aujourdโhui, รric Bellemin-Comte continue dโaffirmer que, ยซ de mรฉmoire ยป, aucun travail nโa รฉtรฉ effectuรฉ sur Ben Moussalem par son serviceโฆ
Aprรจs le 11 septembre 2001, Ben Moussalem est visรฉ par lโadministration amรฉricaine, qui le soupรงonne de financer des rรฉseaux djihadistes et Al-Qaรฏda[70], en compagnie de lโhomme dโaffaires et financier รฉgyptien Youssef Moustafa Nada, qui dirigeait la banque islamique Al-Taqwa de Lugano (canton du Tessin, Suisse) depuis sa crรฉation, en 1988, et qui รฉtait lโun des plus hauts responsables de la branche internationale des Frรจres musulmans[71].
Comme presque toujours, la clรฉ de dรฉcryptage complet de ces ยซ blocages ยป qui paralysent le renseignement, et surtout la justice, dans la lutte antiterroriste, se trouve donc probablement en Suisse et ร Washington. Mais, ร ce jour, elle est demeurรฉe introuvable. Elle permettrait sans doute de comprendre comment le financement du terrorisme international passait (passe toujours ?) par les grands contrats dโarmement, les commissions pharaoniques perรงues par de douteux intermรฉdiaires finissant, pour une grande part, en liquide, dans les poches de certains chefs djihadistes comme Oussama ben Laden. Mais aussi de comprendre comment le financement politique illรฉgal passait (passe encore ?) par les grands contrats dโarmement, les rรฉtro-commissions reversรฉes par les mรชmes douteux intermรฉdiaires finissant, en liquide toujours, dans les coffres de certains partisโฆ
Devant le juge Trรฉvidic, lโex-honorable correspondant de la DST Gรฉrard Willing a racontรฉ avoir รฉvoquรฉ le ยซ cas ยป Ben Mussalem ร lโoccasion dโun dรฉjeuner, en 2004, ร Paris, avec รric Bellemin-Comte : ยซ Nous avons abordรฉ le cas Ben Mussalem. Je mโรฉtais souvent posรฉ la question de savoir comment il avait pu รชtre commandeur de la Lรฉgion dโhonneur. Je me souviens quโau sujet dโAli ben Moussalem, รric Bellemin-Comte mโa dit : โVous allez arrรชter de nous emmerder avec vos bรขtons merdeux !โ[72]. ยป
Big business sรฉcuritaire
Parmi les autres noms citรฉs par la note des policiers aux dรฉputรฉs, note dont jโavais rรฉvรฉlรฉ le contenu dans La Croix, celui de Bernard Squarcini[73] symbolise, pour Aleph, le mรฉlange des genres, depuis 2008 surtout, entre la police de renseignement et lโaffairisme, un mรฉlange qui fut et reste particuliรจrement prรฉjudiciable ร la dรฉfense sans entrave de la sรฉcuritรฉ publique. ยซ Cette dรฉrive a malheureusement entraรฎnรฉ beaucoup dโautres cadres de la police ยป, regrette le spรฉcialiste, qui relรจve que, au cours du premier semestre 2013, trois hauts fonctionnaires corses du renseignement et de la police, ยซ choyรฉs sous Nicolas Sarkozy ยป, ont rejoint le secteur privรฉ de la sรฉcuritรฉ des groupes et patrons du CAC 40. Tous trois sont membres dโun mรชme cercle corse qui se rรฉunit chaque mois.
Ainsi, Ange Mancini, jusquโalors coordinateur du renseignement ร lโรlysรฉe, a pris sa retraite en juin 2013, mais est aussitรดt devenu conseiller pour les questions de sรฉcuritรฉ de Vincent Bollorรฉ, prรฉsident du groupe qui porte son nom[74]. Avant lui, une vingtaine de hauts fonctionnaires de police dโorigine corse รฉtaient dรฉjร passรฉs des services de lโรtat ร la sรฉcuritรฉ privรฉe. Ensemble ils constituaient un ยซ club des Corses ยป, qui se rรฉunissait une fois par mois, pour dรฎner, tout au long de la prรฉsidence de Nicolas Sarkozy, et qui continue de se rassembler rรฉguliรจrement. Parmi eux : Bernard Squarcini, bien sรปr, mais aussi Jean-Louis Fiamenghi, qui a commandรฉ le RAID (de 2004 ร 2007), comme son crรฉateur Ange Mancini (1985 ร 1990), avant dโassurer, depuis octobre 2012, la direction de la sรฉcuritรฉ de Veolia.
Pionnier de la conversion dans le privรฉ et, lui aussi, pilier du ยซ club des Corses ยป, lโex-commissaire divisionnaire Charles Pellegrini dirigea lโOffice central pour la rรฉpression du banditisme (OCRB), en 1981 et 1982. Dรจs 1990, il fondait sa sociรฉtรฉ de sรฉcuritรฉ et dโintelligence รฉconomique, CP Conseils, laquelle sโest beaucoup dรฉveloppรฉe dans la sรฉcuritรฉ aรฉrienne. En 2013, il devient le conseiller dโun autre fidรจle des dรฎners corses, Pierre-Antoine Lorenzi, qui travaillait ร la direction de la stratรฉgie de la DGSE avant de fonder en 2007 sa propre sociรฉtรฉ de sรฉcuritรฉ, Amarante International[75], laquelle a connu un dรฉveloppement fulgurant[76].
Selon la lettre numรฉrique confidentielle ยซ Intelligence online ยป du 12 juin 2013, tous ces anciens hauts fonctionnaires dโorigine corse ยซ travaillent peu ou prou pour les mรชmes clients ยป. Elle prรฉcise : ยซ Ainsi, LVMH compte parmi ses consultants Charles Pellegrini et Bernard Squarcini, et fait protรฉger sa direction par Management & Private Protection, la sociรฉtรฉ de Jean-Franรงois Rosso, neveu de Charles Pellegrini. ยป Ces affaires intelligemment partagรฉes sont visiblement portรฉes par une croissance mondiale exponentielle du secteur trรจs peu contrรดlรฉ de la sรฉcuritรฉ et du renseignement privรฉs[77].
Ainsi, fin octobre 2015, lโex-patron de la DCRI Bernard Squarcini crรฉait une nouvelle sociรฉtรฉ de conseil dโaffaires, Trama Conseil, qui vient sโajouter ร Kyrnos Conseil, alors quโil dirige รฉgalement la branche europรฉenne dโArcanum Global, une tentaculaire et trรจs conservatrice sociรฉtรฉ internationale de renseignement stratรฉgique et de sรฉcuritรฉ[78], agence dont la puissance est telle que lโon sโรฉtonne quโelle nโait pas su avertir ร temps son associรฉ parisien, ร lโautomne 2015, de la prรฉparation dโattentats dโune ampleur inรฉdite.
En 2007, dans La Stratรฉgie du choc, une enquรชte phรฉnomรฉnale, la journaliste canadienne Naomi Klein affirmait que, depuis 2001, lโรฉmergence spectaculaire de lโindustrie de la sรฉcuritรฉ intรฉrieure รฉtait un effet des attentats du 11 Septembre, et mรชme un effet ยซ attendu ยป par le ยซ capitalisme du dรฉsastre ยป : ยซ Quand arrive le dรฉsastre tant attendu, ils savent que leur heure est enfin venue. Pendant trois dรฉcennies, [Milton] Friedman et ses disciples exploitรจrent de faรงon mรฉthodique les chocs subis par dโautres pays. ร partir de la chute des tours jumelles, lโidรฉologie nรฉe dans certaines universitรฉs amรฉricaines et nourrie par les grandes institutions de Washington eut enfin lโoccasion de rentrer au bercail. Lโadministration Bush profita de la peur suscitรฉe par les attentats non seulement pour lancer sans dรฉlai la โguerre contre le terrorismeโ, mais aussi pour faire de cette derniรจre une entreprise presque entiรจrement ร but lucratif, une nouvelle industrie florissante qui insuffla un dynamisme renouvelรฉ ร une รฉconomie chancelante. Cโest ce quโil convient dโappeler le โcomplexe du capitalisme du dรฉsastreโ, entitรฉ tentaculaire beaucoup plus vaste que le complexe militaro-industriel contre lequel Dwight Eisenhower avait mis les Amรฉricains en garde ร la fin de sa prรฉsidence[79]โฆ ยป
Barbouzeries actuelles
Est-ce la puissance de ses nouvelles bases arriรจre privรฉes et internationales qui encouragรจrent Bernard Squarcini ร commenter les attentats du vendredi 13 novembre, dans le journal dโextrรชme droite Valeurs actuelles[80] ? ยซ Conscients de ces erreurs politiques et diplomatiques [de Franรงois Hollande et de Manuel Valls], les islamistes de Daech ont commis un attentat remarquable ยป [sic], nโhรฉsite-t-il pas ร dire, aprรจs avoir affirmรฉ que Manuel Valls, alors ministre de lโIntรฉrieur, avait refusรฉ de recevoir, par son intermรฉdiaire, ยซ la liste de Franรงais combattant en Syrie ยป รฉtablie par les services de Bachar al-Assad.
Pour mรฉmoire, le 3 fรฉvrier 2015, Yves de Kerdrel, directeur de Valeurs Actuelles, a รฉtรฉ condamnรฉ ร 2 000 โฌ dโamendes pour provocation ร la haine raciale, ร la suite dโune plainte dรฉposรฉe par plusieurs associations en raison de la reproduction, en couverture du mรชme numรฉro du 22 dรฉcembre 2013 de lโhebdomadaire, dโune Marianne voilรฉe rehaussรฉe du titre : ยซ Naturalisรฉs. Lโinvasion quโon cache ยป. Et, le 5 mars 2015, le mรชme directeur de Valeurs Actuelles a รฉtรฉ condamnรฉ ร 3 000 โฌ dโamendes pour provocation ร la discrimination, ร la haine et ร la violence envers les Roms et diffamation, ร la suite de la publication, le 22 aoรปt 2013, dโun dossier intitulรฉ ยซ Roms : lโoverdose ยป. Yves de Kerdrel et la sociรฉtรฉ Valmonde, รฉditrice du magazine, ont รฉgalement รฉtรฉ condamnรฉs ร verser solidairement 2 000 euros de dommages et intรฉrรชts ร la Licra et 1 000 euros ร lโassociation La Voix des Roms. Ces condamnations ont รฉtรฉ confirmรฉes, sur le fond, en appel.
Enfin, le magazine a รฉtรฉ impliquรฉ dans une opรฉration peu reluisante et parfaitement significative. En octobre 2014, il publiait un article qui dรฉtaillait les rendez-vous professionnels de deux journalistes du Monde, Gรฉrard Davet et Fabrice Lhomme. La direction du quotidien annonรงait aussitรดt quโelle allait demander lโouverture dโune ยซ enquรชte pour espionnage et dรฉposer une plainte pour diffamation et injure ยป, tandis que les rรฉdactions de quatorze grands mรฉdias franรงais publiaient un communiquรฉ commun dรฉnonรงant une ยซ atteinte grave au secret des sources ยป. Lโauteur de lโarticle de Valeurs actuelles nโรฉtait autre que Louis de Raguenel, militant UMP, ancien responsable de la communication numรฉrique de Claude Guรฉant au ministรจre de lโIntรฉrieur en 2011 et 2012, ancien du groupe ยซ nouvelles technologies et veille ยป au cabinet du directeur gรฉnรฉral de la police nationale de 2012 jusquโร mars 2013. Cโest รฉgalement Louis de Raguenel qui fut lโintervieweur de Bernard Squarcini dans le fameux entretien publiรฉ par lโhebdomadaire ร la suite des attentats du 13 novembre 2015[81].
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Lโhydre des Frรจres musulmans
Je crois que le musulman a le devoir de faire revivre lโIslam par la renaissance de ses diffรฉrents peuples, par le retour de sa lรฉgislation propre, et que la banniรจre de lโIslam doit couvrir le genre humain et que chaque musulman a pour mission dโรฉduquer le monde selon les principes de lโIslam. Et je promets de combattre pour accomplir cette mission tant que je vivrai et de sacrifier pour cela tout ce que je possรจde.
Hassan al-Banna[82].
Les arcanes du financement dโun terrorisme trรจs coรปteux sont plus obscurs et impรฉnรฉtrables que jamais pour le renseignement franรงais, mโaffirmait Aleph, fin novembre 2015. Et pourtant, en matiรจre de terrorisme et plus largement de djihadisme, lโargent demeure le nerf de la guerre. Ce qui suit devrait le dรฉmontrer clairement et aviver la question de savoir pourquoi rien nโest rรฉellement entrepris, depuis au moins vingt ans, pour tarir dรฉfinitivement le financement de lโislamisme dans notre pays.
Cโest un double document bien accablant que jโai pu consulter, copier et analyser avec lโaide dโAleph et dโautres officiers du renseignement. Et, bien entendu, ces cinq pages sont certainement aujourdโhui classรฉes ยซ secret dรฉfense ยป, puisquโelles sont (sans doute) archivรฉes par la DGSI. Il sโagit dโun de ces fameux ยซ blancs ยป des Renseignement gรฉnรฉraux, datรฉ du jeudi 13 septembre 2007, comportant ร la fois une ยซ fiche RG ยป trรจs factuelle et une analyse synthรฉtique de deux pages, le tout รฉtant accompagnรฉ dโun tableau de transferts de fonds sur un compte de la banque suisse UBS. Le contenu de lโensemble rรฉvรจle lโinvestissement financier clandestin, illรฉgal et nรฉanmoins considรฉrable de lโรฉmirat du Koweรฏt, du Qatar et de lโorganisation internationale des Frรจres musulmans en vue du dรฉveloppement de lโInstitut europรฉen des sciences humaines (IESH)[83]. Il dรฉmontre aussi que lโรtat franรงais ne pouvait ignorer lโexistence de ce financement clandestin du principal รฉtablissement de formation des imams dans notre pays par un ยซ commanditaire รฉtranger ยป.
ยซ Fruit dโune collecte dans un pays du Golfe ยป
Le principal protagoniste du double document de renseignement est un certain Mohamed Karmous, ยซ ressortissant franรงais installรฉ au Locle (Suisse)[84], [qui] a รฉtรฉ contrรดlรฉ par les Douanes et trouvรฉ porteur de 50 000 euros ยป. Le rรฉsumรฉ de la ยซ fiche RG ยป prรฉcise : ยซ Lโintรฉressรฉ est un militant islamiste, trรฉsorier de lโInstitut europรฉen de sciences humaines de Saint-Lรฉger-de-Fougeret (58). ยป Et voici maintenant le rรฉcit du contrรดle douanier, qui avait intรฉressรฉ au plus haut point les RG : ยซ Le 30 avril 2007, le service des douanes franรงaises a procรฉdรฉ ร un contrรดle sur la ligne TGV Zurich-Paris. Cette opรฉration a abouti ร lโinterpellation de M. Karmous Mohamed (connu au FRG, inconnu au STIC)[85], trouvรฉ porteur de la somme de 50 000 euros en liquide. Interrogรฉ au poste de Pontarlier (Doubs), M. Karmous a [โฆ] indiquรฉ spontanรฉment que la somme de 50 000 euros lui avait รฉtรฉ remise par un dรฉnommรฉ Ahmed Alhmfi [sic] ร Genรจve[86]. Ce dernier, professeur qatari, lui aurait remis cette somme, fruit dโune collecte dans un pays du Golfe, au profit de lโInstitut europรฉen des sciences humaines, association installรฉe dans la Niรจvre et dont M. Karmous est le trรฉsorier depuis une dizaine dโannรฉes. ยป Voici pour les faits initiaux qui montrent aussi ร quel point le ยซ passeur ยป dโargent liquide, soupรงonnรฉ dโยซ un รฉventuel blanchiment ou dรฉlit pรฉnal ยป, paraรฎt assurรฉ dโune impunitรฉ garantie par sa mention ยซ spontanรฉe ยป des noms dโAhmad al-Hammadi et de Zuhaรฏr Mahmood (prรฉsident de lโIESH), mais aussi, on le verra, de Tariq Ramadan.
La suite de la ยซ fiche RG ยป ouvre des perspectives plus intรฉressantes quant aux motifs du financement clandestin en (petite) partie dรฉvoilรฉ. Tout dโabord, Mohamed Karmous dรฉclare quโil ยซ entendait remettre cette somme ร son prรฉsident, M. Zuhaรฏr Mahmood ยป[87], lequel ne pouvait alors feindre dโignorer la nature illicite de ce transfert. Or, Zuhaรฏr Mahmood est une personnalitรฉ remarquable. Il est trรจs officiellement cofondateur de lโUnion des organisations islamiques de France (UOIF)[88] et fondateur de lโIESH de Chรขteau-Chinon. De mรชme, sa biographie (publique) signale quโil a suivi ยซ une formation scientifique nuclรฉaire en Irak ยป et que Saddam Hussein lโa envoyรฉ en France, dans les annรฉes 1980, en vertu dโun accord de coopรฉration entre la France et lโIrak.
ยซ Porteur dโune somme de 500 000 euros ยป
La lecture de lโanalyse synthรฉtique ร laquelle ont procรฉdรฉ les RG, en date du 13 septembre 2007, porte un รฉclairage beaucoup plus prรฉcis sur lโimportance des activitรฉs institutionnelles de Zuhaรฏr Mahmood. Le document, titrรฉ ยซ Pourquoi ce regain dโintรฉrรชt du Qatar dans les affaires religieuses de la France ? ยป, se penche sur ยซ le week-end du 25 et 26 aoรปt 2007 [qui] restera mรฉmorable pour lโIESH de Saint-Lรฉger-du-Fougeret (58), [il] a commรฉmorรฉ la sortie de la dixiรจme promotion dโรฉtudiants ยป. En effet, ร cette occasion, ยซ de nombreuses personnalitรฉs religieuses รฉtrangรจres se sont dรฉplacรฉes ยป. Cependant, ยซ le grand รขge du cheikh รฉgyptien Youssouf Al Quardawi (81 ans) ne lui permet plus de voyager comme dans le passรฉ ยป.
Malgrรฉ tout, ยซ ce haut dignitaire des Frรจres musulmans (Youssouf Al Quardawi, ou Yรปsuf Al-Qaradรขwรฎ, ou Youssef al-Qaradawi, ou Youssef al-Qardaoui), installรฉ au Qatar, thรฉologien qui gรจre dโimportants capitaux monรฉtaires issus de la zakรขt collectรฉe dans divers pays du Moyen-Orient, sโest fait reprรฉsenter par le docteur Ahmed Al Hammadi, ressortissant qatari, professeur en thรฉologie et membre de lโorganisation caritative Qatar Charity[89]. Cโest ร ce titre que, devant une assemblรฉe de 400 personnes, il a invitรฉ les reprรฉsentants religieux ร persรฉvรฉrer dans leur engagement ร poursuivre le dรฉveloppement dโun djihad religieux en Europe. Afin dโatteindre ces orientations, cet รฉminent รฉmissaire รฉtait porteur dโune somme de 500 000 euros quโil aurait remise ร Zuhaรฏr Mahmood, directeur de lโIESH ยป. ร noter aussi que ยซ la venue en France de lโรฉmissaire du cheikh Youssouf Al Quardawi ne sโest pas limitรฉe ร cet important รฉvรฉnement [la visite bourguignonne], le docteur Ahmed Al Hammadi [ayant] effectuรฉ une tournรฉe nationale pour se rendre dans diffรฉrentes villes dont Amiens (80), Marseille (13), Nancy (54), Grenoble (38) et Besanรงon (25) ยปโฆ
Qatar Charity & Co
Pour les officiers des RG, auteurs du ยซ blanc ยป du 13 septembre 2007, le rรดle dโAhmad al-Hammadi comme pourvoyeur financier essentiel de lโIESH ne fait aucun doute. Le contrรดle des douaniers, en date du 30 avril 2007, dans le TGV Zurich-Paris, et la saisie de 50 000 euros en liquide sur Mohamed Karmous ยซ corrobore le fonctionnement de lโIESH avec des fonds en espรจces, remis par le mรชme commanditaire รฉtranger ยป. Un ยซ commanditaire รฉtranger ยป dont les attaches islamistes, soulignรฉes par sa proximitรฉ avec le haut dignitaire des Frรจres musulmans Youssef al-Qaradawi et par son appartenance ร lโONG Qatar Charity, peuvent faire craindre des visรฉes djihadistes ou terroristes dissimulรฉes.
Les chercheurs Daveed Gartenstein-Ross et Aaron Y. Zelin, membres du think tank amรฉricain ยซ Washington Institute for Near East Policy ยป, ont en effet citรฉ, en fรฉvrier 2013, Qatar Charity parmi les organisations caritatives qui financent les mouvements islamistes sous couvert dโaide humanitaire[90]. Selon eux, Qatar Charity aurait apportรฉ une aide financiรจre aux groupes djihadistes du Sahel : le Mouvement national de libรฉration de lโAzawad (MNLA), Ansar Dine, mais aussi Aqmi et le Mujaoโฆ Ils affirment aussi que le Front islamique syrien, un groupe rรฉunissant six organisations djihadistes, a bรฉnรฉficiรฉ de financements et de dons en matรฉriels de la part de Qatar Charity. Selon le gouvernement amรฉricain, Qatar Charity aurait mรชme รฉtรฉ citรฉe par Oussama ben Laden, en 1993, en tant quโorgane de financement des opรฉrations dโAl-Qaรฏda au niveau international[91]. ร lโoccasion dโun tรฉmoignage dรฉposรฉ auprรจs de la justice amรฉricaine (fรฉvrier 2001), Jamal Ahmed al-Fadl, ancien membre dโAl-Qaรฏda et de la Qatar Charitable Society (qui est devenue Qatar Charity), a dโailleurs rรฉvรฉlรฉ que le prรฉsident de la Qatar Charitable Society, Abdullah Mohamed Yusef, รฉtait membre dโAl-Qaรฏda et du groupe islamiste soudanais National Islamic Front, lequel avait accueilli Oussama ben Laden dans les annรฉes 1990โฆ
Un document issu du ministรจre de la Justice amรฉricaine explique, par ailleurs, que ยซ les fonds destinรฉs aux opรฉrations dโAl-Qaรฏda รฉtaient listรฉs dans les comptes des organismes de bienfaisance comme des dรฉpenses pour la construction de mosquรฉes ou dโรฉcoles, ou bien pour nourrir les personnes dans le besoin[92] ยป. En fรฉvrier 2015, Yahia Sadam, un responsable de lโaide humanitaire du mouvement de libรฉration soudanais, Minni Minnawi, a accusรฉ le Qatar dโavoir soutenu les troupes gouvernementales soudanaises dans leurs actions de rรฉpression de la population civile et de blanchir les fonds issus de lโindustrie pรฉtroliรจre soudanaise par lโintermรฉdiaire de Qatar Charity[93]. En Israรซl, Qatar Charity figure sur la liste noire de 163 organismes de bienfaisance entretenant des liens avec le terrorisme[94].
En dรฉcembre 2015, jโai pu ร nouveau consulter, copier et analyser une nouvelle note de synthรจse des RG, particuliรจrement documentรฉe et explicite, sur le ยซ financement de lโInstitut europรฉen des sciences humaines (IESH) par un mรฉcรจne qatari liรฉ ร lโextrรฉmisme musulman ยป. ร la lecture des informations qui y sont portรฉes ร lโattention des autoritรฉs gouvernementales, il paraรฎt aujourdโhui incomprรฉhensible que lโIESH nโait pas รฉtรฉ tout simplement fermรฉ, aprรจs dรฉclenchement dโune enquรชte judiciaire en bonne et due forme. Lโofficier du renseignement, auteur de cette note de deux pages souligne que la ยซ santรฉ financiรจre [de lโIESH] recouvrรฉe [depuis 2007] ยป est redevable au ยซ docteur Ahmad Al-Hammadi, un mรฉcรจne affiliรฉ aux Frรจres musulmans, ลuvrant รฉgalement dans des structures liรฉes ร lโextrรฉmisme musulman ยป.
Bien plus prรฉcis que les prรฉcรฉdents ยซ blancs ยป des RG, datรฉs de 2007, la note de 2008 rรฉvรจle que ยซ plusieurs rencontres ont eu lieu ร Genรจve (Suisse) entre ce membre de la Qatar Charity (Al-Hammadi), ONG islamique qatarie, et Mohammed Karmous, trรฉsorier de lโIESH ยป, et que ยซ lors de ces entrevues, le docteur Al-Hammadi lui [Karmous] a remis des espรจces pour une somme totale de 170 000 euros, avec pour mission de les acheminer en France ยป. Le document ajoute mรชme : ยซ En septembre de la mรชme annรฉe [2007], cโest Al-Hammadi en personne qui, lors de la sortie de la dixiรจme promotion de lโIESH, remettait directement ร Zuhaรฏr Mahmood (prรฉsident de lโIESH) 500 000 euros en espรจces, soit 62% du budget annuel de lโInstitut ยป.
Enfin, รฉtant donnรฉ son rรดle crucial dans le nouveau dรฉveloppement du principal รฉtablissement de formation des imams en France, les RG se sont alors penchรฉ sรฉrieusement sur le pedigree dโAhmad al-Hammadi. Le service de renseignement dรฉcrit le mรฉcรจne de lโIESH comme รฉtant ยซ affiliรฉ aux Frรจres musulmans et ลuvrant รฉgalement dans des structures liรฉes ร lโextrรฉmisme musulman ยป. Ils prรฉcisaient : ยซ Outre ses activitรฉs de mรฉcรฉnat classique, son rรดle dans le financement des structures liรฉes ร lโislam radical a รฉtรฉ remarquรฉ par les services spรฉcialisรฉs (DST et DGSE, entre autres). Ainsi, en 2000, il avait รฉtรฉ signalรฉ pour avoir organisรฉ le recueil de fonds au profit de la cause tchรฉtchรจne. [โฆ] Enfin, Ahmad Al-Hammadi est membre du conseil dโadministration de lโONG qatarie Dar Al-Bir, soupรงonnรฉe dโavoir participรฉ par le passรฉ au financement dโorganisations islamistes dans les Balkans. [โฆ] Cette ONG apparaรฎt comme un bailleur de fonds potentiel ร destination de lโinsurrection (djihadiste) irakienne[95]. ยป
Une ยซ pluie ยป de pรฉtrodollars
De fait, Ahmad al-Hammadi, reprรฉsentant du mythique Youssef al-Qaradawi[96] ร Saint-Lรฉger-de-Fougeret et partout ailleurs en France, au printemps 2007, est un Qatari, membre de premier plan des Frรจres musulmans[97]. Professeur de sciences religieuses au Collรจge de la charia et des รฉtudes islamiques de lโUniversitรฉ de Doha (Qatar), membre de lโUnion internationale des savants musulmans (UISM) prรฉsidรฉe par Youssef al-Qaradawi, Ahmad al-Hammadi est aussi le quatriรจme secrรฉtaire gรฉnรฉral de lโONG caritative Munazzamat al-Daโwa al-Islamiyyah (Organisation dโappel ร lโislam), une organisation investie dans lโislamisation de lโAfrique, par le biais dโลuvres de charitรฉ, la construction de mosquรฉes, lโouverture dโรฉcoles et la diffusion de lโidรฉologie islamiste au Soudan, au Congo, au Kenya, au Ghana, etc. Ahmad al-Hammadi est รฉgalement lโun des dirigeants de Qatar Charity[98], puissante fondation, dโapparence caritative, soupรงonnรฉe, par lโadministration amรฉricaine, dโรชtre lโappui financier dโAl-Qaรฏda et, plus gรฉnรฉralement, du terrorisme islamiste. Lโengagement de cette ONG dans le financement des groupes djihadistes de Syrie est รฉgalement dรฉnoncรฉ par de nombreux experts.
Au sein de Qatar Charity, Ahmad al-Hammadi assume, entre autres, la mission cruciale de lever des fonds afin de soutenir financiรจrement et en pรฉtrodollars les projets dโislamisation des Frรจres musulmans en Europe, sous les enseignes de lโUnion des organisations islamiques en Europe (UOIE) et de lโUnion des organisations islamiques de France (UOIF)[99]. Durant lโรฉtรฉ 2015, le ยซ savant musulman ยป sโest illustrรฉ tout au long du Ramadan (du 18 juin au 16 juillet) en diffusant sur la chaรฎne satellitaire qatarie Al-Rayyan TV, chaque jour, une รฉmission intitulรฉe ยซ Gaith ยป (ยซ pluie ยป en arabe), par allusion ร une parole attribuรฉe au Prophรจte : ยซ Le croyant est comme la pluie, partout oรน il passe, il est bรฉnรฉfique. ยป
Les vingt-neuf รฉmissions ont รฉtรฉ produites par la sociรฉtรฉ Four Frame Media Services, fondรฉe en 2012 au Koweรฏt, en grande partie grรขce aux financements de Qatar Charity. ร lโorigine de cette chaรฎne de tรฉlรฉvision, se trouvent des Frรจres musulmans : le prรฉdicateur Mohammad al-Awadhi, mais aussi Nayef al-Ajmi, ministre de la Justice et des Affaires islamiques du Koweรฏt, de janvier 2014 ร avril 2014, qui dรฉmissionna quand il fut repรฉrรฉ en tant quโacteur majeur du financement du djihad armรฉ en Syrie.
Nayef al-Ajmi sโest distinguรฉ pour avoir signรฉ, en juin 2013, lโappel au djihad armรฉ en Syrie, quelques mois avant la crรฉation de lโรtat islamique, lancรฉe par une coalition sunnite dโune soixantaine dโorganisations presque toutes liรฉes aux Frรจres musulmans โ dont lโUISM de Youssef al-Qaradawi โ et par des leaders du wahhabisme saoudien, en conclusion dโun congrรจs islamiste international organisรฉ au Caire en soutien aux sunnites syriens.
ยซ Compte tenu du statut diplomatique de la personnalitรฉ ยป
De mรชme, la personnalitรฉ de Zuhaรฏr Mahmood, fondateur et directeur de lโIESH, cofondateur de lโUOIF, apparaรฎt, dโaprรจs les informations rassemblรฉes par les enquรชteurs des RG, comme รฉtant excessivement liรฉe aux princes et aux plus hauts dirigeants du Qatar, lesquels exercent, selon de rรฉcentes et profondes enquรชtes journalistiques, une ยซ influence ยป dangereuse sur les รฉlites franรงaises[100]. Ainsi, relรจvent-ils : ยซ Le mardi 11 septembre [2007], le directeur de lโIESH sโest dรฉplacรฉ au Bourget pour saluer le dรฉpart de ses invitรฉs de marque. Or, ce jour-lร , seuls deux vols ร destination du Qatar ont รฉtรฉ recensรฉs :
- vol de 13 h 15 ร destination de Doha dโun avion qatari immatriculรฉ A7HJJ de [appartenant ร ] son excellence Ahmad Bin Jassem Al Thani[101] [โฆ]ย ;
- vol de 15 h 00 ร destination de Doha dโun appareil qatari immatriculรฉ A7HHK de son altesse Abdullah Bin Khalifa Al-Thani[102]โฆ
Ces vols privรฉs avaient pour spรฉcificitรฉ de transporter des ressortissants de diffรฉrents pays du Moyen-Orient qui nโont pas pu รชtre identifiรฉs compte tenu de la personnalitรฉ et du statut diplomatique de la personnalitรฉ, garante de ses invitรฉs. ยป
Tout aussi impressionnantes sont les activitรฉs islamistes de Mohamed Karmous, premier acteur citรฉ par les RG dans leur ยซ blanc ยป de septembre 2007, en tant que ยซ passeur ยป, on sโen souvient, de 50 000 euros en liquide entre la Suisse et la France.
ร son sujet, la ยซ fiche RG ยป apporte quelques informations significatives. ยซ M. Karmous indiquait [aux douaniers qui le contrรดlรจrent le 30 avril 2007] รชtre membre de lโUOIF et connaรฎtre personnellement M. Tarek Ramadan, rencontrรฉ ร plusieurs reprises ร Genรจve (Suisse). ยป Nรฉ le 19 novembre 1957 ร Menzel Jemil (Tunisie), de nationalitรฉ franรงaise (naturalisรฉ) depuis 1990, ยซ M. Karmous est considรฉrรฉ comme proche du mouvement des Frรจres musulmans et suspectรฉ membre du mouvement tunisien Ennahdha ยป. Les policiers prรฉcisent que ยซ dans des circonstances similaires [contrรดle douanier], en 2001, lโintรฉressรฉ avait รฉtรฉ trouvรฉ porteur dโune intรฉressante documentation : il apparaissait que M. Karmous รฉtait, en 2001, vice-prรฉsident de la Fรฉdรฉration des organisations islamiques en Europe[103], avec autorisation de signature auprรจs de la banque suisse UBS (compte nยฐ 242-744167) ยป.
Stakhanovisme islamique
Selon des informations rรฉcoltรฉes en Suisse, Mohamed Karmous, le premier mis en cause par le rapport confidentiel de RG, est toujours soutenu par de gรฉnรฉreux donateurs des pรฉtromonarchies du Golfe. Ainsi, en juin 2015, il reรงoit un chรจque de 140 000 dollars (environ 132 000 euros) de lโambassadeur du Koweรฏt en Suisse, Bader al-Tunaib. Il faut dire quโil nโa pas dรฉmรฉritรฉ depuis quโil a crรฉรฉ, en 1997, ร Neuchรขtel, la Ligue des musulmans de Suisse (LMS), organisation quโil a prรฉsidรฉe durant une dizaine dโannรฉes. Aujourdโhui, Mohamed Karmous est le fondateur et principal animateur dโune dizaine dโorganisations islamiques europรฉennes. En 2002, la LMS se prรฉsente comme รฉtant membre de lโUOIE, liรฉe aux Frรจres musulmans. ร la mรชme รฉpoque, la Ligue se rรฉfรจre au recueil de fatwas publiรฉ sous la conduite de Youssef al-Qaradawi. En 2007, la Ligue de Mohamed Karmous consacre son congrรจs ร ยซ lโintรฉgration des musulmans ยป, mais elle y invite le cheikh saoudien Salman Fahd al-Awda qui, lui, a dรฉfendu la ยซ guerre sainte ยป en Irak et lรฉgitimรฉ les attentats-suicides contre les ยซ mรฉcrรฉants ยป[104]. Cependant, la Suisse refusera dโaccorder un visa ร ce prรฉdicateur salafiste.
Par ailleurs, Mohamed Karmous crรฉe, en 1999, lโInstitut culturel musulman de Suisse (ICMS), fonde, en 2002, le Centre socioculturel des musulmans de Lausanne, quโil prรฉside, tandis quโil est รฉgalement vice-secrรฉtaire de la Comunitร Islamica nel Cantone Ticino (canton du Tessin, en Suisse) depuis 2004. En dรฉcembre 2009, il participe ร la fondation de lโOrganisation europรฉenne de bienfaisance islamique, qui agit en Europe mais aussi en Afrique. Il est alors prรฉsident du conseil de la fondation suisse Wakef, crรฉรฉe en 2009, dont le ยซ but ยป est de ยซ construire, acheter et assainir les lieux de culte musulmans en Suisse, offrir un cadre religieux adรฉquat pour les centres culturels musulmans, former les imamsโฆ ยป.
En 2010, Mohamed Karmous lance la Fondation euro-suisse Mithak, et crรฉe, avec le Koweitien Abdullah Alkandari, lโUnion islamique des enseignants, dont il est secrรฉtaire gรฉnรฉral. Il participe aussi ร la crรฉation de la Fondation dโลuvres ร rayonnement socioculturelles [sic]. Mais surtout, il est le premier prรฉsident de lโUnion des instituts europรฉen des sciences humaines et islamiques (UIESH), qui fรฉdรจre les Instituts europรฉens de sciences humaines (IESH) de Saint-Lรฉger-de-Fougeret, de Saint-Denis, de Wales et de Birmingham.
En conclusion de leur analyse synthรฉtique sur le ยซ regain dโintรฉrรชt du Qatar dans les affaires religieuses de la France ยป, les fonctionnaires du renseignement intรฉrieur faisaient, en septembre 2007, ce bref ยซ commentaire ยป : ยซ Le dรฉveloppement des capacitรฉs dโaccueil et dโenseignement du centre de formation thรฉologique de Saint-Lรฉger-du-Fougeret (IESH) est devenu une prioritรฉ pour lโorganisation transnationale des Frรจres musulmans, qui amplifie ses financements รฉtrangers pour faire de ce centre un vecteur du djihad moderne. ยป Il รฉtait difficile de dire plus clairement les choses. Et force est de constater que les Frรจres musulmans ont eu depuis tout loisir de dรฉvelopper en France, mais en Angleterre aussi, la puissance pรฉdagogique de leur ยซ vecteur du djihad moderne ยป.
Lโidole des Frรจres musulmans
Le rapport des RG, datรฉ du 13 septembre 2007, รฉtait sans ambiguรฏtรฉ : les 26 et 27 aoรปt de la mรชme annรฉe, pour commรฉmorer sa dixiรจme promotion dโรฉtudiants, lโIESH de Saint-Lรฉger-du-Fougeret avait comptรฉ, on lโa dit, sur la prรฉsence du cheikh Youssef al-Qaradawi, celui-ci ayant รฉtรฉ prรฉsent, en 1997, ยซ lors de la cรฉrรฉmonie de diplรดmes de la premiรจre promotion ยป. Mais ยซ le grand รขge ยป de ยซ la plus prestigieuse ยป des ยซ autoritรฉs religieuses รฉtrangรจres ยป attendues, en 2007, dans la Niรจvre, ne lui aura pas permis de faire le voyage depuis le Qatar.
Youssef al-Qaradawi fait lโobjet, dans le rapport de renseignement dโune dense notice biographique, qui souligne son importance historique : ยซ Nรฉ en 1926 ร Saft At-Turab (รgypte), son affiliation au mouvement des Frรจres musulmans lui valut dโรชtre emprisonnรฉ en 1949, 1954, 1956 et 1962. Reรงu major de sa promotion ร la facultรฉ des fondements de la religion ร lโuniversitรฉ Al-Azhar de Caire (รgypte)[105]. [โฆ] 1960 : thรจse sur le thรจme de la zakรขt et son rรดle dans la rรฉsolution des problรจmes sociaux. En 1962, dรฉtachรฉ par lโuniversitรฉ Al-Azhar comme prรฉsident de lโInstitut secondaire des รฉtudes religieuses au Qatar. En 1977 : prรฉsident de la fondation de la facultรฉ de droit musulman ร lโuniversitรฉ du Qatar. Conseiller religieux de la plupart des grandes banques islamiques, actionnaire de la banque Al-Taqwa, auteur de nombreux ouvrages religieux qui sont des rรฉfรฉrences. Dirige le Conseil europรฉen de la fatwa [โฆ]. Oulรฉma influent au sein de lโUnion des organisations islamiques de France (UOIF). ยป
Youssef al-Qaradawi est le gourou et patron de Mohamed Karmous, dโAhmad al-Hammadi et de tous les Frรจres musulmans responsables de lโUOIF, entre autres. Thรฉologien, islamologue, conseiller spirituel des pรฉtromonarques du Golfe et universitaire qatari, il est รฉgalement prรฉsident de lโUnion internationale des savants musulmans. Il est รฉgalement cรฉlรจbre pour son รฉmission Al-charia wa Al-Hayat (La voie vers dieu et la vie), diffusรฉe sur Al Jazeera, et dont lโaudience atteindrait les 60 millions de tรฉlรฉspectateurs dans le monde.
Youssef al-Qaradawi a publiรฉ plus de 120 livres, dont Le Licite et lโIllicite en Islam[106] et LโIslam, civilisation de demain[107], dont certains passages ont รฉtรฉ jugรฉs incompatibles avec les droits humains fondamentaux, au point que le livre fut interdit ร la vente en France par arrรชtรฉ ministรฉriel du 24 avril 1995, avant dโรชtre ร nouveau autorisรฉ. Depuis le vendredi 13 novembre 2015, il ne sโest pas manifestรฉ avec trop dโรฉvidence, le Qatar, qui lโabrite, faisant profil bas et ayant signifiรฉ ร son protรฉgรฉ quโil devait sโabstenir de jeter de lโhuile sur le feu, lui qui avait pourtant appelรฉ au ยซ meurtre de tous les fonctionnaires syriens, de tous les soldats de lโarmรฉe rรฉguliรจre et en gรฉnรฉral tous ceux qui soutiennent le pouvoir syrien[108] ยป.
ยซ Il ne sโagit pas dโattentats-suicides, mais dโopรฉrations-martyrs ยป, considรฉrant que ces opรฉrations ยซ sont lโarme que Dieu a donnรฉe aux pauvres pour combattre les forts ยป. Ces mots, prononcรฉs en avril 2001 et reproduits dans le journal qatari Al-Raya, visaient ร justifier les attentats-suicides palestiniens. Mais le prรฉdicateur idolรขtrรฉ des Frรจres musulmans a rรฉitรฉrรฉ ร plusieurs reprises ces vues djihadistes, notamment en 2004, dans une interview ร la BBC, au cours de laquelle il affirmait que la prohibition coranique du suicide ne sโappliquait pas aux attaques kamikazes, puisque lโintention des assaillants nโรฉtait pas de se tuer mais de tuer des ennemis dโAllah : ยซ Ce nโest pas du suicide, cโest du martyre au nom de Dieu. Les thรฉologiens et les spรฉcialistes en jurisprudence ont dรฉbattu ce point. Ils y voient une forme du djihad, dโune sorte qui compromet la vie du moudjahidin. Il lui est permis de mettre son รขme en jeu, de croiser le chemin de lโennemi et dโรชtre tuรฉ[109]. ยป
Taqiya
La pratique sophistiquรฉe du double discours est une constante chez les Frรจres musulmans. Le principe de taqiya (ou taqรฎya, taqiyya ou takia : dissimulation) est adoptรฉ par plusieurs mouvements sectaires islamistes sunnites, bien que ce furent des sectes chiites et kharidjites qui eurent, ร lโorigine, recours ร cette mรฉthode, dans le cadre du djihad. La promotion de la taqiya remonte mรชme ร lโรฉpoque oรน la minoritรฉ chiite รฉtait persรฉcutรฉe par des califes sunnites. Elle รฉtait alors une condition de survie.
Dans la loi islamique, la taqiya est fondรฉe sur la sourate III, verset 28, du Coran : ยซ Que les croyants ne prennent pas pour alliรฉs des infidรจles, au lieu de croyants. Celui qui agirait ainsi ne serait plus en rien liรฉ ร lโรฉgard dโAllah, ร moins que, de crainte, vous ne cherchiez seulement ร vous protรฉger dโeux. ยป Une exรฉgรจse trรจs diffusรฉe explique, ร propos du verset ยซ ร moins que, de crainte, vous ne cherchiez seulement ร vous protรฉger dโeux ยป : ยซ Al Imรขm Abรป Jaโfar Ibn Jarรฎr At Tabarรฎ (quโAllah lui fasse misรฉricorde) a commentรฉ cela en disant : โร moins que vous ne soyez sous leur domination et que vous ne craigniez pour vos vies. Dans un tel cas, vous pouvez verbalement montrer une certaine complaisance ร leur รฉgard tout en dissimulant votre hostilitรฉ et sans jamais les suivre dans leur mรฉcrรฉance ni les soutenir effectivement contre les Musulmans.โ [Jรขmiโ Ul Bayรขn Fรฎ Tafsรฎr Il Qurยฐรขn][110]. ยป
ยซ La taqiya, comme on lโentend aujourdโhui, cโest en fait une version radicalisรฉe de la dissimulation, dans le sens oรน certains religieux extrรฉmistes ont trouvรฉ dans le Coran des โdalilsโ (des โpreuvesโ) qui justifieraient leurs actes ยป, expliquait le juge antiterroriste Marc Trรฉvidic, le 12 mars 2013, sur la chaรฎne de tรฉlรฉvision France 24.
ยซ Consacrer le pouvoir de Dieu sur terre ยป
Le principal objectif des Frรจres musulmans est lโinstauration de rรฉgimes islamiques dans les pays ร population majoritairement musulmane, tels que lโรgypte, la Libye, la Tunisie, lโAlgรฉrie, le Maroc ou la Syrieโฆ Le cรฉlรจbre mot dโordre de lโorganisation est : ยซ Allah est notre objectif. Le prophรจte Mahomet est notre chef. Le Coran est notre loi. Le djihad [la guerre juste] est notre voie[111]. ยป
En 1973, les Frรจres musulmans participent ร la fondation du Conseil islamique dโEurope. Dans les annรฉes 1980, ils sโavancent sur la scรจne musulmane occidentale avec les fondations simultanรฉes de lโUnion des organisations islamiques en Europe (UOIE) et de lโUnion des organisations islamiques de France (UOIF). La majoritรฉ des cadres de lโUOIE sont dโailleurs membres de lโUOIF. Bien que ces deux organisations nient, contre toute รฉvidence, รชtre des รฉmanations institutionnelles des Frรจres musulmans, elles se rรฉfรจrent aux รฉcrits et dits dโHassan el-Banna[112], de Sayyid Qutb[113] et de Sayyid Abul Ala Maududi[114], ainsi que sur les fatwas de Youssef al-Qaradawi, tous promoteurs dโun puissant et patient projet visant ร convertir et soumettre toute lโhumanitรฉ au Coran et ร la charia[115].
En 1997, le Conseil europรฉen de la fatwa est crรฉรฉ ร Dublin (Irlande). Dirigรฉ par Youssef al-Qaradawi et lโAssociation musulmane de Grande-Bretagne, il est le premier organisme islamiste sur lequel sโappuient lโUOIE et lโUOIF. Sa mission premiรจre est dโรฉmettre des fatwas destinรฉes aux musulmans vivant en Europe, afin quโils demeurent gouvernรฉs par la charia. Le second objectif est le dรฉveloppement de la prรฉsence des Frรจres musulmans face aux autres organisations islamiques britanniques puissantes, comme le British Muslim Council. Trรจs vite, deux instituts de formation dโimams liรฉs ร lโUOIE et ร lโUOIF sont crรฉรฉs : lโInstitut europรฉen des sciences humaines de Chรขteau-Chinon, en 1990, et lโEuropean Institute for Humanitarian and Islamic Studies, au Royaume-Uni. Par ailleurs, Hani Ramadan[116], frรจre de Tariq Ramadan, fils de Saรฏd Ramadan[117], petit-fils dโHassan el-Banna, exerce comme prรฉdicateur et dirige le Centre islamique de Genรจve, depuis 1995.
Rappelons que Saรฏd Ramadan a fondรฉ, en 1958, la Sociรฉtรฉ islamiste dโAllemagne, puis la Ligue musulmane mondiale. Il a รฉgalement รฉtรฉ soupรงonnรฉ dโรชtre lโauteur du ยซ Projet ยป, un plan dโislamisation de lโEurope, datรฉ de dรฉcembre 1982 et dรฉcouvert, en novembre 2001, par les services de renseignement suisses dans une villa de lโhomme dโaffaires et financier รฉgyptien Youssef Moustafa Nada[118], qui dirigeait la banque islamique Al-Taqwa de Lugano depuis sa crรฉation, en 1988, et qui รฉtait lโun des plus hauts responsables de la branche internationale des Frรจres musulmans.
ยซ Le Projet ยป, texte de quatorze pages, commence ainsi : ยซ Ce rapport prรฉsente une vision globale dโune stratรฉgie internationale pour la politique islamique. ยป Il prรฉconise ensuite dโยซ entrer en contact avec tout nouveau mouvement engagรฉ dans le djihad oรน quโil soit sur la planรจte ยป, afin de ยซ coordonner le travail islamique dans une seule direction pour [โฆ] consacrer le pouvoir de Dieu sur terre ยป. Il suggรจre aux Frรจres musulmans dโagir ainsi en Occident : ยซ Construire des institutions sociales, รฉconomiques, scientifiques et mรฉdicales, et pรฉnรฉtrer le domaine des services sociaux pour รชtre en contact avec le peupleโฆ ยป Le gourou des Frรจres musulmans dโEurope, Youssef al-Qaradawi, รฉtait lโun des principaux actionnaires de la banque Al-Taqwa de Lugano[119], รฉtablissement que dirigeait Youssef Moustafa Nada, le receleur du ยซ Projet ยปโฆ
Tamkin
Dans un entretien avec Tewfik Aclimandos, spรฉcialiste de lโรgypte et chercheur associรฉ en histoire contemporaine au Collรจge de France, rรฉalisรฉ par Flavien Bourrat[120], ร propos de la prise du pouvoir par Mohamed Morsi en รgypte[121], lโexpert expliquait : ยซ Il est clair que le projet des Frรจres [musulmans] est une prise de contrรดle de toutes les sphรจres de lโรtat et de la sociรฉtรฉ. Dans ses documents internes โ notamment ceux que la police avait saisis entre 1990 et 1992 โ, la stratรฉgie de la Confrรฉrie repose sur le concept de Tamkin, ร tendance profondรฉment autoritaire. ยป
Dans la littรฉrature contemporaine des Frรจres musulmans, le Tamkin, cโest le but ultime visรฉ par toute action pour que lโislam โ tel quโil est compris par la confrรฉrie โ domine toutes les autres religions et pour que la charia soit en situation de gouverner lโhumanitรฉ entiรจre. Pour les Frรจres musulmans, le Tamkin est le triomphe, la domination, la suprรฉmatie, la victoire et la possession sans partage du pouvoir politique.
ร propos de la stratรฉgie des Frรจres musulmans en Europe et en France, Mohamed Louizi[122] affirme enfin que ยซ lโUOIF sโinscrit activement dans la stratรฉgie islamiste globale dite Tamkine (Tamkin) que mรจnent les Frรจres musulmans dans le monde entier ยป, que cette fรฉdรฉration a pour objet ยซ de faire de lโentrisme dans les diffรฉrentes sphรจres de lโรtat pour faciliter lโinfluence et la domination rรชvรฉe, au nom dโAllah ยป, et quโelle ยซ bรฉnรฉficie de lโargent du contribuable franรงais et de lโautre argent rapatriรฉ du Golfe, particuliรจrement du Qatar (la Qatar Charity), pour avancer, รฉtape par รฉtape, dans sa stratรฉgie globale ยป.
Djihad
Le jeudi 11 dรฉcembre 2014, lโAcadรฉmie de gรฉopolitique de Paris organisait un colloque intitulรฉ ยซ Gรฉopolitique du terrorisme ยป ร lโAssemblรฉe nationale. Lโintervention de Bassam Tahhan, professeur de gรฉostratรฉgie ร lโรcole nationale supรฉrieure de techniques avancรฉes (Ensta), y fut particuliรจrement remarquรฉe, notamment en raison de sa conclusion : ยซ Je dirais au prรฉsident de la Rรฉpublique franรงaise : โComme je lโai montrรฉ par les textes, lโorganisation des Frรจres Musulmans est une organisation terroriste. Il faut absolument la classer comme telle, et officiellement, au niveau juridique[123].โ ยป
Avant de parvenir ร cette conclusion, il avait dรฉveloppรฉ lโargument qui suit : ยซ Pour rรฉpondre ร cette question, nous allons nous limiter ร lโรฉtude du concept de djihad, combat ou guerre sainte, dans les textes fondateurs [des Frรจres musulmans], ร savoir les รฉpรฎtres de Hassan el-Banna[124] et notamment lโรฉpรฎtre qui porte ce titre et qui y est consacrรฉ. Pour bien comprendre la place quโoccupe le djihad dans lโidรฉologie ou le systรจme de pensรฉe du fondateur, brossons ร grands traits cette comprรฉhension de lโislam assez particuliรจre et trรจs simpliste. Le djihad est, pour les Frรจres musulmans, une obligation faite ร tout musulman ; y manquer est un pรฉchรฉ capital. Lโislamisation globale est donc le but ultime de lโorganisation des Frรจres musulmans. [โฆ] Au sein de lโorganisation, il y a des combattants dont cโest le mรฉtier dโรชtre djihadistes ; cโest ร ceux-lร que sโadresse lโรฉpรฎtre intitulรฉe โLe djihadโ rรฉdigรฉe en 1936. ยป
Analysant ce texte fondateur, Bassam Tahhan expliquait : ยซ Lโรฉpitre commence par une innovation religieuse en accolant au nom du Prophรจte, dans la formule de priรจre qui lui est consacrรฉe, le titre de Seigneur des Moudjahidin, pour se clore en y incluant tous ceux qui se battent pour sa charia jusquโau jugement dernier. [โฆ] Il passe ensuite au statut du djihad en jurisprudence musulmane, sโappuyant surtout sur les juristes tardifs, pour nous dire que la communautรฉ musulmane a perdu les commandements de sa religion en nโappelant pas au djihad. [โฆ] Il en conclut que, vu que les musulmans aujourdโhui sont humiliรฉs, comme vous le savez, gouvernรฉs par des impiesโฆ, lโobligation est absolue, incontournable : tout musulman doit se prรฉparer et cacher en lui lโintention de la guerre sainte, en attendant de saisir lโoccasion, et ainsi la volontรฉ de Dieu sera accomplie. ยป
Presque un an plus tard, au lendemain des massacres terroristes du vendredi 13 novembre 2015, lโรฉcrivain Michaรซl Prazan, auteur dโun documentaire et dโun livre dโenquรชte sur les Frรจres musulmans[125], รฉtablissait lui aussi le lien profond entre les djihadistes kamikazes de lโรtat islamique et la confrรฉrie dโorigine รฉgyptienne : ยซ Les terroristes de lโรtat islamique ne comprennent ni nโadmettent les termes de dรฉmocratie, de libertรฉs, de fรฉminisme, dโuniversalisme, de reconnaissance des minoritรฉs ou des homosexuels ; des droits humains au sens le plus large. [โฆ] Ce changement de paradigme, celui qui consiste ร prรฉfรฉrer la mort ร la vie, le โmartyreโ ร la civilisation, ร considรฉrer lโhumanitรฉ comme forclose, rรฉduite ร la sphรจre de lโOumma, la communautรฉ des musulmans, hors de laquelle nโexistent que des apostats ou des mรฉcrรฉants qui doivent รชtre rejetรฉs ou exterminรฉs, Hassan al-Banna, le fondateur des Frรจres musulmans en รgypte, lโa thรฉorisรฉ dรจs la fin des annรฉes 1920[126]. ยป
Michaรซl Prazan ne se privait pas, alors, de pointer le double discours des responsables actuels des organisations islamiques issues de la confrรฉrie : ยซ Les Frรจres musulmans, via leur conglomรฉrat associatif et religieux, dont lโUnion des organisations islamiques de France (UOIF) est la version franรงaise, ont beau jeu dโaffirmer, comme au lendemain de chaque attentat, que ces actes sont indignes, ignominieux, quโils ne sont pas lโIslam, quโils sont le fait de dรฉgรฉnรฉrรฉs et quโils nโont, eux, rien ร voir avec รงa. Cโest un peu court. Cโest passer bien vite sur le fait quโils ont crรฉรฉ le discours conquรฉrant et dominateur repris sans cesse par les groupes les plus radicaux et belliqueux de lโislam politiqueโฆ ยป
Fatwa contre la France
Nos dirigeants politiques et responsables de nos services de sรฉcuritรฉ sont-ils donc les seuls ร ne pas connaรฎtre, ou reconnaรฎtre, la menace permanente, persรฉvรฉrante, que fait peser le ยซ discours conquรฉrant et dominateurs ยป des Frรจres musulmans sur la dรฉmocratie ? Sont-ils ร ce point ignorants des modalitรฉs de financement massif du djihadisme, sous couverts de ยซ charitรฉ ยป, qui traversent illรฉgalement et impunรฉment les frontiรจres europรฉennes, depuis les pรฉtromonarchies du Golfe ? ร ce point indiffรฉrents aux preuves de lโunitรฉ du djihad, de lโaction du ยซ totalitarisme islamique ร lโassaut des dรฉmocraties[127] ยป ?
Ont-ils seulement lu les livres des meilleurs connaisseurs de lโislamisme et du terrorisme, qui ont paru depuis plus de vingt ans, et dont les avertissements semblent avoir รฉtรฉ bel et bien ignorรฉs, pour ne pas dire mรฉprisรฉs ?
Car, dรจs 1991, Gilles Kepel expliquait, dans son livre sur Les banlieues de lโislam[128], comment lโaugmentation vertigineuse des prix des hydrocarbures, aprรจs la guerre dโoctobre 1973 au Moyen-Orient, avait produit une vรฉritable manne pรฉtroliรจre permettant ร plusieurs รtats soucieux de la propagation de lโislam de dรฉvelopper un rรฉseau de plus en plus dense dโassociations et de mosquรฉes sur le territoire franรงais. ร lโรฉpoque, Gilles Kepel comptait parmi eux la Libye du colonel Kadhafi, le Koweรฏt et les รmirats arabes unis, mais surtout le royaume dโArabie saoudite. Il relevait aussi trรจs clairement que ยซ le cartel des producteurs de pรฉtrole [รฉtait] dominรฉ par un pays dont les capacitรฉs dโextraction comme les rรฉserves dโor noir semblent inรฉpuisables : lโArabie saoudite, qui se fait de lโislam et de sa propagation une idรฉe prรฉcise et vigoureuse ยป et que ce royaume mettait ยซ au service de cette idรฉe les moyens financiers que lui donn[ait] la richesse de son sous-sol[129] ยปโฆ
Le chercheur rappelait encore que la monarchie wahhabite de lโArabie saoudite avait ouvert, en 1977, un bureau de la Ligue islamique mondiale ร Paris. Cette organisation internationale, soi-disant non gouvernementale, avait pour objet de promouvoir lโislam, en accordant notamment des subventions aux associations islamiques qui crรฉeraient ou entretiendraient les mosquรฉes. Certes, si ce bureau constituait le principal vecteur officiel de lโinfluence saoudienne sur lโislam en France, les sommes qui transitaient par son intermรฉdiaire demeuraient modestes comparรฉes aux flux financiers qui circulaient, ร titre privรฉ, entre hommes dโaffaires membres de la famille royale de la Pรฉninsule et les associations islamiques en Franceโฆ
Dans un autre registre, รฉminemment policier, Roland Jacquard rรฉvรฉlait en 1998, dans un livre intitulรฉ Fatwa contre lโOccident[130], ร partir dโune documentation prรฉcise rรฉcoltรฉe auprรจs des services de renseignement europรฉen, les sources de financement de lโislamisme radical, ses bases de formation au djihad en Afghanistan, au Liban, en Algรฉrie ou en Bosnie, ainsi que les rรฉseaux de soutien ou dโactions terroristes en Europe, rรฉseaux tissรฉs grรขce au ยซ recrutement de jeunes des banlieues dรฉsespรฉrรฉes par le chรดmage et les difficultรฉs dโintรฉgration ยป. Dans un chapitre consacrรฉ aux ยซ banquiers dโAllah ยป, il relevait que le systรจme des banques islamiques รฉtait nรฉ en 1969, lors de la premiรจre session de lโorganisation de la Confรฉrence islamique, ร lโinitiative du roi Fayรงal dโArabie saoudite. Quelques annรฉes plus tard, avec la naissance de la Banque islamique de solidaritรฉ au Soudan, la dimension militante et idรฉologique du systรจme bancaire islamique lโemporta sur la logique purement financiรจre. Ainsi la banque Al-Taqwa, crรฉรฉe en 1987, dont le contrรดle religieux รฉtait directement exercรฉ par les Frรจres musulmans.
Trois ans et demi avant les attentats du 11 septembre 2001, Roland Jacquard traรงait aussi les liens financiers entre Oussama ben Laden et les auteurs des attentats du GIA, en 1995, ร Paris. Il dรฉcrivait ensuite ce quโil appelait la ยซ toile dโaraignรฉe islamiste ยป en Europe, tissรฉe de la Suรจde ร lโEspagne, en passant par le Danemark, lโAutriche, la Grande-Bretagne, la Suisse, lโItalie, les Pays-Bas, lโAllemagne, la Belgique, et bien entendu la France, concluant que ยซ les rรฉseaux de vente dโarmes qui associent les mafias et les terroristes ne se gรชnent pas pour tourner ร leur avantage la disparition des frontiรจres europรฉennes ยป.
Dans Guerres contre lโEurope[131], Alexandre Del Valle dรฉcrivait dans le dรฉtail ยซ une stratรฉgie de conquรชte planรฉtaire ยป et les ยซ grands pรดles mondiaux du prosรฉlytisme islamiste ยป. Parmi les cinq grands pรดles internationaux de ยซ lโexacerbation islamiste ยป, qui appuient lโaction des rรฉseaux islamistes implantรฉs en Europe, le premier est lโArabie saoudite et les institutions quโelle contrรดle, expliquait-il : Ligue islamique mondiale, organisation de la Confรฉrence islamique, et autres associations caritatives et religieuses. ยซ Le nerf de la guerre de la conquรชte politique ou religieuse รฉtant lโargent, lโactivitรฉ des milliardaires et banques islamiques saoudiens sont le secret du trรจs efficace prosรฉlytisme saoudo-wahhabite de par le monde ยป, affirmait-il lui aussi.
En 2002, Alexandre Del Valle dressait ร nouveau un รฉtat des lieux de la pรฉnรฉtration islamiste en Europe et aux รtats-Unis[132]. Dans des pages particuliรจrement documentรฉes, ce professeur de gรฉopolitique ร lโEcole de guerre รฉconomique montrait comment les structures des Frรจres musulmans et du pรดle indo-pakistanais du Tabligh embrigadait et drainait les recrues europรฉennes de la nรฉbuleuse salafiste vers le Pakistan et lโAfghanistan, afin quโelles sโy forment au djihad. Il relevait que ยซ depuis une dizaine dโannรฉes, les militants islamistes recrutรฉs dans les banlieues franรงaises, londoniennes ou belges sont fortement prisรฉs par les syndicats de lโislamo-terrorisme international ยป.
En 2002 encore, Alain Bauer et Xavier Raufer avertissait que ยซ la guerre ne fait que commencer[133] ยป. Les deux criminologues nโhรฉsitaient pas ร รฉcrire : ยซ ร vue dโhomme, la forme principale que prend la guerre est aujourdโhui celle dโun conflit terroriste, ou criminel. Ses champs de bataille sont les zones hors contrรดle de la planรจte, la โjungle de bรฉtonโ, les banlieues sauvages. Attentats-massacres, mutilations et enlรจvements de masse sont le quotidien de ces โbandenkriegeโ [guerre de bandes]. Face ร celles des pays dรฉveloppรฉs, les armรฉes ont disparu ; ce ne sont plus que rรฉseaux, protoplasmes, entitรฉs irrationnelles violentes, sectes, noyaux acรฉphales, guรฉrillas dรฉgรฉnรฉrรฉes et mafias. Et aussi : desperados, โloups solitairesโ et โamoureux du martyrโ[134]. ยป
Enfin, toujours en 2002, dans une nouvelle รฉdition de leur Ben Laden. La vรฉritรฉ interdite[135], Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquiรฉ nโhรฉsitaient pas ร affirmer : ยซ Trois clรฉs permettent de comprendre le rรดle de lโArabie saoudite dans lโexpansion dโune forme radicale de lโislamisme : la religion, fer de lance du prosรฉlytisme entretenu par le royaume, le systรจme bancaire, comme instrument des ambitions religieuses du royaume, et le pรฉtrole, comme arme de dissuasion contre lโOccident. ยป Et ils prรฉcisaient que ยซ la quasi-totalitรฉ des rรฉseaux islamistes implantรฉs au Proche-Orient, en Afrique et en Occident [sont] ainsi financรฉs par lโรtat saoudien et par le biais dโinstitutions islamiques internationales quโil contrรดle ยป. Citant Xavier Raufer, ils expliquaient que si lโArabie saoudite nโa plus de budget consacrรฉ au terrorisme, ยซ les 4 000 princes qui dirigent le royaume financent au coup par coup les mouvements islamistes, comme autrefois on achetait des indulgences[136] ยป.
Battant alors en brรจche le lieu commun dโun Oussama ben Laden ยซ renรฉgat de lโArabie saoudite ยป, ces deux spรฉcialistes du renseignement sโinterrogeaient : ยซ Comment peut-on lรฉgitimement soutenir quโil nโexiste plus aucune relation entre la famille Bin Laden et Ossama, lorsque cette mรชme famille entretient des relations รฉconomiques รฉtroites et suivies depuis des annรฉes avec la famille de son beau-frรจre, Khalid Bin Mahfouz, accusรฉ dโavoir injectรฉ jusquโร ces derniers mois des millions de dollars pour soutenir les activitรฉs terroristes dโOssama Bin Laden ? [โฆ] Il existe au royaume du pรฉtrole roi une denrรฉe plus rรฉpandue encore. Il sโagit de lโhypocrisie dont lโArabie saoudite abreuve lโOccident[137]. ยป
La formation saoudienne des ยซ soldats de Dieu ยป
Manuel Valls, Premier ministre depuis avril 2014, et qui fut ministre de lโIntรฉrieur de mai 2012 ร mars 2014, ne peut รชtre soupรงonnรฉ dโรชtre ignorant de ces avertissements massifs, experts et unanimes. Ni dโรชtre un naรฏfโฆ Nโaffirmait-il pas, dโailleurs, le lundi 9 fรฉvrier 2015, sur les ondes dโEurope 1, quโil fallait ยซ combattre le discours des Frรจres musulmans ยป, mettant ouvertement en cause lโUnion des organisations islamiques de France (UOIF) ? ยซ Il faut combattre le discours des Frรจres musulmans dans notre pays. Il faut combattre les groupes salafistes dans les quartiers ยป, a-t-il martelรฉ.
Interrogรฉ sur les moyens de les combattre, Manuel Valls rรฉpondait alors : ยซ Par la loi, par la police, par les services de renseignement. Beaucoup de choses sont faites. ยป Ces rodomontades furent profรฉrรฉes neuf mois avant les tueries terroristes du vendredi 13 novembre 2015.
Le mardi 17 novembre, sur les ondes de France Inter, le Premier ministre reprenait : ยซ Nous avons aussi un ennemi intรฉrieur et les Franรงais nous demandent de combattre aussi cet islamisme radical, ce djihadisme qui est nรฉ dans les quartiers populaires. Nous devons lutter avec la derniรจre des รฉnergies contre lโislamisme radial et le djihadisme qui sรฉduit des milliers de jeunes Franรงais. [โฆ] On doit lutter contre lโislamisme qui est une pathologie de lโislam et qui nรฉcessite que lโislam se rebelle contre cette pathologie qui le salit. [โฆ] Notre ennemi, cโest le terrorisme et nous devons le combattre partout avec les armes de la Rรฉpublique. ยป
รtait-il vraiment plus crรฉdible quโen fรฉvrier 2015 ?
Dโautant que, dans la foulรฉe, le Premier ministre affirmait, au mรชme micro : ยซ Le pouvoir en Arabie saoudite comme au Qatar lutte contre Daech, cโest incontestable, et je nโai pas de raison aujourdโhui de douter de lโengagement de ces deux gouvernements. Reste la question de lโensemble des financements [de lโรtat islamique], mais au Moyen-Orient les choses sont trรจs compliquรฉes[138]. ยป
Si compliquรฉes que รงa ? Il y a de quoi douter de la pertinence, voire de la sincรฉritรฉ de ces derniers mots de Manuel Valls. Car, dรฉbut dรฉcembre 2015, Aleph me donnait ร lire et recopier une ยซ note dโinformation ยป rรฉdigรฉe par un haut fonctionnaire du renseignement et de la coordination de la lutte antiterroriste, datรฉe du 17 janvier 2007, et portant sur ยซ lโuniversitรฉ Al-Imam Muhammad Ibn Saoud de Riyad ยป (Arabie saoudite)[139]. Un document de quatre pages dont les conclusions menaรงantes ne sauraient รชtre ignorรฉes dโun haut dirigeant politique de notre pays, surtout lorsquโil a รฉtรฉ ministre de lโIntรฉrieur pendant presque deux ans. Car lโuniversitรฉ islamique Al-Imam Muhammad Ibn Saoud, ยซ vaste complexe implantรฉ en pรฉriphรฉrie de la ville de Riyad ยป, y est dรฉcrite comme une vรฉritable fabrique de terroristes.
Ses infrastructures ont manifestement impressionnรฉ les agents du renseignement extรฉrieur qui lโont infiltrรฉe : ยซ Extรฉrieurement, ses clรดtures, sa salle de contrรดle et de surveillance ultramoderne installรฉe au sommet du chรขteau dโeau, ses systรจmes de sรฉcuritรฉ et de protection modernes lui donnent plus une allure de camp militaire ou de prison que dโuniversitรฉ. Impression renforcรฉe par ses gardes privรฉs, fortement armรฉs, qui en assurent la surveillance. Lโuniversitรฉ dispose de sa propre centrale รฉlectrique et dโimportantes rรฉserves dโeau. Certains quartiers de lโuniversitรฉ sont entourรฉs de hauts grillages et leur accรจs est rรฉservรฉ aux seules personnes autorisรฉes. ยป Il est manifeste que lโuniversitรฉ islamique Al-Imam Muhammad Ibn Saoud et le clergรฉ wahhabite saoudien qui y enseigne se sont donnรฉ les moyens de soutenir โ victorieusement, on le verra par la suite โ un rapport de force menaรงant avec les autoritรฉs civiles du royaume. De fait, ยซ ni lโarmรฉe ni les forces de police (civile) ne sont autorisรฉes ร pรฉnรฉtrer dans les universitรฉs islamiques ยป, car ยซ toute intrusion des forces de sรฉcuritรฉ dans une universitรฉ risquerait de causer des troubles que le gouvernement (saoudien) prรฉfรจre รฉviter, dโautant que, dans la police comme dans lโarmรฉe ou la garde nationale, se trouvent des intรฉgristes religieux quโil convient de mรฉnager pour quโils ne se retournent pas contre leurs employeurs ยป.
La note dโinformation du renseignement antiterroriste entre, ensuite, dans le vif du sujet : ยซ Lโuniversitรฉ a trois fonctions : la formation des oulรฉmas, la formation de la police religieuse et la formation des โsoldats du djihadโ au niveau de lโencadrement. En ce qui concerne cette derniรจre formation, il est important de prรฉciser que la notion de terrorisme nโest pas la mรชme en Arabie saoudite que dans les pays occidentaux. La participation de combattants au djihad y est considรฉrรฉe comme normale et encouragรฉe comme รฉtant le devoir sacrรฉ de tout musulman. ยป Ceci รฉtant rappelรฉ, le document classรฉ continue : ยซ Lโuniversitรฉ Al-Islam assure la formation des cadres des โsoldats de Dieuโ. Les jeunes musulmans, recrutรฉ dans les mosquรฉes du monde entier et qui constitueront la piรฉtaille, sont envoyรฉs directement dans les camps situรฉs ร proximitรฉ des zones de combat, Irak, Afghanistan ou Tchรฉtchรฉnie, oรน ils recevront une formation courte, gรฉnรฉralement entre trois et six mois. Par contre, ceux dont la foi et les capacitรฉs intellectuelles ont รฉtรฉ remarquรฉes, seront destinรฉs ร devenir les cadres de ces combattants et doivent donc recevoir, en trois ans, une formation paramilitaire et religieuse en consรฉquence. ยป
Et, ร partir de ces indications encore gรฉnรฉrales, la ยซ note dโinformation ยป prรฉcise : ยซ ร lโissue de leur formation religieuse, les รฉtudiants auront pleinement intรฉgrรฉ lโislam wahhabite. Leur formation paramilitaire comprend lโapprentissage des techniques de guรฉrilla, le maniement dโarmes et lโรฉtude des explosifs. [โฆ] Des formations annexes sont aussi donnรฉes dans les annexes implantรฉes dans le dรฉsert et notamment ร Burayda. [โฆ] ร lโissue de leur scolaritรฉ, les รฉtudiants sont renvoyรฉs dans leurs pays dโorigine ou en tout endroit oรน leur prรฉsence sera jugรฉe utile pour la dรฉfense de lโislam. Le choix de leur vie ne leur appartient pas, il appartient ร Dieu, cโest le premier enseignement de leur scolaritรฉ. [โฆ] Si sa contribution au djihad est maintenant principalement active en Irak, la sympathie des enseignants et des รฉlรจves de lโuniversitรฉ Al-Imam pour les thรจses les plus extrรฉmistes du wahhabisme fait quโelle demeure un danger pour lโavenir. ยป
Le contenu du document ici rรฉvรฉlรฉ est รฉgalement particuliรจrement explicite quant au financement des fabriques de djihadistes en Arabie saoudite, et ce par ยซ un flot dโargent constant qui alimente les fondations et universitรฉs qui se consacrent ร la dรฉfense et ร la propagation de lโislam le plus extrรฉmiste ยป. Pour ceux qui soutiennent encore que ยซ le pouvoir ยป nโest en rien partie prenante de lโensemble, la ยซ note dโinformation ยป du renseignement y apporte un dรฉmenti clair, net et prรฉcis : ยซ Comme les autres universitรฉs, celle de Riyad est financรฉe par des subventions en provenance de lโรtat et des fondations islamiques, ainsi que par des donations de riches musulmans, souvent saoudiens comme le cheikh โฆ, mais aussi dโautres originaires des pays du Golfe, dโรgypte, de Brunei ou du Pakistan. [โฆ] Les princes saoudiens, qui auraient, selon la rumeur, beaucoup ร se faire pardonner, donnent en consรฉquence. ยป
Enfin, la synthรจse du renseignement antiterroriste sur lโuniversitรฉ Al-Imam Muhammad Ibn Saoud montre ร quel point le clergรฉ wahhabite extrรฉmiste impose sa loi ร lโรtat saoudien, quitte ร user de lโargument ultime, comme en tรฉmoigne ยซ lโattentat commis le 21 avril 2004 contre le ministรจre de lโIntรฉrieur saoudien ยป, attentat qui ยซ coรฏncidait avec la clรดture dโune confรฉrence sur la prรฉvention du terrorisme organisรฉe ร la demande expresse du prince hรฉritier et qui nโavait pas รฉtรฉ du goรปt de la majoritรฉ des enseignants et รฉlรจves de cette structure ยป.
Malheureusement, les mises en garde contenues dans ce document et dans nombre dโautres notes du renseignement semblent รชtre restรฉes lettres mortes, la ยซ diplomatie รฉconomique ยป lโemportant encore et toujours sur la sรปretรฉ des citoyens occidentaux et obligeant les gouvernements franรงais successifs ร fermer les yeux sur les agissements rรฉels de lโArabie saoudite, mais aussi du Qatar.
Il est vrai quโen matiรจre dโaveuglement et de dissimulation, la France nโa pas grand-chose ร envier ร son grand alliรฉ amรฉricain. ร Washington, un document de vingt-huit pages, intitulรฉ ยซ รlรฉments, discussion et rรฉcit concernant certains sujets sensibles de sรฉcuritรฉ nationale ยป, est toujours tenu au secret dans une piรจce hypersรฉcurisรฉe du Comitรฉ pour le renseignement de la Chambre des reprรฉsentants. Il faut dire quโun รฉlu, qui avait lu ce document classifiรฉ, avait confiรฉ au New Yorker que ยซ les preuves du soutien du gouvernement saoudien pour les รฉvรฉnements du 11 septembre 2001 รฉtaient trรจs dรฉrangeantes ยป. En avril 2014, Barack Obama sโรฉtait dit favorable ร la dรฉclassification de ces vingt-huit pages secrรจtes, mais les familles des victimes des attentats du 11 Septembre attendent toujours leur divulgation.
Il faut noter nรฉanmoins quโen janvier 2015, une ยซ source proche du renseignement amรฉricain ยป affirmait quโยซ un basculement stratรฉgique รฉtait en cours ร Washington concernant lโรฉvaluation du rรดle des Saoudiens dans la promotion du terrorisme djihadiste[140] ยป. Et ร Paris ?
Le boom salafiste
Une note de la DGSI, datรฉe de fรฉvrier 2015, estimait quโune soixantaine de mosquรฉes franรงaises seraient sous influence salafiste (wahhabite). Dans son livre paru au mรชme moment, Bernard Godard, ancien responsable du bureau des Cultes au ministรจre de lโIntรฉrieur, รฉcrivait que les salafistes ยซ contrรดlent ยป une centaineโ de mosquรฉes et salles de priรจre en France[141]. Selon lui, le mouvement de conquรชte salafiste des mosquรฉes franรงaises aurait commencรฉ en rรฉgion parisienne au milieu des annรฉes 1990, notamment ร Stains (Seine-Saint-Denis), ร Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), ร Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), puis ร Argenteuil et Pontoise (Val-dโOise), ร Corbeil-Essonnes et Longjumeau (Essonne).
En 2015, lโรle-de-France comptait environ vingt-cinq mosquรฉes et oratoires sous contrรดle salafiste, le Grand Lyon une vingtaine et Marseille une douzaine. Dans le Nord, principalement entre Lille et Roubaix, elles รฉtaient une dizaine. Dโautres communautรฉs รฉtaient aussi repรฉrรฉes ร Vitrolles, Alรจs, Besanรงon, Brest, et mรชme en milieu rural, comme ร Artigat (Ariรจge), Chรขteauneuf (Cher), Marvejols (Lozรจre), Saint-Uze (Drรดme)โฆ Au total, tous ces lieux de culte rassemblaient entre 15 000 et 30 000 personnes, une population qui a doublรฉe depuis 2010.
Si le Qatar finance traditionnellement les associations et les mosquรฉes affiliรฉes aux Frรจres musulmans et donc ร lโUOIF, les communautรฉs salafistes bรฉnรฉficient du soutien financier de Saoudiens. La mosquรฉe de Cannes a reรงu un chรจque de 2 millions dโeuros, en 2014, de la part dโun mรฉcรจne de Djeddah, la deuxiรจme ville dโArabie saoudite, nommรฉ Saleh Abdullah Kamel, prรฉsident du groupe bancaire islamique Al-Baraka[142]. De faรงon gรฉnรฉrale, les mosquรฉes de France sollicitent de plus en plus les dons inรฉpuisables de Riyad, par lโintermรฉdiaire de nombreuses ONG saoudiennes, et un grand nombre des 350 mosquรฉes en cours de construction bรฉnรฉficieraient des pรฉtrodollars de lโArabie saoudite, comme ce fut dรฉjร le cas pour les mosquรฉes dโEvry (Essonne), de Lyon (Rhรดne) ou de Strasbourg (Bas-Rhin).
Quant aux prรชches tenus dans certaines de ces mosquรฉes, un officier du renseignement intรฉrieur me rappelait, dรฉbut dรฉcembre 2015, que plusieurs imams salafistes saoudiens ne sโembarrassaient plus des convenances du politiquement correct franรงais, tel le cheikh saoudien Saad Nasser al-Shatry qui avait fait lโobjet de lโun des premiers arrรชtรฉs dโexpulsion, en 2012[143]. Un autre prรฉdicateur wahhabite, Issa Assiri, justifiait ainsi les attentats de janvier 2015, dans un sermon prononcรฉ ร la mosquรฉe Saeed bin Jubair, ร Djeddah, en Arabie saoudite : ยซ Lโรฉpรฉe est plus vรฉridique que le livre. Sa pointe tranchante sรฉpare la sincรฉritรฉ de la facรฉtie. [โฆ] Cโest le langage que ces infidรจles juifs et chrรฉtiens comprennent. Cโest le seul langage quโils comprennent. [โฆ] Quand quelquโun maudit le prophรจte Mahomet ou se moque de lui, quelle doit รชtre sa punition ? Maudire ou se moquer du Prophรจte est un acte dโapostasie ; tous les รฉrudits en conviennent, que cette moquerie soit sรฉrieuse ou lรฉgรจre. Quiconque la commet, musulman ou infidรจle, doit รชtre tuรฉ, mรชme sโil se repent. ยป
Le 8 mai 2015, la mosquรฉe Abou Bakr, dans le quartier du Pile, ร Roubaix, avait accueilli, pour la troisiรจme fois en deux ans, le cheikh saoudien salafiste Mohammed Ramzan al-Hajiri qui faisait pourtant lโobjet dโune interdiction dโentrรฉe sur le territoire franรงais jusquโen 2050, รฉtant fichรฉ ยซ S ยป par la DGSI comme ยซ individu susceptible de troubler lโordre public en raison de ses prรชches islamistes radicaux[144] ยป.
***
Le piรจge salafiste
Nous affirmons que des organismes de bienfaisance รฉtablis par le gouvernement du Royaume dโArabie saoudite pour propager lโidรฉologie radicale wahhabite ont servi de sources majeures de financement et de soutien logistique ร Al-Qaรฏda, pendant toute la dรฉcennie qui a menรฉ au 11 Septembre.
Sean Carter[145].
Au lendemain des attentats, dรจs le 14 novembre 2015, lโancien juge antiterroriste Marc Trรฉvidic, qui sโy connaรฎt en matiรจre dโยซ Orient compliquรฉ ยป[146], dรฉnonรงait ร lโantenne de France 2 les relations ambiguรซs quโentretiennent les pays occidentaux avec certains รtats du Golfe, et notamment avec lโArabie saoudite. Les options gรฉopolitiques et รฉconomiques des pays occidentaux sont, selon lui, en partie responsables de lโexpansion du groupe รtat islamique, parce quโelles obligent ร la complaisance vis-ร -vis de lโidรฉologie islamiste la plus agressive : ยซ Le wahhabisme [dont lโArabie saoudite est le berceau] a diffusรฉ le salafisme sur la planรจte, depuis le conflit en Afghanistan, en somme depuis 1979 ยป, soutient lโex-juge antiterroriste. Avant de prรฉciser sa pensรฉe : ยซ Est-ce quโon est copains avec les Saoudiens pour des raisons รฉconomiques ? La politique amรฉricaine, cโest : โOn adore les fondamentalismes religieux sโils sont libรฉraux รฉconomiquement.โ Cโest comme รงa depuis des annรฉes. Cโest leur credo ! Cโest super les Saoudiens, cโest super le Qatar, les รmirats arabes unis, parce quโils commercentโฆ ยป Et de conclure : ยซ Elles sont oรน, nos valeurs ? On peut serrer la main de quelquโun qui voile intรฉgralement sa femme sous prรฉtexte quโil nous vend des armes ou quโon lui achรจte du pรฉtroleโฆ ยป
Quatre jours plus tard, il insistait, en des termes assez peu diplomatiques : ยป La France nโest pas crรฉdible dans ses relations avec lโArabie saoudite. Nous savons trรจs bien que ce pays du Golfe a versรฉ le poison dans le verre par la diffusion du wahhabisme. Les attentats de Paris en sont lโun des rรฉsultats. Proclamer quโon lutte contre lโislam radical tout en serrant la main au roi dโArabie saoudite revient ร dire que nous luttons contre le nazisme tout en invitant Hitler ร notre table[147]. ยป
ยซ Au cลur du systรจme ยป
Les rapports du renseignement intรฉrieur sur le financement clandestin de lโIESH, dont jโai rรฉvรฉlรฉ les contenus effarants dans le chapitre III de ce livre, comportent aussi lโextrait de relevรฉ dโun compte bancaire de lโInstitut de formation islamique. Sur quatre virements ร son crรฉdit, pour un montant total de 232 505,97 euros, la colonne ยซ origine des fonds ยป est trรจs significative. Un virement de 95 596 euros aurait, par exemple, รฉtรฉ effectuรฉ par le Minister of Awqaf and Islamic Affairs Kuwait (ministรจre des Donations et des Affaires islamiques du Koweรฏt), un autre, dโun montant de 72 968,69 euros rรฉfรฉrencรฉ sur le document, par lโInternational Development Fund[148]. Enfin, deux virements ont pour รฉmetteur lโInstitut culturel musulman de Suisse (La Chaux-de-Fonds, canton de Neuchรขtel), pour des montants successifs de 38 941,28 et 25 000 euros, ร deux mois de distance presque jour pour jour. Par ailleurs, ce compte aurait รฉgalement รฉtรฉ alimentรฉ de versements rรฉguliers en espรจces. Selon une fiche supplรฉmentaire des RG, ceux-ci auraient totalisรฉ 165 992 euros entre les 5 fรฉvrier et 11 septembre 2007, par exemple. Je rappelle que cet institut a รฉtรฉ fondรฉ (et quโil est toujours prรฉsidรฉ) par Mohamed Karmous[149], le passeur de 50 000 euros en liquide interpellรฉ et contrรดlรฉ le 30 avril 2007 par les douaniers franรงais dans le TGV Zurich-Paris. Et que cet institut est lui-mรชme massivement financรฉ par des รtats du Golfe[150]โฆ Pour Aleph, haut fonctionnaire du renseignement intรฉrieur, ces transferts financiers entre la Suisse et la France, que ce soit en liquide ou par virements bancaires, ont les caractรฉristiques classiques de la derniรจre phase dโun blanchiment qui masque lโidentitรฉ rรฉelle du premier et principal donateur.
Le jeudi 26 novembre 2015, analysant devant moi la documentation des RG sur le financement de lโIESH, Aleph sโexclame : ยซ Lร , nous sommes au cลur du systรจme ! Nous voyons un bout de lโexportation de la violence islamiste dont lโidรฉologie est lโลuvre des Frรจres musulmans et dont le financement est celle des pรฉtromonarchies du Golfe[151], de lโArabie saoudite et du Qatar en premier lieu. ยป Il se souvient, ainsi, de ce ยซ petit porteur ยป de deux valises bourrรฉes de quelque 600 millions dโeuros (en espรจces, euros et dollars), contrรดlรฉ par les douaniers entre la Suisse et Paris, en 2006, et dont les bagages devaient รชtre remis ร un officier de sรฉcuritรฉ de lโambassade dโArabie saoudite ร Parisโฆ
Blanchiments et noircissements princiers
Dโailleurs, si des sommes islamistes fabuleuses transitent ainsi, clandestinement, entre la Suisse et la France, un flux tout aussi considรฉrable dโargent sโรฉcoule dans le sens inverse. Blanchiment dโun cรดtรฉ, noircissement de lโautre, opacitรฉ totalement impunie au totalโฆ Ainsi, le 21 fรฉvrier 2004, lโauditeur interne de la banque suisse UBS en France organisait en urgence une rรฉunion de la cellule antiblanchiment de son รฉtablissement, suite ร la remise dโun chรจque de 10 millions de dollars ร destination de Genรจve[152]. Or, le bรฉnรฉficiaire du chรจque รฉtait le cheikh Khaled ben Ibrahim al-Ibrahim, lโun des dirigeants et actionnaires de la sociรฉtรฉ The Arab Palestinian Investment Co Ltd, dirigรฉe par Al-Walid ben Talal ben Abdelaziz Al Saoud. Le prince Al-Walid, nรฉ en 1955, propriรฉtaire de la Kingdom Holding Company, est un membre de la famille Al Saoud qui rรจgne alors (et toujours) sur lโArabie saoudite. Sa fortune a รฉtรฉ รฉvaluรฉe ร 19,6 milliards de dollars (15,3 milliards dโeuros) par Forbes en mars 2011, le plaรงant au 26e rang des personnes les plus fortunรฉes dans le monde. Le contrรดleur de la banque transmet aussitรดt ses informations aux services de Tracfin, car il existe, selon un rapport interne dโUBS en date du 1er octobre 2004, un ยซ risque avรฉrรฉ sur le dossier qui devait รชtre traitรฉ en urgence ยปโฆ
Au sujet de ces mouvements financiers suspects, concernant de prรจs ou de loin la famille princiรจre saoudienne, Aleph mโexplique que, de fait, les services occidentaux sont toujours particuliรจrement vigilants depuis les attentats du 11 septembre 2001, qui ont conduit les enquรชteurs amรฉricains ร mettre au jour les circuits de financement de Ben Laden[153]. Ils y soupรงonnent a priori du ยซ blanchiment ร lโenvers ยป โ dit aussi ยซ noircissement ยป โ de capitaux lรฉgaux qui, par cascade de virements sur des comptes non dรฉclarรฉs, ouverts dans des paradis fiscaux et judiciaires, finissent par alimenter, au nom de la taqwa (piรฉtรฉ), une multitude dโorganisations islamistes ou dโagents de la diplomatie secrรจtes des Saoud, dont les activitรฉs peuvent รชtre in fine criminelles, voire terroristes.
Un Golfe pas trรจs clair
Dans les jours qui ont suivi les attentats du vendredi 13 novembre, le prรฉsident de la Rรฉpublique faisait passer le message ร plusieurs รฉmissaires du Golfe ร Paris quโil allait rรฉviser ses relations avec leur pays dโorigine. Non seulement lโopinion publique franรงaise semblait faire le lien, de faรงons diverses, entre les pรฉtromonarchies et lโรtat islamique, mais Franรงois Hollande se disait trรจs dรฉรงu de la faiblesse du nombre de contrats effectivement signรฉs avec lโArabie saoudite. Ainsi la visite du Premier ministre Manuel Valls ร Riyad, ร la mi-octobre, a gรฉnรฉrรฉ moins dโun milliard dโeuros de commandes ferme.
Pourtant, le 13 octobre 2015, le mรชme Manuel Valls, arrivรฉ la veille en Arabie saoudite en compagnie du ministre de la Dรฉfense Jean-Yves Le Drian, avait annoncรฉ lui-mรชme dans un tweet triomphal : ยซ France-Arabie saoudite : 10 milliards โฌ de contrats ! Le gouvernement mobilisรฉ pour nos entreprises et lโemploi. MV ยป Les services du Premier ministre prรฉcisaient dans la foulรฉe que ces contrats portaient sur diffรฉrents secteurs industriels : infrastructures, santรฉ, satellites, agro-alimentaire, activitรฉs maritimes, mais aussi armement โ 30 patrouilleurs rapides devant faire lโobjet dโune commandeโฆ ร la fin de lโannรฉe.
Dรฉjร , le 24 juin 2014, le ministre des Affaires รฉtrangรจres Laurent Fabius et Mohamed ben Salman, ministre saoudien de la Dรฉfense, avaient annoncรฉ lโachat par Riyad de 23 hรฉlicoptรจres Airbus H 145, pour une valeur dโenviron 500 millions dโeuros. Et selon Laurent Fabius, une vingtaine dโautres projets, reprรฉsentant ยซ plusieurs dizaines de milliards dโeuros ยป, รฉtaient alors en discussion entre les deux pays, qui se promettaient aussi dโรฉtudier la faisabilitรฉ de la construction de deux rรฉacteurs nuclรฉaires pressurisรฉs europรฉens (EPR) en Arabie saoudite. ยซ Nous allons รฉgalement signer un accord sur la formation ร la sรปretรฉ nuclรฉaire et un autre sur le traitement des dรฉchets nuclรฉaires ยป, ajoutait, le mรชme jour, Laurent Fabius. Le chef de la diplomatie franรงaise annonรงait enfin ยซ un engagement ยป de lโArabie saoudite sur lโachat de patrouilleurs rapides pour sa marine : ยซ Cela reprรฉsente ร la fois beaucoup de crรฉations dโemplois et plusieurs centaines de millions dโeuros. ยป Cรดtรฉ saoudien, Mohamed ben Salman prรฉcisait quโil discutait encore le prix des naviresโฆ
Un peu plus dโun mois plus tรดt, le 5 mai 2015, Franรงois Hollande lui-mรชme et Laurent Fabius encore rรชvaient dรฉjร tout haut de contrats mirifiques avec Riyad, lors dโun voyage de commerce en Arabie saoudite avec laquelle la France discutait de vingt projets รฉconomiques ยซ reprรฉsentant plusieurs dizaines de milliards dโeuros ยป.
La veille, le prรฉsident franรงais avait assistรฉ, ร Doha (Qatar), ร la signature officielle de deux contrats de vente de 24 avions de combat Rafale ร lโรฉmirat, pour un montant de 6,3 milliards dโeuros. Un autre ยซ contrat ยป, confidentiel celui-ci, รฉtait parallรจlement en nรฉgociation. Il sโagissait dโun accord intergouvernemental portant sur la formation de 36 pilotes, dโune centaine de mรฉcaniciens, mais aussi dโofficiers de renseignement. De fait, il y a de nombreuses annรฉes que les dirigeants franรงais entretiennent des relations aussi intenses quโintรฉressรฉes avec le Qatar, pourtant soupรงonnรฉ dโรชtre excessivement laxiste quant au financement du terrorisme par ses nombreuses et richissimes fondations prรฉtendument caritatives. Beaucoup dโhommes et de femmes politiques franรงais de premier rang sont ou ont รฉtรฉ des habituรฉs des sรฉjours ร Doha[154]โฆ
Lโor noir du terrorisme
Dans une tribune รฉclairรฉe[155], Pascal Canfin, conseiller principal sur le climat au World Resources Institute (WRI), et ancien ministre dรฉlรฉguรฉ du Dรฉveloppement (de mai 2012 ร mars 2014), prรฉcisait que ยซ les mouvements terroristes comme certaines filiales dโAl-Qaรฏda, en Syrie notamment, sont en partie financรฉs par des dons en provenance des pays du Golfe comme le Koweรฏt, le Qatar ou lโArabie saoudite ยป. Certes, si ยซ ces dons ne sont pas des financements directs dโรtats (mรชme si certains des alliรฉs dโAl-Qaรฏda en bรฉnรฉficient), ils transitent par des fondations privรฉes initiรฉes ou situรฉes dans le Golfe et dont les autoritรฉs nโignorent rienโฆ sans pour autant agir ยป.
Lโรฉquation est trรจs simple : ยซ Directement ou indirectement les revenus du pรฉtrole sont donc ร la base de la puissance รฉconomique des groupes terroristes qui ont frappรฉs la France. Or, ces financeurs des groupes terroristes tirent leur fortune de lโor noirโฆ que nous consommons. ยป Sa consรฉquence politique lโest tout autant : ยซ La faรงon dont la France traite โ ou non โ cette question du financement dans ces relations plus quโamicales avec le Qatar et lโArabie saoudite mรฉrite un dรฉbat public qui nโa jusquโร prรฉsent pas eu lieu. ยป
En juin 2014, dรฉjร , le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, affirmait : ยซ Nous tenons lโArabie saoudite pour responsable des aides financiรจre et morale que les groupes djihadistes reรงoivent. ยป Les services de renseignement de son pays avaient rรฉcupรฉrรฉ, peu auparavant, 160 clรฉs USB dans la cache dโun chef de lโรtat islamique en Irak et au Levant, dans lesquelles รฉtaient enregistrรฉes des informations inรฉdites sur la comptabilitรฉ de lโorganisation terroriste[156].
La dรฉclaration irakienne nโรฉtait pas de nature ร surprendre Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sรฉcuritรฉ de la DGSE, lโun des meilleurs experts franรงais de lโยซ Orient compliquรฉ ยป. Dans une postface, datรฉe de 2013, ร son tรฉmoignage trรจs dense, Au cลur des services spรฉciaux, recueilli par le journaliste Jean Guisnel[157], le maรฎtre espion dรฉnonรงait ยซ lโimplication grandissante et parfois dรฉterminante de lโรฉmirat du Qatar, en concurrence avec les Saoudiens et parfois ร leurs dรฉpens, dans le soutien aux forces politiques islamistes et aux rรฉbellions armรฉes salafistes ยป. Il ajoutait : ยซ Cโest ainsi quโon voit maintenant la patte du Qatar sur tous les thรฉรขtres politiques et militaires de lโactivisme islamiste, [โฆ] avec la complaisance naรฏve, intรฉressรฉe ou hypocrite de dรฉcideurs occidentaux. ยป Et il se permettait mรชme dโavertir : ยซ Je pose depuis plusieurs mois cette mรชme question avec insistance : โles investissements massifs du Qatar et de lโArabie saoudite dans nos รฉconomies de crise valent-ils notre complaisance face ร la montรฉe dโune barbarie dont nous aurions tort de croire que nous sommes ร lโabri ?โ ร chacun dโy rรฉpondre en son รขme et conscience[158]. ยป Ou de ne pas y rรฉpondreโฆ
Les enfants djihadistes des รฉmirs
De fait, les dรฉnonciations virulentes des relations ยซ hypocrites ยป entre la France et les pรฉtromonarchies du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tรชte, se sont multipliรฉes aprรจs les attentats meurtriers du vendredi 13 novembre. Parmi elles, la tribune de lโรฉcrivain algรฉrien Kamel Daoud[159], publiรฉe en anglais et en franรงais (!), par le quotidien amรฉricain The New York Times[160],et largement diffusรฉe sur les rรฉseaux sociaux, a eu un retentissement considรฉrable. Le texte, inspirรฉ une colรจre froide, sโouvrait sur cette leรงon parfaitement raisonnรฉe : ยซ Daesh noir, Daesh blanc. Le premier รฉgorge, tue, lapide, coupe les mains, dรฉtruit le patrimoine de lโhumanitรฉ, et dรฉteste lโarchรฉologie, la femme et lโรฉtranger non musulman. Le second est mieux habillรฉ et plus propre, mais il fait la mรชme chose. Lโรtat islamique et lโArabie saoudite. Dans sa lutte contre le terrorisme, lโOccident mรจne la guerre contre lโun, tout en serrant la main de lโautre. Mรฉcanique du dรฉni, et de son prix. On veut sauver la fameuse alliance stratรฉgique avec lโArabie saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergรฉ religieux qui produit, rend lรฉgitime, rรฉpand, prรชche et dรฉfend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain dont se nourrit Daesh. ยป
Dโautres grandes plumes ont dรฉnoncรฉ pareillement, au cours des mรชmes jours dโangoisse, les relations ยซ intรฉressรฉes ยป avec lโArabie saoudite et le Qatar. Dans une tribune publiรฉe par Le Monde[161], le 17 novembre 2015, les historiens Sophie Bessis et Mohamed Harbi dรฉnonรงaient, eux aussi, la filiation idรฉologique entre lโรtat islamique et le royaume saoudien : ยซ Le djihadisme est avant tout lโenfant des Saoud et autres รฉmirs auxquels [la France] se fรฉlicite de vendre ร tour de bras ses armements sophistiquรฉs, faisant fi des โvaleursโ quโelle convoque un peu vite en dโautres occasions. Jamais les dirigeants franรงais ne se sont posรฉ la question de savoir ce qui diffรฉrencie la barbarie de Daech de celle du royaume saoudien. On ne veut pas voir que la mรชme idรฉologie les anime. Exigeons que la France mette un terme ร ses relations privilรฉgiรฉes avec lโArabie saoudite et le Qatar, les deux monarchies oรน lโislam wahhabite est la religion officielle, tant quโelles nโauront pas coupรฉ tout lien avec leurs รฉpigones djihadistes, tant que leurs lois et leurs pratiques iront ร lโencontre dโun minimum dรฉcent dโhumanitรฉ. ยป
Moins de dix jours plus tard, Sophie Bessis donna la mesure de la vanitรฉ de ses exigences diplomatiques. Le 26 novembre, rรฉpondant en direct aux questions des internautes sur le site du quotidien Le Monde (lemonde.fr)[162], elle expliquait quโยซ au total, lโArabie saoudite a dรฉpensรฉ des dizaines de milliards de dollars dans lโensemble du monde musulman pour construire des mosquรฉes, former des imams, financer des รฉcoles coraniques enseignant cette forme particuliรจre dโislam ยป, et quโยซ avec cette force de frappe financiรจre considรฉrable, elle a pu faire progressivement de ce qui รฉtait une secte ultra-minoritaire dans le monde musulman la forme dominante de lโislam sunnite aujourdโhui ยป. Elle prรฉcisait : ยซ Depuis 1979 au moins, lโArabie saoudite est lโun des principaux bailleurs de fonds des mouvements extrรฉmistes sunnites, armรฉs ou non. ยป Mais, surtout, elle concluait que ยซ de toute faรงon, la France nโa pour lโinstant aucune intention de revoir les relations privilรฉgiรฉes quโelle entretient avec lโArabie saoudite et le Qatar, [puisque] ses diplomates et ses responsables sโรฉvertuent ร dรฉgager la responsabilitรฉ de ces deux pays dans lโexpansion du djihadisme, car la dรฉpendance financiรจre franรงaise vis-ร -vis dโeux reste extrรชmement importante ยป.
Le piรจge
ยซ Dรฉpendance financiรจre franรงaise ยปโฆ Comment expliquer autrement cette insistance du Premier ministre, Manuel Valls, ร dรฉdouaner de faรงon rรฉpรฉtitive lโArabie saoudite de toute responsabilitรฉ dans les attentats du vendredi 13 novembre 2015 ? Car il affirmait, au micro de France Inter, le 17 novembre : ยซ Le pouvoir en Arabie saoudite comme au Qatar lutte contre Daech, cโest incontestable, et je nโai pas de raison aujourdโhui de douter de lโengagement de ces deux gouvernements. ยป Puis, le 24 novembre, au Petit Journal de la chaรฎne de tรฉlรฉvision Canal Plus : ยซ LโArabie saoudite, contrairement ร ce que jโai lu ici ou lร , ne finance pas Daech, au contraire, elle le combat. ยป Sans sourcillerโฆ
Le Premier ministre ignore-t-il que la famille royale dโArabie saoudite dรฉverse chaque annรฉe des dizaines de milliards de pรฉtrodollars sur les innombrables comptes bancaires des grands oulรฉmas du clergรฉ wahhabite de Riyad[163], dont beaucoup sont gรฉrรฉs ร la City de Londres ? Que ces fortunes inรฉpuisables sont investies dans le monde entier afin dโimposer le wahhabisme par le financement, pour une grande part clandestin, de mosquรฉes, dโรฉcoles coraniques et de formation dโimams, dโorganisations islamistes lรฉgales et de groupes sunnites djihadistes de plus en plus massifs (Al-Qaรฏda, Jabhat al-Nosra, รtats islamiqueโฆ) ?
Pour la plupart des spรฉcialistes du Moyen-Orient, les arcanes du financement des groupes terroristes, en Syrie et en Irak, ne sont pourtant pas difficiles ร dรฉchiffrer[164]. Pour eux, il ne fait aucun doute que lโArabie saoudite a soutenu dรจs le dรฉbut et soutient toujours des groupes salafistes de lโopposition syrienne, et que le Qatar a fait de mรชme, en concurrence des Saoudiens, en finanรงant Jabhat al-Nosra, organisation rattachรฉe ร Al-Qaรฏda, jusquโen avril 2013, date ร partir de laquelle ses financements se sont portรฉs sur lโรtat islamique.
Pour finir cette รฉvaluation de la nocivitรฉ des ยซ relations privilรฉgiรฉes ยป de la France avec le Qatar et lโArabie saoudite, il est trรจs utile dโentendre lโanalyse de Pierre-Jean Luizard, historien de lโislam contemporain[165]. Selon lui, les attentats du vendredi 13 novembre 2015 ont principalement visรฉ ร ยซ tenter dโentraรฎner la sociรฉtรฉ franรงaise, ร lโinstar de ce qui a รฉtรฉ rรฉussi en Irak, vers un morcellement communautaire entre des groupes confessionnels, voire ethniques, qui ont peur les uns des autres, qui se suspectent les uns les autres ยป.
Cette stratรฉgie dโincitation ร la guerre civile doit รชtre prise au sรฉrieux, selon lui, car ยซ le bain salafiste lรฉgitime de plus en plus la constitution sur le mode sectaire dโune forme de contre-sociรฉtรฉ qui irrigue aujourdโhui une partie des mosquรฉes et sรฉduit des jeunes musulmans qui โreviennentโ ร lโislam dans les banlieues ยป. Il est en effet dรฉsormais รฉvident que ยซ lโรtat islamique considรจre aujourdโhui quโun certain nombre de jeunes de banlieue, notamment liรฉs ร la dรฉlinquance, constituent un terrain de chasse privilรฉgiรฉ pour lui ยป. Lโhistorien est donc inquiet et le dit clairement : ยซ On pense ร une rรฉรฉdition des รฉmeutes de 2005, ce que jโespรจre on ne verra pas. Mais, si par malheur cela devait se reproduire, lร , les choses seraient beaucoup plus graves, car elles risqueraient dรฉsormais dโรชtre dans un cadre politique et religieux pouvant aboutir ร des conflits communautaires en France. ยป
[1]. Traduction en franรงais rรฉalisรฉe par Muhammad Hamidullah, rรฉvisรฉe et รฉditรฉe par le Comitรฉ permanent des recherches scientifiques et de la dรฉlivrance des fatwas (Dar Al-Ifta) du royaume dโArabie saoudite, publiรฉe en 1990 sous le titre Le Saint Coran et la traduction en langue franรงaise du sens de ses versets.
[2]. La personne gravement blessรฉe doit รชtre alors traitรฉe ou mรชme opรฉrรฉe immรฉdiatement et sur place, ou dans des dรฉlais minimaux.
[3]. Carine Bobbera, ยซ Soigner les blessures invisibles ยป, Armรฉes dโaujourdโhui, octobre 2012 : ยซ Vรฉritables blessures, ces atteintes psychiques peuvent รชtre trรจs invalidantes, dans la vie professionnelle, familiale ou sociale. โCeux qui en souffrent nโen parlent pas spontanรฉment ou trรจs peuโ, observe le professeur Jean-Philippe Rondier, psychiatre ร lโhรดpital dโinstruction des armรฉes Percy. ยป
[4]. Communiquรฉ en plusieurs langues diffusรฉ par le biais dโune vidรฉo, amplement relayรฉe sur les rรฉseaux sociaux. Dans un nouveau numรฉro de Dar al-Islam, la revue en franรงais de lโรtat islamique, qui a รฉtรฉ mis en ligne le 30 novembre 2015 et diffusรฉ par Twitter, les enseignants de lโรฉcole laรฏque sont menacรฉs de mort en ces termes : ยซ Il devient clair que les fonctionnaires de lโรducation nationale qui enseignent la laรฏcitรฉ tout comme ceux des services sociaux qui retirent les enfants musulmans ร leurs parents sont en guerre ouverte contre la famille musulmane. [โฆ] Il est donc une obligation de combattre et de tuer, de toutes les maniรจres lรฉgifรฉrรฉes, ces ennemis dโAllah ยป (Memri, 1er dรฉcembre 2015).
[5]. Terroriste qui assassina sept personnes, dont trois enfants juifs, et fait six blessรฉs, en mars 2012, ร Toulouse (Haute-Garonne) et Montauban (Tarn-et-Garonne).
[6]. Les brigands dโOffenbach chantaient : ยซ Nous sommes les carabiniers/La sรฉcuritรฉ des foyers/Mais par un malheureux hasard/Au secours des particuliers/Nous arrivons toujours trop tard ยป (Les Brigands, opรฉra-bouffe, 1869).
[7]. Xavier Raufer commente (Atlantico, 30 novembre 2015) : ยซ Des semaines, voire des mois, vingt individus (repรฉrรฉs ร ce jour) sillonnent lโEurope ร leur aise, de la Grรจce ร Paris via les Pays-Bas et Bruxelles โ Alerte, zรฉro. ยป
[8]. La compรฉtence de Tracfin en matiรจre de renseignement sur les circuits financiers clandestins et les opรฉrations qui pourraient รชtre destinรฉes au financement du terrorisme et au blanchiment de fonds illicites est saluรฉe par tous les professionnels. Ce service dโenquรชte administrative dรฉpend du ministรจre de lโรconomie et des Finances et fonctionne principalement ร partir des dรฉclarations de soupรงon des organismes financiers assujettis ร lโobligation de dรฉclaration de soupรงon.
[9]. La Banque de France et lโAutoritรฉ de contrรดle prudentiel et de rรฉsolution (ACPR).
[10]. Confรฉrence de lโACPR du 20 novembre 2015, ยซ Le contrรดle des pratiques commerciales ยป, Discours introductif de Franรงois Villeroy de Galhau : acpr.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/acp/Communication/Conferences/20151120-Discours-Francois-Villeroy-de-Galhau.pdf.
[11]. Ces 600 milliards qui manquent ร la France, Seuil, 2012, nouv. รฉd. en coll. ยซ Points ยป, 2012, p. 23, 46 et 160, principalement.
[12]. Lire, au chapitre II, les pages consacrรฉes ร la ยซ destruction du renseignement financier ยป.
[13]. Un dรฉcret de 2010 prรฉcise que peuvent รชtre fichรฉes ยซ S ยป les personnes ยซ faisant lโobjet de recherches pour prรฉvenir des menaces graves pour la sรฉcuritรฉ publique ou la sรปretรฉ de lโรtat, dรจs lors que des informations ou des indices rรฉels ont รฉtรฉ recueillis ร leur รฉgard ยป.
[14]. Intelligence Online, 2 dรฉcembre 2015.
[15]. Inspecteur gรฉnรฉral des Finances, nรฉ en 1952, Alexandre Jevakhoff fut directeur adjoint du cabinet de Michรจle Alliot-Marie aux ministรจres de la Dรฉfense, de lโIntรฉrieur, de la Justice et des Affaires รฉtrangรจres, de 2002 ร 2011. Lors de son passage au cabinet de la ministre de lโIntรฉrieur (2007-2009), il fut chargรฉ, entre autres, des questions dโintelligence รฉconomique et de la politique de soutien aux technologies liรฉes ร la sรฉcuritรฉ des nouveaux systรจmes dโinformation.
[16]. Direction gรฉnรฉrale de la sรฉcuritรฉ intรฉrieure (DGSI) et Direction du renseignement de la prรฉfecture de police de Paris (DRPP).
[17]. Direction nationale du renseignement et des enquรชtes douaniรจres (DNRED) et Tracfin.
[18]. En mai 2014, la Direction gรฉnรฉrale de la sรฉcuritรฉ intรฉrieure a remplacรฉ la Direction centrale du renseignement intรฉrieur, laquelle avait รฉtรฉ fondรฉe en 2008 par la fusion aux effets catastrophiques de la Direction de la surveillance du territoire et de la Direction centrale des renseignements gรฉnรฉraux. En janvier 2012, Yves Bertrand, ancien directeur des RG, estimait que lโยซ on ne fusionne pas un service dont la vocation est avant tout judiciaire et opรฉrationnelle, comme la DST, avec un service dโinformation, comme les RG, qui nโa pas dโattribution judiciaire ยป, sinon pour crรฉer une ยซ police politique ยป, ce qui reprรฉsentait, selon lui, une ยซ atteinte aux libertรฉs ยป (Fabrice Arfi et Karl Laske, ยซ Lโancien patron des RG rรฉvรจle lโexistence dโun systรจme dโรฉcoutes sauvages ยป, Mediapart, 20 janvier 2012).
[19]. ยซ Terroriste du Stade de France โ Bilal Hadfi, kamikaze de 20 ans ยป, Paris Match, 16 novembre 2015.
[20]. Gilles Kepel, avec Antoine Jardin, Terreur dans lโHexagone. Genรจse du djihad franรงais, Gallimard, 2015, p. II et III.
[21]. Alain Auffray, ยซ Le parcours de Samy Amimour, kamikaze du Bataclan ยป, Libรฉration, 16 novembre 2015.
[22]. Quatre personnes assassinรฉes le samedi 24 mai 2014.
[23]. Le 7 janvier 2015, vers 11 h 30, les frรจres Kouachi faisaient irruption dans les locaux du journal satirique ร Paris. Ils y tuaient douze personnes et en blessaient onze autres, dont quatre griรจvement, avec des fusils dโassaut Kalachnikov.
[24]. Le 21 aoรปt 2015, vers 17 h 50, Ayoub el-Khazzani, armรฉ dโun fusil dโassaut Kalachnikov, de neuf chargeurs, dโun pistolet automatique Luger M80 et dโun cutter, montรฉ en gare de Bruxelles-Midi, ouvrit le feu dans le train ร grande vitesse Thalys nยฐ 9364 reliant Amsterdam ร Paris, peu aprรจs le passage du convoi en France, ร Oignies (Pas-de-Calais). Lโattentat ne fit aucun mort, grรขce ร lโintervention de plusieurs passagers.
[25]. ยซ Abaaoud tuรฉ : le terroriste le plus recherchรฉ dโEurope รฉtait ร Paris ยป, Mediapart, 19 novembre 2015.
[26]. Aziz Zemouri, ยซ Attentats de Paris : les confidences meurtriรจres dโAbaaoud ยป, Le Point (lepoint.fr), 18 dรฉcembre 2015.
[27]. Le Livre blanc sur la dรฉfense et la sรฉcuritรฉ nationale (juillet 2013), qui fixe la stratรฉgie franรงaise, dรฉfinit le terrorisme comme ยซ un mode dโaction auquel ont recours des adversaires qui sโaffranchissent des rรจgles de guerre conventionnelle, [โฆ] frappant sans discernement des civils, la violence quโils dรฉploient visant dโabord ร tirer parti des effets que son irruption brutale produit sur les opinions publiques pour contraindre les gouvernements ยป.
[28]. Titre dโun entretien entre Pasqua et Philippe Bouvard, paru dans Paris-Match, nยฐ 1925, 18 avril 1986. Citรฉ aussi par Le Figaro du 8 fรฉvrier 1986 et Le Monde du 16 mars 1989.
[29]. Dominique Lorentz, Une guerre, Les Arรจnes, 1997. Selon la journaliste, les รฉvรฉnements terroristes des annรฉes 1985 et 1986 (otages au Liban, attentats ร Paris en septembre 1986, assassinat de Georges Besse le 17 novembre 1986โฆ) รฉtaient orchestrรฉs par lโIran visant ร faire pression sur la France, afin de rรฉcupรฉrer ses droits dโactionnaire dโEurodif, de recevoir la part dโuranium enrichi contractuellement promise et dโalimenter son programme nuclรฉaire. Cette thรจse nโa jamais รฉtรฉ clairement dรฉmentie.
[30]. Groupe combattant qui sโest opposรฉ au gouvernement algรฉrien de 1993 au 13 janvier 2000. Il รฉtait issu du Front islamique du salut (FIS), dont il formait la branche armรฉe. Plusieurs รฉtudes ont soulignรฉ le rรดle du financement extรฉrieur du FIS par lโArabie saoudite. Fondรฉ le 18 fรฉvrier 1989 dans la mosquรฉe Al-Sunna de Bab el-Oued ร Alger, le FIS est principalement constituรฉ du clan de la Djazaara, proche des Frรจres musulmans รฉgyptiens, et du clan de la Salaafia, partisan dโune islamisation radicale de la sociรฉtรฉ algรฉrienne, et plutรดt internationaliste.
[31]. Le Groupe islamique armรฉ (GIA) a pour but de renverser le gouvernement algรฉrien, pour le remplacer par un รtat islamique. Lโorganisation est considรฉrรฉe comme proche dโAl-Qaรฏda par lโONU. Ses actions terroristes, particuliรจrement violentes, ont visรฉ la France dans les annรฉes 1994, 1995 et 1996.
[32]. Antoine Peillon, ยซ Les rรฉseaux islamistes europรฉens sous haute surveillance ยป, InfoMatin, 11 aoรปt 1994.
[33]. Antoine Peillon, ยซ Les commandos islamistes mobilisent toutes les polices ยป, InfoMatin, 8 aoรปt 1994.
[34]. Antoine Peillon, ยซ La police intensifie sa guerre secrรจte contre les rรฉseaux islamistes ยป, InfoMatin, 10 aoรปt 1994.
[35]. Ennahdha, le ยซ Mouvement de la Renaissance ยป est un parti politique islamiste. Selon le politologue Vincent Geisser (cf. Cรฉline Lussato, ยซ Tunisie. Dโoรน vient le parti islamique Ennahdha ? ยป, Le Nouvel Observateur, 6 fรฉvrier 2013), ce parti ยซ est, au dรฉpart, dans la mouvance des Frรจres musulmans ยป. Certes, ยซ il nโa pas de lien organique avec les Frรจres musulmans รฉgyptiens, mais il est dans lโidรฉologie des Frรจres musulmans ยป.
[36]. Antoine Peillon, ยซ La base arriรจre du GIA en France est dรฉstabilisรฉe ยป et ยซ Lโislamisme ร main armรฉe ยป, InfoMatin, 9 novembre 1994.
[37]. Flore Thomasset, ยซ Trois gรฉnรฉrations de djihadistes franรงais ยป, La Croix (la-croix.com), 18 novembre 2015.
[38]. Ibid.
[39]. Cรฉdric Mathiot, ยซ Amedy Coulibaly et son mentor Djamel Beghal auraient รฉtรฉ voisins de cellule en 2005 ยป, Libรฉration (liberation.fr), 16 janvier 2015, et Jacques Follorou, Simon Piel et Matthieu Suc, ยซ Djamel Beghal, maรฎtre ร penser du terrorisme ยป, Le Monde (lemonde.fr), 29 janvier 2015. Dans un document du 26 juillet 2013, le parquet de Paris dรฉfinit Amedy Coulibaly et Chรฉrif Kouachi, les futurs auteurs des attentats de janvier 2015, comme ยซ les โรฉlรจvesโ de Djamel Beghal ยป.
[40]. Une vรฉritรฉ si dรฉlicate, Seuil, 2014.
[41]. Simon Piel et Laurent Borredon, ยซ Des djihadistes surveillรฉs et fichรฉs en vain ยป, Le Monde (lemonde.fr), 23 novembre 2015.
[42]. Antoine Peillon, ยซ Renseignement, justice, police : oรน sont les โfaillesโ ? ยป, La Croix (la-croix-com), 10 janvier 2015.
[43]. ยซ Il y a une faille, bien รฉvidemment ; quand il y a dix-sept morts, cโest quโil y a eu des failles ยป, a ainsi reconnu le Premier ministre, Manuel Valls, sur BFMTV, dรจs le vendredi soir 9 janvier. Il avait dรฉjร affirmรฉ, peu auparavant, sur TF1 : ยซ Nous devons tirer des leรงons, analyser de prรจs ce qui sโest passรฉ. Nous le devons, ce devoir de vรฉritรฉ, aux victimes, ร leurs familles et ร nos compatriotes. ยป
[44]. La DRPP ne dispose que dโun budget de 1,8 million dโeuros (hors personnel) pour 900 agents.
[45]. La fusion entre les Renseignements gรฉnรฉraux et la Direction de la surveillance du territoire, dรฉcidรฉe par le nouveau prรฉsident de la Rรฉpublique Nicolas Sarkozy, est annoncรฉe le 13 septembre 2007 par la ministre de lโIntรฉrieur Michรจle Alliot-Marie. Les textes fondateurs de la DCRI sont adoptรฉs le 7 avril 2008, avec une date dโapplication effective au 1er juillet 2008. Bernard Squarcini, alors directeur de la DST, est nommรฉ ร la tรชte de la nouvelle DCRI.
[46]. ยซ Les inquiรฉtudes dโun officier du renseignement ยป, propos recueillis par Antoine Peillon, La Croix (la-croix.com), 10 janvier 2015.
[47]. La zakรขt ou zakat, lโยซ aumรดne lรฉgale ยป, est le troisiรจme des piliers de lโislam.
[48]. Intelligence Online, 18 novembre 2015.
[49]. Son vรฉritable nom est Kazem Rachid al-Jbouri. Cโest un ancien officier des services de sรฉcuritรฉ extรฉrieure de Saddam Hussein.
[50]. Successeur, en 2010, dโHamid Daoud Muhammad Khalil al-Zawi, alias Abou Omar al-Baghdadi, ร la tรชte de lโรtat islamique dโIrak. Le 29 juin 2014, il sโest autoproclamรฉ calife de lโรtat islamique, sous le nom dโIbrahim, se prรฉsentant ainsi comme le commandeur universel des musulmans.
[51]. Il sโagit dโAbdelilah Ziyad, islamiste marocain, condamnรฉ ร huit ans de prison pour avoir organisรฉ lโattentat contre lโhรดtel Atlas Asni de Marrakech (2 morts), en aoรปt 1994. ยซ Le djihad commande de rรฉpondre ร la violence par la violence ยป, affirmait-il en 1996, lors de son procรจs ร Paris.
[52]. Yann Philippin, Marine Turchi et Fabrice Arfi, ยซ Comment la DGSI a ratรฉ Ismaรซl Mostefaรฏ, lโun des kamikazes du Bataclan ยป, Mediapart, 22 novembre 2015.
[53]. Lโattaque projetรฉe par Ayoub el-Khazzani, un islamiste marocain, fut, on le sait, dรฉjouรฉe par des passagers du train. Le 26 aoรปt 2015, lโagresseur de 26 ans, qui aurait sรฉjournรฉ en Syrie, vรฉcu pendant une annรฉe en Espagne, en 2014, et dรฉmรฉnagรฉ en Belgique en 2015, fut mis en examen pour tentatives dโassassinats, association de malfaiteurs et dรฉtention dโarmes, le tout en relation avec une entreprise terroriste.
[54]. Paris Match, 30 septembre 2015.
[55]. Antoine Peillon, ยซ Lโespion qui venait du chaud ยป, La Croix, 7 octobre 2011, p. 24.
[56]. Michel Delรฉan, ยซ Un ex-directeur de la DGSE : โOn a baissรฉ la garde sur le renseignement humainโ ยป, Mediapart, 20 novembre 2015.
[57]. Ibid.
[58]. Publiรฉ en exclusivitรฉ par La Croix, le 5 avril 2013. Antoine Peillon, ยซ Un rapport accuse le renseignement intรฉrieur dโentraver la justice ยป.
[59]. Le 3 juin 2013, รric Bellemin-Comte, jusquโalors commissaire divisionnaire, mis ร disposition des services du Premier ministre pour exercer les fonctions de conseiller auprรจs du coordonnateur national du renseignement ร Paris, fut promu contrรดleur gรฉnรฉral des services actifs de la police nationale, par dรฉcret du prรฉsident de la Rรฉpublique.
[60]. Ces 600 milliards qui manquent ร la France, op. cit., p. 48-58.
[61]. Il restera ร lโรlysรฉe, au mรชme poste ultra-sensible, sous la prรฉsidence de Franรงois Hollande, jusquโen juin 2013.
[62]. Ces 600 milliards qui manquent ร la France, op. cit., p. 45-48.
[63]. Dรฉcision nยฐ 2011-192 QPC du 10 novembre 2011. Le Conseil constitutionnel avait รฉtรฉ saisi le 6 septembre prรฉcรฉdent par la Cour de cassation au nom des familles des victimes de lโattentat de Karachi.
[64]. Le 8 mai 2002, un attentat-suicide tua 14 personnes, dont 11 employรฉs franรงais de la Direction des constructions navales (DCN), ร Karachi. Jusquโen juin 2009, lโattentat fut attribuรฉ ร Al-Qaรฏda, notamment par lโex-juge Bruguiรจre chargรฉ de lโenquรชte de 2002 ร 2007. Depuis, les juges du pรดle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris, Marc Trรฉvidic et Yves Jannier, privilรฉgient lโhypothรจse de reprรฉsailles ร lโencontre de la France, pour des motifs financiers.
[65]. Entrรฉ ร la DST en octobre 1991, il y avait pris la tรชte de la division B3, chargรฉe notamment de surveiller les sociรฉtรฉs dโintelligence รฉconomique, en septembre 2001.
[66]. รlisabeth Fleury, ยซ Karachi : un conseiller ร lโรlysรฉe au cลur des interrogations ยป, Le Parisien, 13 octobre 2013.
[67]. Le juge Marc Trรฉvidic fut chargรฉ de lโenquรชte, depuis 2007, jusquโร son dรฉpart contraint du pรดle antiterroriste en aoรปt 2015. Deux proches de Nicolas Sarkozy, Nicolas Bazire (ex-directeur de campagne รฉlectorale dโรdouard Balladur en 1995) et Thierry Gaubert, ont รฉtรฉ mis en examen dans ce volet politico-financier de lโaffaire Karachi, ainsi que lโancien ministre UMP Renaud Donnedieu de Vabres et Ziad Takieddine, intermรฉdiaire dans les ventes dโarmes, proche de Jean-Franรงois Copรฉ et de Brice Hortefeux.
[68]. Journaliste dโinvestigation hors pair, auteur, entre autres, de Secrรจtes Affaires, Flammarion, 1999, de Ben Laden. La vรฉritรฉ interdite, Denoรซl, 2001 (nouv. รฉd. en coll. ยซ Folio documents ยป, 2002), et de Al-Qaรฏda vaincra, Flammarion/Privรฉ, 2005.
[69]. Soren Seelow, ยซ Attentat de Karachi : le tรฉmoignage qui rรฉvรจle les mensonges de la DST ยป, Le Monde (lemonde.fr), 13 novembre 2015, et Benoรฎt Collombat, ยซ Ali ben Moussalem : le fantรดme de lโaffaire Karachi ยป, France Inter, 14 novembre 2014.
[70]. Mรฉmoire du Trรฉsor amรฉricain, datรฉ du 4 janvier 2002, signรฉ George B. Wolfe.
[71]. Voir le chapitre 4 de ce livre.
[72]. Rรฉvรฉlations de Benoรฎt Collombat, dans ยซ Ali ben Moussalem : le fantรดme de lโaffaire Karachi ยป, art. cit.
[73]. Haut fonctionnaire de police, ancien commissaire et prรฉfet, il est directeur de la DST, puis directeur central de la DCRI, le renseignement intรฉrieur, du 2 juillet 2008 au 30 mai 2012. En fรฉvrier 2013, il crรฉe sa sociรฉtรฉ de renseignement privรฉ, Kyrnos Conseil (du nom grec de la Corse) et intรจgre, en juin 2013, le cabinet dโintelligence รฉconomique amรฉricain Arcanum, leader mondial de lโespionnage industriel, qui a des bureaux ร Washington, Londres, Tel-Aviv, Dubaรฏ, Zurich, New York et Hong Kong. Le 17 octobre 2011, alors quโil est toujours patron de la DCRI, Bernard Squarcini est mis en examen par la juge Sylvia Zimmermann pour ยซ atteinte au secret des correspondances ยป, ยซ collecte illicite de donnรฉes ยป et ยซ recel du secret professionnel ยป (surveillance รฉlectronique de journalistes du quotidien Le Monde). En juin 2013, il est renvoyรฉ en correctionnelle. Le 8 avril 2014, il est condamnรฉ ร 8 000 euros dโamende pour ยซ collecte de donnรฉes ร caractรจre personnel par un moyen frauduleux, dรฉloyal ou illicite ยป et ne fait pas appel du jugement. Le commissaire Paul-Antoine Tomi, demi-frรจre de Michel Tomi (le ยซ parrain des parrains ยป, selon Le Monde du 28 mars 2014), a รฉtรฉ recrutรฉ et employรฉ ร la toute-puissante DCRI par son directeur, Bernard Squarcini (2008-2012). Cf. Olivia Recasens, Didier Hassoux, Christophe Labbรฉ, LโEspion du prรฉsident. Au cลur de la police politique de Sarkozy, Robert Laffont, 2012, p. 239 et 240.
[74]. En 2013, le groupe Bollorรฉ rรฉalisait 10,8 milliards dโeuros de chiffre dโaffaires et employait 55 000 personnes dans le monde. Il opรจre dans le transport, la logistique, la distribution dโรฉnergie, le papier, lโautomobile, la communication et la publicitรฉ, les mรฉdias et les tรฉlรฉcommunications.
[75]. Pierre-Antoine Lorenzi est rรฉputรฉ proche dโArnaud Montebourg, de Manuel Valls et de Cรฉdric Lewandowski, directeur de cabinet du ministre de la Dรฉfense Jean-Yves Le Drian. Ainsi que de Bernard Squarcini.
[76]. Lire Vincent Lamigeon, ยซ Pourquoi ce Franรงais est la bรชte noire de la DGSE ยป, Challenges, 4 fรฉvrier 2014. En octobre 2015, les parts de Pierre-Antoine Lorenzi dans Amarante (44% du capital) ont รฉtรฉ cรฉdรฉes au groupe SERIS qui se dรฉfinit dรจs lors comme ยซ leader franรงais sur le marchรฉ mondial de la sรฉcuritรฉ ยป.
[77]. Cf. Marina Robin, Bรฉnรฉdicte Mordier, division Services, INSEE : ยซ La sรฉcuritรฉ, un secteur en pleine expansion ยป (INSEE Premiรจre, nยฐ 1432, janvier 2013). On y lit : ยซ Depuis la fin des annรฉes 1990, le secteur des enquรชtes et de la sรฉcuritรฉ est en forte croissance, du fait notamment du dynamisme de grands groupes. De 1998 ร 2010, le chiffre dโaffaires du secteur progresse fortement : + 5,5 % par an en volume, contre + 3,4 % pour lโensemble des services marchands, et atteint prรจs de 8 milliards dโeuros en 2010. Mรชme la crise de 2009 a peu ralenti lโactivitรฉ. ยป Lโinstauration, en dรฉcembre 2011, du Conseil national des activitรฉs privรฉes de sรฉcuritรฉ (Cnaps), entrรฉ en vigueur le 1er janvier 2012, illustre la place significative acquise par le secteur : cette instance, placรฉe sous la tutelle du ministรจre de lโIntรฉrieur, est prรฉsidรฉe par Alain Bauer. ร noter encore quโavec prรจs de 64 milliards de dollars de chiffre dโaffaires annuel, le marchรฉ de la sรฉcuritรฉ privรฉe amรฉricain est lโun des plus importants au monde. Avec une croissance de prรจs de 5% par an dans les prochaines annรฉes, ce marchรฉ devrait approcher les 64 milliards de dollars de chiffre dโaffaires en 2016.
[78]. Son siรจge social est ร Zurich. Cette multinationale de lโespionnage privรฉ est une filiale du groupe dโinvestissement amรฉricain RJI Capital Holding, fondรฉ par Ron Wahib, un Amรฉricain originaire du Bangladesh. Elle emploie, entre autres, lโancien chef du Mossad Meir Dagan et lโancien gรฉnรฉral amรฉricain Joseph B. DiBartolomeo, spรฉcialiste de trรจs haut niveau des ยซ opรฉrations spรฉciales ยป quโArcanum prรฉsente ainsi : ยซ Vice-prรฉsident des opรฉrations spรฉciales et de la guerre irrรฉguliรจre ร Arcanum. Dans ce rรดle, il conseille les clients dโArcanum sur les questions stratรฉgiques, y compris sur les questions liรฉes ร la lutte contre le terrorisme et contre les insurrections, ร la sรฉcuritรฉ militaire, ร la planification et au dรฉveloppement militaire, au dรฉveloppement de la doctrine militaire, ร la formation aux opรฉrations spรฉciales, ร la sรฉcuritรฉ des frontiรจres. La richesse des connaissances et de lโexpรฉrience quโil apporte ร ce poste provient de sa carriรจre distinguรฉe dans lโarmรฉe. Avant de se joindre ร Arcanum, il a servi comme commandant en chef adjoint des forces spรฉciales de lโarmรฉe amรฉricaine. ยป
[79]. Naomi Klein, La Stratรฉgie du choc. La montรฉe dโun capitalisme du dรฉsastre, Actes Sud, 2008 (titre original : The Shock Doctrine. The Rise of Disaster Capitalism), p. 23.
[80]. Valeurs actuelles, nยฐ 4121, 19-25 novembre 2015, p. 43 et 44.
[81] Bernard Squarcini : ยซ Nous sommes entrรฉs dans la terreur de masse ยป, Valeurs actuelles, nยฐ 4121, 19-25 novembre 2015, p. 43 et 44.
[82]. ยซ Credo des Frรจres musulmans ยป, entre 1930 et 1932, entรฉrinรฉ par le IIIe Congrรจs des Frรจres musulmans, en mars 1935. Cf.Olivier Carrรฉ et Michel Seurat, Les Frรจres musulmans (1928-1982), LโHarmattan, 2002, p. 26.
[83]. LโIESH est un รฉtablissement dโenseignement supรฉrieur privรฉ de thรฉologie musulmane et de langue arabe. Il forme des imams dans deux รฉtablissements, en France : lโIESH Chรขteau-Chinon, installรฉ depuis 1990 dans la commune de Saint-Lรฉger-de-Fougeret (Niรจvre), qui ambitionne dโaccueillir quelque 450 รฉtudiants venus de toute lโEurope (France, Allemagne et Belgique pour lโessentiel) ; lโIESH Paris, fondรฉ en 1999 et localisรฉ ร Saint-Denis, qui forme quelque 1 700 รฉtudiants chaque annรฉe. En 2010, ces รฉtablissements et deux de leurs homologues britanniques se sont fรฉdรฉrรฉs dans lโUnion des instituts europรฉens des sciences humaines et islamiques, laquelle serait prรฉsidรฉe par Mohamed Karmous, dont le nom nโest pourtant pas mentionnรฉ dans lโannonce de crรฉation de lโassociation publiรฉe dans Le Journal officiel du 10 juillet 2010.
[84]. Plus prรฉcisรฉment dans le canton de Neuchรขtel, en bordure de la frontiรจre avec la France (Doubs).
[85]. FRG : Fichier des renseignements gรฉnรฉraux (280 000 fiches en 2006). STIC : Systรจme de traitement des infractions constatรฉes, ร propos duquel la France a รฉtรฉ condamnรฉe par la Cour europรฉenne des droits de lโhomme, le 18 septembre 2014.
[86]. Il sโagit sans doute de Ahmad al-Hammadi, dont le ยซ blanc ยป des RG prรฉcise quโil est ยซ nรฉ le 01.01.1956, de nationalitรฉ qatarienne, ayant le statut diplomatique de directeur des affaires lรฉgales auprรจs de lโambassade du Qatar [โฆ] ร Paris ยป. Lire les pages suivantes, oรน il est ร nouveau question de sa participation ร un financement autrement plus important de lโIESH.
[87]. La ยซ note RG ยป prรฉcise : ยซ Nรฉ le 01.07.1952 ร Mossoul (Irak), demeure [โฆ] ร Nevers (58) et par ailleurs membre du Conseil rรฉgional du culte musulman (CRCM) de Bourgogne. ยป
[88]. Membre du Conseil franรงais du culte musulman (CFCM), depuis les รฉlections de 2003, lโUOIF dรฉtient une vice-prรฉsidence et la prรฉsidence de onze des vingt-cinq conseils rรฉgionaux du culte musulman (CRCM). Si lโon en croit Ahmed Jaballah lui-mรชme, cofondateur de lโUOIF, qui siรจge toujours dans lโappareil directeur : ยซ LโUOIF est une fusรฉe ร deux รฉtages. Le premier รฉtage est dรฉmocratique, le second mettra en orbite une sociรฉtรฉ islamique. ยป (ยซ La face cachรฉe de lโUOIF ยป, LโExpress, 2 mai 2005). Comme toutes les structures liรฉes aux Frรจres musulmans, elle est inscrite en novembre 2014 sur la liste des groupes terroristes publiรฉe par les รmirats arabes unis avec 81 autres organisations dans le monde entier, dont plusieurs sont (lรฉgalement) actives au sein de lโUnion europรฉenne. Lire Fiammetta Venner, OPA sur lโislam de France. Les ambitions de lโUOIF, Calmann-Lรฉvy, 2005.
[89]. Qatar Charity est souvent accusรฉe de soutenir le terrorisme. On y reviendra.
[90]. http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/uncharitable-organizations.
[91]. United States District Court/Northern District of Illinois/Eastern Division โ Governmentโs Evidentiary Proffer Supporting the Admissibility of Co-Conspirator Statements, p. 25 (www.investigativeproject.org/documents/case_docs/2517.pdf).
[92]. United States of America v. Usama bin Laden/6 February 2001.
[93]. ยซ Darfur rebels accuse Qatar of supporting government military campaign ยป, Sudan Tribune, 11 fรฉvrier 2015.
[94]. Chaim Levinson, ยซ Israel Blacklists 163 Foreign Charities Suspected of Supporting Terrorism ยป, Haaretz, 12 janvier 2011.
[95]. Parmi les ยซ cรขbles ยป de la diplomatie amรฉricaine rรฉvรฉlรฉs par WikiLeaks, on lit ceci ร propos de Dar Al-Bir (ou Dar Al Birr, ou Dar al Ber Society) : ยซ [โฆ] organisations soupรงonnรฉes dโรชtre des soutiens au terrorisme (Hamas, Al-Qaรฏdaโฆ) comme lโIHH (Turkish Humanitarian Relief), lโAHF (lโONG saoudienne Al-Haramain Foundation), les ONG pakistanaises Al-Rashid Trust et Al-Akhtar Trust (interdites par lโONU), Dar Al-Birr une ONG des รmirats arabes unis ยปโฆ
[96]. On trouvera, plus loin, son ยซ portrait ยป.
[97]. Les informations qui suivent recoupent celles de Mohamed Louizi, auteur de Pourquoi jโai quittรฉ les Frรจres musulmans, Michalon, 2016 (ouvrage non encore paru lorsque je terminais ce livre), et animateur du blog ยซ Ecrire sans censures ! ยป (mlouizi.unblog.fr).
[98]. On lit, dans la biographie officielle dโAhmad al-Hammadi qui figure sur le site de Qatar Charity (page ยซ Qatar Charity Launches โGhaithโ (Rain) Initiative for Islamic Projects Worldwide ยป) : ยซ Prรฉdicateur islamique du Qatar et รฉrudit qui a fait du bรฉnรฉvolat dans la charitรฉ et lโhumanitaire, [il] travaille depuis vingt ans avec le Qatar Charity, lโOrganisation islamique Dawa, ainsi quโavec dโautres organisations. Dr Al-Hammadi est membre de lโassemblรฉe gรฉnรฉrale de Qatar Charity et superviseur gรฉnรฉral de centres, รฉcoles et universitรฉs islamiques dโโInitiative Ghaithโ dans le monde entier. Il est diplรดmรฉ du Collรจge de la charia de lโUniversitรฉ du Qatar, et est titulaire dโun doctorat de lโuniversitรฉ islamique Imam Muhammed Ibn Saud, ร Riyad (royaume dโArabie saoudite). Il a ensuite travaillรฉ en tant que professeur associรฉ en interprรฉtation du Coran au Collรจge de la charia de lโUniversitรฉ du Qatar. ยป
[99]. Membre du Conseil franรงais du culte musulman, depuis les รฉlections de 2003, lโUOIF, on lโa dit, dรฉtient une vice-prรฉsidence et la prรฉsidence de onze des vingt-cinq conseils rรฉgionaux du culte musulman (CRCM).
[100]. Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget, Le Vilain Petit Qatar. Cet ami qui nous veut du mal, Fayard, 2013, et Vanessa Ratignier, avec Pierre Pรฉan, Une France sous influence. Quand le Qatar fait de notre pays son terrain de jeu, Fayard, 2014.
[101]. Homme dโaffaires (pรฉtrole et gaz) et politicien qatari, membre de la famille royale Al-Thani, directeur gรฉnรฉral de la chaรฎne Al Jazeera de septembre 2011 ร juin 2013, ministre de lโรconomie et du Commerce depuis juin 2013. Arabian Business lโavait dรฉsignรฉ comme รฉtant lโhomme dโaffaires le plus puissant du Qatar, en 2012.
[102]. Nรฉ en 1959, prince et homme dโรtat qatari, issu de la famille royale rรฉgnante Al-Thani, Premier ministre du Qatar dโoctobre 1996 ร avril 2007, actuellement ministre dโรtat chargรฉ des Affaires intรฉrieures, propriรฉtaire, depuis 2007, de lโhรดtel Lambert, sur lโรฎle Saint-Louis, ร Paris.
[103]. Cette fรฉdรฉration, ou Union des organisations islamiques en Europe, relaie le Conseil europรฉen pour la fatwa et la recherche, dirigรฉ par le Qatari dโorigine รฉgyptienne Youssef al-Qardaoui. Le Conseil considรจre que la charia doit รชtre la norme absolue pour tous les musulmans. LโUOIE est le promoteur du dรฉveloppement de lโUnion des organisations islamiques de France, de ses nombreuses associations satellites, ainsi que de la crรฉation de lโInstitut europรฉen des sciences humaines, lequel aurait dรฉjร formรฉ, entre 1990 et 2004, plus de trois cents imams.
[104]. ยซ Le statut des opรฉrations-martyrs en islam ยป (Fatwah de cheikh Salman ibn Fahd al-Awdah Hafizahullah, traduite par Al-Mourabitoune), publiรฉ le 30 novembre 2002, et ร nouveau le 9 mai 2006 sur le blog ยซ al-islam-wal-andalous ยป.
[105]. En 2014 et en janvier 2015, lโuniversitรฉ et la mosquรฉe (cโest tout un) Al-Azhar, considรฉrรฉe comme la principale autoritรฉ mondiale de lโislam sunnite, est accusรฉe dโรชtre infiltrรฉe par les Frรจres musulmans, certains imams du ministรจre des Waqfs (legs pieux) affirmant que le cheikh dโAl-Azhar, Ahmad al-Tayeb, maintenait en poste des conseillers membres des Frรจres musulmans au sein de son institution. Selon Sameh Eid, membre dissident des Frรจres musulmans, il existe quelque 220 professeurs et 4 000 assistants dรฉpendant de la confrรฉrie islamiste au sein de lโuniversitรฉ dโAl-Azhar. Il ajoute : ยซ La plupart des imams et des prรฉdicateurs dรฉpendant des Frรจres musulmans sont diplรดmรฉs des facultรฉs dโAl-Azhar. La confrรฉrie a depuis longtemps demandรฉ ร ses membres dโenvoyer leurs enfants aux รฉcoles dโAl-Azhar et ร ses facultรฉs. Ainsi, lโemprise de la confrรฉrie sโest renforcรฉe sur Al-Azhar. Cโest une situation qui va perdurer. ยป Durant son discours du jeudi 1er janvier 2015, prononcรฉ ร lโoccasion de la cรฉlรฉbration de lโanniversaire du prophรจte Mahomet, le prรฉsident รฉgyptien Abdel Fattah al-Sissi sโรฉtait adressรฉ en ces termes au grand imam dโAl-Azhar : ยซ Toi et les prรฉdicateurs, vous รชtes responsables devant Allah de la rectification de lโimage de lโislam. ยป (Al-Ahram Hebdo, 7 janvier 2015).
[106]. รcrit vers 1960, ร la demande de lโInstitut gรฉnรฉral de la culture islamique de lโuniversitรฉ Al-Azhar (trad. franรงaise publiรฉe aux รฉditions Al-Qalam, en 2000).
[107]. Trad. franรงaise publiรฉe par la Fondation Al-Falah, en 2000.
[108]. MondAfrique, 19 novembre 2015.
[109]. ยซ Itโs not suicide, it is martyrdom in the name of God, Islamic theologians and jurisprudents have debated this issue. Referring to it as a form of jihad, under the title of jeopardising the life of the mujahideen. It is allowed to jeopardise your soul and cross the path of the enemy and be killed. ยป BBC News, 8 juillet 2004 (news.bbc.co.uk/2/hi/programmes/newsnight/3875119.stm).
[110]. Site http://www.at-tawhid.net, รxรฉgรจse coranique (At Tafsรฎr).
[111]. ยซ An Explanatory Memorandum on the General Strategic Goal for the Group in North America 5/22/1991 ยป, original en arabe, suivi dโune traduction en anglais (www.investigativeproject.org/documents/misc/20.pdf).
[112]. Instituteur รฉgyptien (1906-1949), fondateur des Frรจres musulmans, grand-pรจre de Tariq Ramadan et Hani Ramadan. El-Banna sโoppose ร la conception spiritualiste de lโislam. Pour lui, au-delร de sa dimension religieuse, la Oumma (communautรฉ des musulmans) est รฉgalement dotรฉ dโune dimension politique. Il projette de restaurer le califat, territoire soumis ร lโautoritรฉ dโun calife, successeur de Mahomet, dans lโexercice politique du pouvoir.
[113]. รgyptien (1906-1966), poรจte, journaliste, essayiste et critique littรฉraire, militant des Frรจres musulmans dont il a profondรฉment influencรฉ la doctrine, dans un sens antimoderniste, antioccidental et antisรฉmite. Au sujet de son influence considรฉrable sur le djihadisme apocalyptique, lire, dans Michel Terestchenko, Lโรre des tรฉnรจbres (op. cit.), le chapitre essentiel quโil lui consacre, p. 71-90 : ยซ Sayyid Qutb, doctrinaire de lโislamisme radical ยป.
[114]. Thรฉologien pakistanais fondamentaliste (1903-1979), fondateur du parti pakistanais Jamaat-e-Islami. Il espรฉrait la crรฉation dโun รtat islamique unifiรฉ, fondรฉ sur lโapplication rigoureuse de la charia, qui sโรฉtendrait progressivement ร tout le sous-continent indien. Il est le premier islamiste du xxe siรจcle ร prรดner le retour au djihad, dont lโobjectif doit รชtre, dit-il, dโabolir les lois non islamiques et dโรฉtablir un รtat islamique mondial : ยซ LโIslam souhaite dรฉtruire tous les รtats et gouvernements, partout sur la face de la terre, qui sont opposรฉs au programme de lโIslam, sans regarder le pays ou la nation qui instaure ces lois. [โฆ] LโIslam revendique toute la terre, non une petite partie, parce que lโhumanitรฉ entiรจre doit bรฉnรฉficier du programme de bien-รชtre de lโIslam ยป (Jihad in Islam, The Holy Koran Publishing House, 1980).
[115]. Normes doctrinales, sociales, culturelles et relationnelles รฉdictรฉes par la Rรฉvรฉlation (Coran). Le terme signifie ยซ chemin pour respecter la loi [de Dieu] ยป. La charia codifie tout ร la fois la vie publique et privรฉe de la vie du musulman, ainsi que les interactions sociรฉtales. Les musulmans considรจrent cet ensemble de normes comme lโรฉmanation de la volontรฉ de Dieu (Sharโ).
[116]. Le 10 septembre 2002, Hani Ramadan fait rรฉfรฉrence ร la lapidation, dans un article publiรฉ par Le Monde, en la prรฉsentant comme une action lรฉgitime ยซ parce quโil sโagit dโune injonction divine ยป, ajoutant que ยซ la rigueur de cette loi est รฉprouvante pour les musulmans eux-mรชmes ยป, mais quโelle ยซ constitue une punition ยป et ยซ aussi une forme de purification ยป. Cinq jours aprรจs les attentats du 13 novembre 2015, il explique sur son blog que ยซ lโislam nโa rien ร voir avec tout cela ยป et suggรจre de commencer par ยซ surveiller le Mossad ยป.
[117]. Hรฉritier spirituel et gendre du fondateur des Frรจres musulmans, Hassan el-Banna, lui-mรชme fondateur de la branche palestinienne de la confrรฉrie. Il aurait รฉtรฉ soutenu politiquement, voire financรฉ, par les services secrets suisses, anglais et surtout amรฉricains (CIA), dรจs les annรฉes 1950, selon le journaliste amรฉricain Ian Johnson, auteur de Une mosquรฉe ร Munich. Les nazis, la CIA et la montรฉe des Frรจres musulmans en Occident, Jean-Claude Lattรจs, 2011.
[118]. Sylvain Besson, La Conquรชte de lโOccident. Le projet secret des islamistes, Seuil, 2005.
[119]. Sylvain Besson, ยซ Lโislamisme ร la conquรชte du monde ยป, Le Temps, 6 octobre 2005.
[120]. Lettre de lโIRSEM, nยฐ 9, 2012.
[121]. Prรฉsident du parti Libertรฉ et Justice, formation politique issue des Frรจres musulmans, Mohamed Morsi reprรฉsente ce parti islamiste ร lโรฉlection prรฉsidentielle qui suit la Rรฉvolution de janvier 2011. Lโemportant, au second tour, avec 51,73 % des voix, il devient le premier prรฉsident รฉlu dรฉmocratiquement en รgypte, investi le 30 juin 2012. Il est renversรฉ par un coup dโรtat militaire, le 3 juillet 2013, ร la suite dโun mouvement populaire protestataire massif : le 30 juin, prรจs de vingt millions dโรgyptiens avaient manifestรฉ pour demander sa dรฉmission. Le 13 juillet 2013, le parquet annonce quโune enquรชte pรฉnale est ouverte contre Mohamed Morsi pour espionnage, incitation ร la violence et destruction de lโรฉconomie. Dรฉbut septembre, le parquet dรฉcide de son inculpation pour ยซ avoir commis des actes de violence et avoir incitรฉ au meurtre et au pillage ยป, de mรชme que quatorze autres responsables des Frรจres musulmans รฉgyptiens. Le 21 avril 2015, il est condamnรฉ ร une peine incompressible de vingt ans de prison. Le 16 mai 2015, il est condamnรฉ ร mort pour des รฉvasions de prison et des violences durant la rรฉvolution de 2011. Une centaine dโautres accusรฉs, dont des dirigeants รฉminents des Frรจres musulmans, sont รฉgalement condamnรฉs ร la peine capitale.
[122]. Pourquoi jโai quittรฉ les Frรจres musulmans (ouvrage citรฉ, non encore paru).
[123]. ยซ Le djihรขd selon le fondateur des Frรจres musulmans ยป, par Bassam Tahhan, professeur de gรฉostratรฉgie ร lโEnsta, le jeudi 11 dรฉcembre 2014.
[124]. Grand-pรจre de Tariq et Hani Ramadan, Hassan el-Benna (ou Hassan al-Bannรข), nรฉ le 14 octobre 1906, assassinรฉ le 12 fรฉvrier 1949, instituteur รฉgyptien, fondateur des Frรจres musulmans (1928), comme dรฉjร รฉvoquรฉ plus haut.
[125]. Documentaire La Confrรฉrie. Enquรชte sur les Frรจres musulmans, France 3, mai 2013, et Frรจres musulmans. Enquรชte sur la derniรจre idรฉologie totalitaire, Grasset, 2014.
[126]. ยซ Les Frรจres musulmans et lโUOIF doivent rรฉformer leur thรฉologie ยป, Le Monde (lemonde.fr), 23 novembre 2015.
[127]. Alexandre Del Valle, Le Totalitarisme islamiste ร lโassaut des dรฉmocraties, รditions des Syrtes, 2002.
[128]. Gilles Kepel, Les Banlieues de lโislam. Naissance dโune religion en France, Seuil, 1991, p. 211.
[129]. Ibid., p. 312.
[130]. Roland Jacquard, Fatwa contre lโOccident, Albin Michel, 1998.
[131]. Alexandre Del Valle, Guerre contre lโEurope, รditions des Syrtes, 2000.
[132]. Alexandre Del Valle, Le Totalitarisme islamiste ร lโassaut des dรฉmocraties, op. cit.
[133]. Alain Bauer et Xavier Raufer, La Guerre ne fait que commencer. Rรฉseaux, financements, armements, attentatsโฆ Les scรฉnarios de demain, Jean-Claude Lattรจs, 2002 ; nouv. รฉd. Gallimard, coll. ยซ Folio documents ยป, 2003.
[134]. Ibid., p. 301.
[135]. Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquiรฉ, Ben Laden. La vรฉritรฉ interdite, Denoรซl, 2002.
[136]. Ibid., p. 109-131.
[137]. Ibid., p. 175. Autres lectures indispensables, auxquelles je ne peux malheureusement consacrer dโautres lignes (par ordre chronologique des parutions) : Bruno รtienne, LโIslamisme radical, Hachette, 1987 (et surtout sa conclusion : ยซ Du messianisme rรฉvolutionnaire ร lโApocalypse ยป) ; Gilles Kepel, La Revanche de Dieu, Seuil, 1991 et 2003 ; Nicolas Beau, Paris, capitale arabe, Seuil, 1995 ; Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, op. cit. ; Benjamin R. Barber, Djihad versus McWorld. Mondialisation et intรฉgrisme contre la dรฉmocratie, Desclรฉe de Brouwer, 1996, en coll. ยซ Pluriel ยป, 2001 ; Gilles Kepel, Djihad, Gallimard, 2000 ; Jeanne-Hรฉlรจne Kaltenbach et Michรจle Tribalat, La Rรฉpublique et lโIslam. Entre crainte et aveuglement, Gallimard, 2002, notamment p. 307-326 sur ยซ Un djihad ร deux facesยป ; Chahdortt Djavann, Que pense Allah de lโEurope ?, Gallimard, 2004, qui dรฉmasque, entre autres, ยซ le caractรจre duplice du discours islamiste ยป (p. 28) ; le hors-sรฉrie de la revue Citรฉs (PUF), mars 2003, LโIslam en France, sous la direction de Yves-Charles Zarka, Sylvie Taussig et Cynthia Fleury (une somme !), nouv. รฉd. en coll. ยซ Quadrige ยป, PUF, 2008 ; Christian Delacampagne, Islam et Occident. Les raisons dโun conflit, PUF, 2003 ; Malek Chebel, Manifeste pour un islam des Lumiรจres, Hachette, 2004 (en coll. ยซ Pluriel ยป, 2011) ; Boualem Sansal, Gouverner au nom dโAllah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe, Gallimard, 2013 ; Abdennour Bidar, Lettre ouverte au monde musulman, Les Liens qui libรจrent, 2015 ; Boualem Sansal, 2084. La fin du monde, Gallimard, 2015 ; Gilles Kepel, avec Antoine Jardin, Terreur dans lโHexagone. Genรจse du djihad franรงais, op. cit.
[138]. Le Premier ministre prรฉtendait-il faire รฉcho ร cette formule du gรฉnรฉral de Gaulle (Mรฉmoires de guerre, t. 1, Plon, 1954) : ยซ Vers lโOrient compliquรฉ, je volais avec des idรฉes simples ยป, รฉcrite en souvenir dโun sรฉjour au Liban et en Syrie, alors sous mandat franรงais, dans lโentre-deux-guerres.
[139]. Adresse : Airport Road, Imam Muhammad Ibn Saud Islamic University, Riyadh 13318, Arabie saoudite.
[140]. Laure Mandeville, ยซ Washington tentรฉ de revoir son alliance stratรฉgique avec Riyad ยป, Le Figaro, 23 janvier 2015.
[141]. Bernard Godard, La Question musulmane en France, Fayard, 2015.
[142]. Al Baraka Banking Group, dont le siรจge est ร Bahreรฏn, possรจde le plus large rรฉseau mondial de banques islamiques, avec des filiales dans de nombreux pays musulmans, notamment en Algรฉrie et en Tunisie.
[143]. Il est issu de lโuniversitรฉ Al-Imam Muhammad Ibn Saoud, de Riyad. Voir les pages prรฉcรฉdentes sur ยซ La formation saoudienne des โsoldats de Dieuโ ยป.
[144]. Une fiche ยซ TE ยป signale une ยซ opposition ร lโentrรฉe en France ยป.
[145]. Dรฉclaration de Sean Carter, avocat de familles de victimes des attentats du 11 septembre 2001 ร Lawrence Wright, auteur de lโarticle โThe Twenty-Eight Pagesโ, The New Yorker, 9 septembre 2014 : ยซ โWe assert that purported โcharitiesโ, established by the government of the Kingdom to propagate radical Wahhabi ideology throughout the world, served as the primary sources of funding and logistical support for Al Qaeda for more than a decade leading up to the 9/11 attacksโ, Sean Carter, one of the lead attorneys in the lawsuit, told me. ยป
[146]. Voir le chapitre II de ce livre.
[147]. Propos recueillis par Kevin Poireault, Les รchos, 18 novembre 2015.
[148]. Une synthรจse des RG, rรฉalisรฉe en 2008, prรฉcise quโil sโagit dโune ยซ organisation caritative islamique saoudienne crรฉรฉe en 1998 ร Londres, [โฆ] contrรดlรฉe par les Bin Mahfouz, une puissante famille de financiers dโArabie saoudite ยป. Ce fond serait gรฉrรฉ par lโIslamic Relief Worldwide (IRW) dont lโIslamic Relief Suisse nโest quโune antenne. LโIRW est profondรฉment liรฉe aux Frรจres musulmans [Global Muslim Brotherhood Daily Watch (GMBDW)] et serait impliquรฉ dans plusieurs affaires de financement du terrorisme. En 2006, Iyaz Ali, coordinateur de projet de lโorganisation centrale de lโIRW, a ainsi รฉtรฉ arrรชtรฉ en Israรซl. Son activitรฉ consistait, en partie, ร financer et ร apporter assistance ร des institutions du Hamas. La police a retrouvรฉ dans son ordinateur des documents prouvant les liens entre lโIRW et le Hamas, en particulier avec des fonds appartenant ร ce groupe terroriste au Royaume-Uni et en Arabie saoudite. Lโordinateur contenait, en outre, des photos de croix gammรฉes, de responsables nazis, dโOussama ben Laden, dโAbou Moussab al-Zarqaoui (ancien dirigent dโAl-Qaรฏda en Irak, mort en 2006) et de nombreuses photos dโactivitรฉs militaires du Hamas [Israel Ministry of Foreign Affairs, ยซ British national arrested for assisting Hamas ยป, 29 May 2006 (Communicated by the Prime Ministerโs Office)].
[149]. LโInstitut culturel musulman de Suisse est รฉgalement dirigรฉ par lโรฉpouse de Mohamed Karmous, qui est elle-mรชme prรฉsidente de lโAssociation culturelle des femmes musulmanes de Suisse (ACFMS).
[150]. En juin 2014, Mohamed Karmous a reรงu un chรจque de 140 000 dollars (environ 132 000 euros) de lโambassadeur du Koweรฏt en Suisse et au Lichtenstein, Bader Saleh al-Tunaib, basรฉ ร Berne. En 2014 toujours, lโambassadeur du Koweรฏt au Canada a offert ร Samer Majzoub, un leader de la Confrรฉrie des Frรจres musulmans au Quรฉbec, prรฉsident du Forum des musulmans canadiens, 76 000 dollars (environ 72 000 euros) pour financer lโรฉcole musulmane quโil a fondรฉe ร Pierrefonds, un quartier de Montrรฉal. Lโimplantation des Frรจres musulmans au Koweรฏt commence ร la fin des annรฉes 1940 par des activitรฉs dโordre social. En 1976, Youssef al-Hajji, prรฉsident de lโassociation de la rรฉforme sociale (Al-Islah), est nommรฉ ministre des Awqaf (donations) jusquโen 1981. Le courant de pensรฉe nรฉo-islamiste a รฉtรฉ importรฉ au Koweรฏt par des Frรจres musulmans รฉgyptiens qui fuyaient les persรฉcutions nassรฉriennes. Les Frรจres musulmans crรฉent une branche locale au Koweรฏt en 1952, ils fondent des รฉtablissements dโenseignement, dโoรน sortent leurs militants, et des coopรฉratives oรน ils fabriquent et vendent des produits bon marchรฉ au bรฉnรฉfice des classes dรฉfavorisรฉes, contrรดlant peu ร peu 80% du marchรฉ alimentaire. Ils sont officiellement dรจs lors reconnus par les pouvoirs publics et opรจrent en toute lรฉgalitรฉ. Ils sโinvestissent en politique ร partir de 1981 : les deux premiers dรฉputรฉs islamistes sont รฉlus; ils seront quatre en 1985. La plateforme politique des Frรจres musulmans koweรฏtiens, le Mouvement constitutionnel islamique (Hadas), voit le jour en 1991. Protรฉgรฉs par leur alliance avec les autres courants islamistes (salafistes) et les mouvements conservateurs tribaux, les Frรจres musulmans possรจdent un rรฉseau dโinfluence extrรชmement solide au Koweรฏt, dans les domaines de lโรฉducation (syndicats, universitรฉ) et des associations de bienfaisance, particuliรจrement au sein de lโorganisation gouvernementale Bayt al-Zakat, qui rรฉcolte lโยซ impรดt islamique ยป.
[151]. Le Conseil de coopรฉration des รtats arabes du golfe Arabique regroupe six pรฉtromonarchies arabes et musulmanes (sunnites) : Arabie saoudite, Oman, Koweรฏt, Bahreรฏn, รmirats arabes unis et Qatar. Ce Conseil a รฉtรฉ crรฉรฉ sous lโimpulsion de lโArabie saoudite, et sous la pression des รtats-Unis, le 25 mai 1981.
[152]. Antoine Peillon, Ces 600 milliards qui manquent ร la France, op. cit., p. 103-105.
[153]. Al-Taqwa Bank, banque officieuse des Frรจres musulmans, basรฉe aux Bahamas, en Suisse et au Lichtenstein, ainsi que sa filiale domiciliรฉe ร Lugano (Suisse), la Nada Management Organisation, ont รฉtรฉ considรฉrรฉes comme les principales ยซ noircisseuses ยป des fonds issus des fortunes sans limites des princes dโArabie saoudite. Mais dโautres รฉtablissements saoudiens sont citรฉs par les spรฉcialistes de lโantiterrorisme comme รฉtant particuliรจrement surveillรฉs : outre la Saudi-Sudanese Bank, le trรจs puissant Dar al-Maal al-Islami Trust (Maison de lโargent de lโIslam) et le conglomรฉrat Dallah al-Baraka (La Bรฉnรฉdiction), tous deux fondรฉs et contrรดlรฉs par la famille royale.
[154]. รric Leser, ยซ Comment le Qatar a achetรฉ la France (et sโest payรฉ sa classe politique) ยป, Slate, 5 juin 2011 et 24 septembre 2012.
[155]. Pascal Canfin, ยซ Climat, le nerf de la paix ยป, Altereco+ (alterecoplus.fr), 16 novembre 2015.
[156]. Martin Chulov, ยซ How an arrest in Iraq revealed Isisโs $2bn jihadist network ยป, The Guardian, 15 juin 2014.
[157]. Alain Chouet (entretiens avec Jean Guisnel), Au cลur des services spรฉciaux. La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers, La Dรฉcouverte, 2013.
[158] Ibid., p. 322-324.
[159]. Journaliste au Quotidien dโOran, prix Goncourt du premier roman 2015 pour Meursault, contre-enquรชte, Barzakh, 2013, et Actes Sud, 2014.
[160]. ยซ LโArabie saoudite, un Daesh qui a rรฉussi ยป, New York Times, 20 novembre 2015.
[161]. ยซ Nous payons les inconsรฉquences de la politique franรงaise au Moyen-Orient ยป, Le Monde, 17 novembre 2015. Sophie Bessis est lโauteur de La Double Impasse. LโUniversel ร lโรฉpreuve des fondamentalismes religieux et marchand, La Dรฉcouverte, 2014 ; Mohamed Harbi est ancien membre et historien du Front de libรฉration nationale algรฉrien.
[162]. ยซ La France nโa aucune intention de revoir ses relations avec lโArabie saoudite et le Qatar ยป, Le Monde, lemonde.fr, 26 novembre 2015, propos recueillis par Enora Ollivier et Manon Rescan.
[163] ยซ Le clergรฉ [saoudien] contrรดle les milliers de mosquรฉes du pays, le secteur de lโรฉducation, ainsi que le pouvoir judiciaire. Il assure lโendoctrinement quotidien de la population. Il dispose, par surcroรฎt, de sa propre force de police chargรฉe de sanctionner tout manquement aux injonctions de la charia, spรฉcialement en matiรจre de mลurs. Il est incarnรฉ par le Conseil des grands oulรฉmas qui regroupe une vingtaine de clercs chapeautรฉs par un grand mufti, cโest-ร -dire une autoritรฉ ayant la capacitรฉ dโรฉmettre des fatwas et des รฉdits religieux obligatoires ยป, Loulouwa al-Rachid, ยซ Lโinconnue saoudienne ยป, entretien avec Madawi al-Rasheed, anthropologue, professeur invitรฉ ร la London School of Economics (LSE), Politique internationale, nยฐ 148, รฉtรฉ 2015.
[164]. Lire, entre autres, lโentretien avec Fabrice Balanche, maรฎtre de confรฉrences ร lโUniversitรฉ Lyon 2 et directeur du Groupe de recherches et dโรฉtudes sur la Mรฉditerranรฉe et le Moyen-Orient ร la Maison de lโOrient et de la Mรฉditerranรฉe (CNRS, Lyon), publiรฉ par Challenges, le 15 janvier 2015.
[165]. Pierre-Jean Luizard est directeur de recherches au CNRS). Il a sรฉjournรฉ plusieurs annรฉes dans la plupart des pays arabes du Moyen-Orient, particuliรจrement en Syrie, au Liban, en Irak, dans le Golfe et en รgypte. Il est lโauteur de Le Piรจge Daech. Lโรtat islamique ou le retour de lโHistoire, La Dรฉcouverte, 2015. Voir รฉgalement Lydia ben Ytzhak, ยซ Comprendre โle piรจge Daechโ ยป, Le Journal du CNRS, 3 dรฉcembre 2015.
