IN MEMORIAM – Edgar Morin, l’éternel résistant

Edgar Nahoum, dit Edgar Morin, né le 8 juillet 1921, est mort le 29 mai 2026, à Paris. C’est dans la Résistance qu’il avait forgé son amour combatif pour la vie. À la fois sociologue et philosophe, militant humaniste et citoyen du monde, il fut un immense savant et un très grand vivant.

« Vouloir un monde meilleur… » Cinquante-deux minutes en compagnie d’Edgar Morin (Antoine Peillon)

C’est sans doute par L’Aventure de « La Méthode » (1), un de ses principaux livres, que pourra se faire, désormais, une plongée initiale dans l’œuvre immense d’Edgar Morin. Le sociologue et philosophe, qui allait sur ses 105 ans, y avait rassemblé, dans un seul souffle inspiré, des décennies de recherches fondamentales, d’engagements civiques éclatants et de pensées morales ou spirituelles. C’est bien une « aventure » de vie que l’auteur de plus de quatre-vingts livres et d’une dizaine de films partageait ainsi avec son public, principalement des dizaines de milliers de lecteurs dans le monde entier, son œuvre étant traduite dans une trentaine de langues et publiée dans quarante-deux pays.

La quête intellectuelle d’Edgar Nahum (« Morin » est son nom de Résistance, qu’il a gardé ensuite), né le 8 juillet 1921, à Paris, a commencé dans « le monde somnambulique » des années 1930. Rejetant alors pareillement le nazisme et le stalinisme, le tout jeune homme, lecteur insatiable, fut de ces « chercheurs de la troisième voie » influencés par Simone Weil, Robert Aron, la revue Esprit d’Emmanuel Mounier… Dès le début de l’Occupation, il comprend très vite que l’Histoire, malgré ses apparences de destin, peut dérailler à tout moment, de façon imprévisible. En 1940, Hitler claironnait l’avènement d’« un Reich de mille ans ». Mais dès l’automne 1941, l’armée allemande se trouvait enlisée dans la boue, devant Moscou.

À l’occasion de l’entrée au Panthéon de Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette et Jean Zay, le 27 mai 2015, Edgar Morin se souvenait des tout premiers jeunes gens à avoir dit non, tel Pierre Hervé, l’un des chefs du mouvement Libération-Sud avec Jean-Pierre Vernant, et témoignait de son état d’esprit à l’époque : « Nous étions jeunes, nous avions l’élan et la ferveur de la jeunesse, nous pensions que vivre, c’était risquer notre vie plutôt que de nous planquer. » Il racontait aussi quels étaient les espoirs et l’idéal de tous ces jeunes gens qui s’engagèrent dans le combat, armés ou non, contre l’ordre pétainiste de collaboration avec les nazis : « Il régnait un certain messianisme. Nous avions la conviction qu’après la guerre, on allait créer une société nouvelle, un monde nouveau. Résister, c’était bien sûr risquer sa vie, mais aussi vivre dans l’exaltation pour la patrie et pour l’humanité. Malgré les malheurs, malgré les amis arrêtés, tués, j’étais plein de vie.« 

En 1942, à l’âge de 21 ans, Edgar Morin entrait donc résolument dans la Résistance clandestine, à Toulouse, puis à Lyon. Il avait alors le sentiment, selon une formule de Rimbaud dans Une Saison en enfer, qu’il possédait « la vérité dans une âme et un corps ». En 1943, il était commandant dans les Forces françaises combattantes, organisation militaire des Forces françaises libres (gaullistes). Cet engagement a marqué pour toujours le philosophe en action. En avril 2015, il me confiait, par exemple, qu’il inscrivait ses actions publiques « dans une lignée de ce que fut la Résistance ». Il précisait, avec vivacité : « Aujourd’hui, contre quoi faut-il résister ? Il faut résister contre deux barbaries. Une barbarie que nous connaissons tous, qui se manifeste par Daech, par les attentats, par les fanatismes les plus divers. Et l’autre barbarie, qui est froide, glacée, qui est la barbarie du calcul, du fric et de l’intérêt. Dans le fond, face à ces deux barbaries, tout le monde devrait, aujourd’hui, résister. » (2)

Les anciens résistants Edgar Morin et Claude Alphandéry, avec Patrick Viveret et Susan George, à Paris, en avril 2015. © Ishta

Sachant qu’il touchait à la fin de sa vie, et pourtant toujours plus joyeux et amical avec tous, Edgar Morin a dit lui-même que c’est dans « la compréhension du Mystère » que se trouve le « message ultime » de ses décennies de travail. Au-delà de la recherche en sociologie, anthropologie et philosophie, recherche toujours exigeante du point de vue d’une « rationalité complexe », l’infatigable promoteur témoignait alors que « nous approchons de l’extase également par l’invasion en nous du Mystère ». Il disait même trouver, dans cet au-delà de la raison, le meilleur sens de sa vie : « Nous sommes enveloppés désormais d’insondables mystères qui se connectent en un grand et suprême Mystère. La poésie du vivre comporte la présence du Mystère. »

Lors d’un entretien qu’il m’a donné en juin 2015 (voir la vidéo, ci-dessus), il se disait heurté par le fait qu’on lui prête le propos que le monothéisme soit un « fléau de l’humanité » (3). Il allait même jusqu’à constater que « les religions sont des réalités anthropologiques » et que « les chrétiens, quand ils sont animés par la source de leur foi, sont typiquement des personnes de bonne volonté, qui pensent au bien commun ». Il se souvenait, à ce propos : « Du reste, pendant la Résistance, il était remarquable de voir cette fraternisation entre des communistes et des chrétiens, parce qu’il y avait des aspirations terrestres communes. » Foi d’éternel résistant !

Antoine Peillon

Repères

Une sagesse anthropologique

La part la plus importante de l’œuvre d’Edgar Morin a été réunie, en 2008, sous coffret : La Méthode, 2 volumes, collection Opus, Le Seuil. Comprend La Nature de la nature ; La Vie de la vie ; La Connaissance de la connaissance ; Les Idées ; L’Humanité de l’humanité – L’identité humaine ; Éthique.

* « La guerre est beaucoup plus qu’agression et conquête, c’est une suspension des contrôles de « civilisation », un déchaînement des forces de destruction. Et quand s’opposent, dans le jeu de la vie et de la mort, non seulement des intérêts et des fureurs, mais aussi le sens de ce qui est sacré et maudit, de ce qui est juste et de ce qui est vrai, lorsque les dieux combattent avec les armées, le déferlement va jusqu’au génocide. »
Le Paradigme perdu : la nature humaine, Seuil, 1973

* « Alors, qu’est-ce que l’amour ? C’est le comble de l’union de la folie et de la sagesse. (…) Pousser la raison à ses limites aboutit au délire. »
Amour, poésie, sagesse, Seuil, 1997

* « Enfin, nous savons que l’approfondissement des crises ou l’approche bien visible des catastrophes peuvent susciter prises de conscience et prises de décisions salvatrices. De Tchernobyl à la vache folle, nous ne sommes qu’au début des catastrophes dont tôt ou tard on découvrira les causes et origines civilisationnelles. La politique de civilisation deviendra alors – clairement – la seule issue. »
Pour une politique de civilisation, Arléa, 1997

* « À force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. »
Éthique (La Méthode VI), Seuil, 2004

* « Notre espérance est le flambeau dans la nuit : il n’y a pas de lumière éblouissante, il n’y a que des flambeaux dans la nuit. »
Vers l’abîme ?, L’Herne, 2007

* « L’écologie, en révélant notre relation de vie et de mort avec la biosphère, nous oblige à repenser notre planète et à lui lier notre destin, et finalement, à nous repenser nous-même. »
La Voie. Pour l’avenir de l’humanité, Fayard, 2011

A. P.

Bibliographie choisie

Edgar Morin, L’Esprit du temps. Essai sur la culture de masse, Paris, Grasset-Fasquelle, 1962

Edgar Morin, Le Paradigme perdu : la nature humaine, Paris, Le Seuil, 1973

Edgar Morin et Massimo Piattelli Palmarini, L’Unité de l’homme, 3 vol., Paris, Le Seuil, 1974 ; coll. « Points Essais », 1978

Edgar Morin, La Méthode, 6 vol., Paris, Le Seuil, 1977-2004 ; coll. « Opus », 2008, coffret en 2 vol. regroupant les six tomes

Edgar Morin, Pour une politique de civilisation, Arléa, 2002

Edgar Morin, Mireille Delmas-Marty, Christian Losson, Patrick Viveret, Pour un nouvel imaginaire politique, Paris, Fayard, coll. « Transversales », 2006

Edgar Morin, avec Marc de Smedt, Cheminer vers l’essentiel, Paris, Albin Michel, 2024 ; en poche, coll. « Sagesses- Espaces libres », 2026

A. P.

Notes

(1) Edgar Morin, L’Aventure de « La Méthode », Seuil, 2015, 176 p., 18 €.

(2) Edgar Morin, « Nous sommes condamnés à résister », L’Obs, 21-27 mai 2015.

(3) La Croix, 22 juin 2015, « Cette encyclique est peut-être l’acte 1 d’un appel pour une nouvelle civilisation », propos recueillis par Isabelle de Gaulmyn et Antoine Peillon.

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