Affaire Cahuzac : une source suisse

Pierre Condamin-Gerbier : « Sans lui, l’affaire Cahuzac n’aurait probablement jamais abouti. » (Fabrice Arfi et Agathe Duparc / 21 août 2013)

Affaire Cahuzac : les révélations d’un financier suisse

Antoine Peillon | blog Le Veilleur / mediapart.fr | vendredi 1er février 2013

Cette haute personnalité des milieux financier et politique genevois, professionnel de la gestion de fortune privée depuis de nombreuses années, est un « témoin privilégié », selon ses propres termes, de l’organisation de l’évasion fiscale de nombreuses personnalités françaises.

Il connaît parfaitement les établissements bancaires suisses comme l’UBS ou le Crédit Suisse, ainsi que les compagnies de gestion de fortune comme le groupe Reyl et les intermédiaires ou conseillers financiers indépendants tels que Hervé Dreyfus. Ses déclarations apportent un éclairage précis sur l’éventuel dépôt d’actifs financiers non-déclarés dans une banque suisse au bénéfice de Jérôme Cahuzac, actuel ministre français du Budget.

Genève, le 29 mai 2013. Pierre Condamin-Gerbier en entretien avec Antoine Peillon (La Croix), Edwy Plenel, Fabrice Arfi et Agathe Duparc (Mediapart) / © Ishta

Pouvez-vous reconnaître la voix d’Hervé Dreyfus dans l’enregistrement publié par Mediapart [1] le 5 décembre 2012 ?

Il est très plausible que l’une des deux voix audibles est celle d’Hervé Dreyfus. L’interlocuteur de la personne qui semble être Jérôme Cahuzac est probablement Hervé Dreyfus. Il est aussi cohérent de penser que c’est Hervé Dreyfus, puisqu’il a eu, avant d’occuper ses fonctions professionnelles actuelles, des responsabilités au sein de différents établissements bancaires français, dont le Crédit commercial de France (CCF) [2], où il a assez naturellement et nécessairement côtoyé Antoine Cahuzac [3]. Il fait partie des réseaux des frères Antoine et Jérôme Cahuzac.

Quelles sont les activités professionnelles réelles d’Hervé Dreyfus ?

Hervé Dreyfus, en plus de ses activités transparentes de gérant d’actifs financiers à Paris, au sein de la société anglo-saxonne Raymond James Asset Management International, a un lien avec le offshore (placement d’actifs à l’étranger) du fait qu’il est le demi-frère de Dominique Reyl, un Français qui a acquis la nationalité suisse et qui est présent à Genève depuis 1973, qui a fondé la Compagnie financière d’études et de gestion, laquelle est devenue Reyl & Cie en 1988. Il s’agissait d’une société de gestion d’actifs financiers pour le compte de clients privés sur le modèle genevois classique et qui, historiquement, a eu beaucoup, je dirais même essentiellement, des grandes familles possédant des actifs non-déclarés (au fisc français) comme base de clientèle française. La société Reyl & Cie est devenue banque en 2010.

Au-delà d’une relation d’ordre familial, quel est le rapport professionnel entre Hervé Dreyfus et le groupe Reyl ?

Hervé Dreyfus, de par ses réseaux personnels, professionnels et mondains, a été un porte-parole discret des services que pouvait rendre le groupe Reyl en Suisse pour l’accueil de clients français voulant protéger des actifs non-déclarés. Il était un peu le chasseur et le rabatteur discret qui accompagnait ces gens-là ici, à Genève, pour discuter des arrangements à mettre en place au travers de différents montages, différentes structures, différentes techniques. Hervé Dreyfus était un apporteur d’affaires et il est assez cohérent de penser que si Jérôme Cahuzac a eu besoin de dissimuler des actifs, il a pu le piloter et le guider.

D’après Mediapart, les actifs non-déclarés de Jérôme Cahuzac auraient été déposés sur un compte ouvert à l’UBS de Genève. Comment aurait été organisé, selon vous, ce dépôt ?

Reyl, à l’époque où Jérôme Cahuzac a dû arriver (à Genève) [4], n’était pas encore une banque [5]. Cette compagnie financière devait donc utiliser des banques pour déposer l’argent de ses clients. Reyl avait des comptes en son nom auprès de différents établissements bancaires suisses et chacun des clients privés de Reyl était en fait un compartiment de ces comptes master [6]. L’établissement de dépôt, par exemple l’UBS qui est un de leurs dépositaires, n’avait dans ses livres que Reyl comme client officiel.

Il est fort probable que le compte (dont Jérôme Cahuzac était l’éventuel bénéficiaire) n’a certainement pas été ouvert en (son) nom propre à l’UBS, mais qu’il a été ouvert via une société, parce que Reyl, comme toutes les banques et gérants indépendants qui ont voulu, depuis 2006, que leurs clients non-déclarés échappent aux nouvelles règles européennes de retenue à la source de l’épargne, a bien pris soin de faire en sorte que plus aucun compte de client aux actifs non-déclarés ne soit ouvert en nom propre[7]. Tous ces comptes non-déclarés ont été transférés dans des comptes de sociétés-écrans, lesquelles étaient des coquilles purement juridiques destinées simplement à être les détentrices officielles de ces comptes.

Toujours d’après Mediapart, les actifs non-déclarés de Jérôme Cahuzac auraient été transférés de Genève à Singapour en 2010. Est-ce crédible ?

Une deuxième vague de dissimulation a eu lieu à partir de 2008, du fait de ce qui s’est passé notamment aux Etats-Unis à propos de l’évasion fiscale (affaire UBS) et de la remise en cause conséquente du secret bancaire suisse. Reyl a fait exactement comme tous ses concurrents, en ouvrant une filiale, entre autres, à Singapour. Tous les clients qui avaient des actifs non-déclarés sont sortis des livres suisses de la compagnie pour être accueillis dans la filiale singapourienne ad-hoc. C’est ce qui, à mon avis, a permis à Jérôme Cahuzac de pouvoir dire qu’il n’était pas le titulaire d’un compte en Suisse. Il serait intéressant de lui poser la question en la formulant ainsi : « Êtes-vous, d’une façon directe ou indirecte, bénéficiaire d’un compte non-déclaré en Suisse, êtes-vous ce que les Suisses appellent un ayant-droit économique (ADE) d’un compte non-déclaré ? »

Dans toute cette organisation d’une éventuelle évasion fiscale de Jérôme Cahuzac, quel aurait été précisément le rôle d’Hervé Dreyfus ?

Hervé Dreyfus a amené un certain nombre de personnalités politiques et de grands capitaines d’industrie français dans les livres de Reyl, de façon discrète et subtile. Comme chez UBS, certains des gestionnaires de Reyl se déplaçaient en France pour organiser la venue à Genève de clients aux actifs non-déclarés. Cela ne se faisait jamais par l’intermédiaire du bureau parisien de Reyl, mais par l’intermédiaire de gestionnaires qui étaient basés à Genève et qui voyageaient régulièrement en France et dans d’autres pays.

Ceci étant dit, le fait que Jérôme Cahuzac ait un compte auprès de Reyl ou, via Reyl, auprès d’un autre établissement bancaire, me semble être une certitude à 95% du fait de l’implication d’Hervé Dreyfus. L’autre élément qui, pour moi, crée un faisceau de présomption relativement fort, c’est qu’il y a une proximité très importante entre Hervé Dreyfus et son amie d’enfance Cécilia Ciganer (ex-Sarkozy). De ce fait, Hervé Dreyfus est d’ailleurs un des conseillers patrimoniaux de Nicolas Sarkozy, pour des investissements immobiliers ou autres et pour sa fiscalité.

De ce fait aussi, tout un réseau politique a bénéficié des services financiers de Reyl. L’avantage d’Hervé Dreyfus, c’est qu’il fait partie de ces très rares personnes à avoir à la fois de hautes relations, notamment politiques, et à avoir la technicité financière. Hervé Dreyfus connaît parfaitement les problématiques particulières des fameuses personnalités politiquement exposées (PEP).

Ce que vous décrivez dévoile, au-delà du cas éventuel de Jérôme Cahuzac, un système d’évasion fiscale presque généralisé. Concerne-t-il d’autres personnalités politiques ?

Je connais très clairement des dossiers impliquant des gens qui ont des profils similaires à celui de Jérôme Cahuzac de par leur séniorité politique, ainsi que ceux touchant aux actifs non-déclarés de grands entrepreneurs français proches des différents pouvoirs politiques de gauche et de droite. Je peux en témoigner parce que je l’ai vu, entendu et vécu. Hervé Dreyfus a organisé un système de compensation pour certains clients français du groupe Reyl.

Quand des clients bénéficiaires de comptes non-déclarés à Genève avaient besoin de liquidités, Hervé Dreyfus transférait les liquidités d’autres clients qui avaient des excès de liquidités sur leurs comptes gérés en France vers les comptes français de ceux qui avaient des besoins de liquidités, et puis il compensait ces mouvements dans l’autre sens sur les comptes suisses non-déclarés des uns et des autres, de façon à ce que ça se rééquilibre.

C’était une façon ingénieuse de mettre à disposition des liquidités auprès de clients sans avoir à les faire traverser la frontière, simplement par des compensations-miroir entre des comptes non-déclarés ouverts en Suisse et des comptes français. Hervé Dreyfus a été en quelque sorte un porte-valises et je peux en témoigner.

Propos recueillis par Antoine Peillon auteur de Ces 600 milliards qui manquent à la France… (Seuil, 2012), à Genève (Suisse), le 24 janvier 2013.

Vérifications d’usage

1/ Auprès d’UBS

Extrait de mon message de questions à UBS (Suisse) :

– Pouvez-vous me confirmer que M. Jérôme Cahuzac (actuel ministre du Budget, en France) a été, au moins jusqu’en 2010, l’ayant droit économique (bénéficiaire) d’un compte ouvert à l’UBS, en Suisse ?

– Dans le cas où vous ne pouvez ou ne voulez pas confirmer cette information, pouvez-vous la démentir catégoriquement ?

La réponde d’UBS :

« Monsieur, Comme vous le savez, nous ne pouvons pas donner suite à vos questions. »

2 / Auprès de M. Hervé Dreyfus

Extrait de mon message de questions à M. Hervé Dreyfus (Paris) :

Une source financière et politique suisse de haut niveau m’ayant informé complètement sur une éventuelle opération vous concernant, je me permets de vous poser ces deux questions :

– Pouvez-vous me confirmer que M. Jérôme Cahuzac a été l’ayant droit économique (bénéficiaire) d’un compte ouvert dans une banque suisse, destiné au dépôt d’actifs non-déclarés, avec votre aide ?

– Dans le cas où vous ne pouvez ou ne voulez pas confirmer cette information, pouvez-vous la démentir catégoriquement ?

Pas de réponse de M. Hervé Dreyfus.

3 / Auprès du Groupe Reyl

Extrait de mon message de questions à MM. Dominique et François Reyl (Genève) :

Messieurs,

Une source financière et politique suisse de haut niveau m’ayant informé complètement sur une éventuelle opération bancaire concernant votre groupe, je me permets de vous poser ces deux questions :

– Pouvez-vous me confirmer que M. Jérôme Cahuzac (actuel ministre du Budget, en France) a été l’ayant droit économique (bénéficiaire) d’un compte ouvert à l’UBS par vos services ?

– Dans le cas où vous ne pouvez ou ne voulez pas confirmer cette information, pouvez-vous la démentir catégoriquement ?

Pas de réponse de MM. Reyl.

4 / Auprès de M. Jérôme Cahuzac

Extrait de mon message de questions à M. le ministre du Budget (France) :

Monsieur le Ministre,

(…)

– Pouvez-vous me confirmer que les deux personnes entendues dans l’enregistrement publié par Mediapart le 5 décembre 2012 sont bien vous-même et M. Hervé Dreyfus ?

– Dans le cas où vous ne pouvez ou ne voulez pas me confirmer cette information, pouvez-vous la démentir catégoriquement ?

– Pouvez-vous me confirmer que vous avez été l’ayant droit économique (bénéficiaire) d’un compte ouvert à l’UBS à travers les services de M. Hervé Dreyfus et/ou du groupe Reyl (Genève) ?

– Dans le cas où vous ne pouvez ou ne voulez pas me confirmer cette information, pouvez-vous la démentir catégoriquement ?

La réponse de M. Cahuzac :

« J’ai déjà dit tout ce que j’avais à dire, les allégations me concernant sont fausses, j’attends avec sérénité le travail de la justice » (sic)

NOTES

[1] http://www.mediapart.fr/journal/france/051212/cahuzac-laveu-enregistre

[2] Le CCF est devenu HSBC (Hongkong and Shanghai Banking Corporation) France le 1er novembre 2005, après son rachat en 2000 par ce groupe bancaire mondial notamment spécialisée dans la banque privée (gestion de fortune) pour une clientèle nationale et internationale.

[3] En 1985, Antoine Cahuzac, frère de Jérôme, a rejoint le service des swaps du Crédit Commercial de France (CCF) dont il prend la direction en 1988. Après un passage de trois ans chez Vinci, il revient au CCF en 1994 où il occupe successivement différentes fonctions au sein de la Banque d’Investissement du CCF puis d’HSBC à compter de 2000. De mai 2011 à décembre 2012, il est président de HSBC Private Bank France. De son côté, Hervé Dreyfus a été gérant sur le marché euro-obligataire au CCF, puis responsable de la gestion de portefeuille de la clientèle privée non résidente, avant 1994, date de son entrée chez Raymond James Asset Management International.

[4] Début des années 1990, moment où il commence sa carrière politique en tant que conseiller technique pour le médicament au cabinet de Claude Évin, ministre des affaires sociales des deux gouvernements Rocard, de 1988 à 1991. Il était, de ce fait, l’interface entre le ministère de la Santé et la Direction de la pharmacie et du médicament (DPHM), chargée de la fixation des prix des médicaments et de leur réglementation générale. La DPHM est remplacée en mars 1993 par l’Agence du médicament.

[5] Elle obtient une licence bancaire en 2010.

[6] « Master account », ou « compte maître », ou « compte racine », qui permet de gérer sous une seule identité plusieurs sous-comptes en protégeant ou même en dissimulant au mieux les informations personnelles des clients bénéficiaires des sous-comptes.

[7] Depuis 1991, il n’est plus possible d’ouvrir un compte complètement anonyme (identité du détenteur inconnue de l’établissement bancaire) en Suisse. En revanche, il est toujours proposé de détenir des comptes numérotés et sous pseudonymes, à la condition que les identités réelles des bénéficiaires (ayant-droits économiques) soient tout de même connues par la banque où ces comptes sont gérés. En l’occurrence, lorsque le détenteur d’un compte n’est pas l’ayant droit économique ou lorsqu’il y a doute à cet égard, la banque doit exiger une déclaration écrite et signée par l’ayant droit économique, au moyen d’un « formulaire A » indiquant qui est cet ayant droit économique final, en vertu, entre autres, des « standards » de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), de la Loi sur le blanchiment d’argent (10 octobre 1997), de son principe du « know your customer », et surtout de la « Convention relative à l’obligation de diligence des banques » (avril 2008, articles 3 et 4 à propos du formulaire A) dont les objectifs sont de « préserver le renom du système bancaire suisse sur les plans national et international, (…) d’établir des règles assurant, lors de l’établissement de relations d’affaires et dans le domaine du secret bancaire, une gestion irréprochable, (…) de contribuer efficacement à la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme ». Cette obligation de signature de l’ayant droit économique ne souffre aucune possibilité de délégation. De plus, il est aussi hors de question, pour une banque suisse, de prendre le risque de faire passer la frontière à un formulaire A signé par un client ouvrant ou possédant des actifs non-déclarés. Cette double contrainte éclaire la discussion enregistrée par la messagerie du téléphone de Michel Gonelle et cet échange en particulier : « Moi, ce qui m’embête, c’est que j’ai toujours un compte ouvert à l’UBS, mais il n’y a plus rien là-bas, non ? La seule façon de le fermer, c’est d’y aller ? » (http://www.mediapart.fr/journal/france/051212/cahuzac-laveu-enregistre)

***

Affaire Cahuzac : un banquier suisse se dit prêt à aider à nouveau la justice

  • Recueilli par Antoine Peillon
  • La Croix, le 20/03/2013

Ayant déjà accepté de donner une interview sur les méthodes d’évasion fiscale de « nombreuses personnalités françaises », ses « éclairages précis sur l’éventuel dépôt d’actifs financiers non-déclarés au fisc français dans une banque suisse au bénéfice de Jérôme Cahuzac » (Mediapart du 1er février) (1) avaient immédiatement intéressé les enquêteurs de la police judiciaire mobilisés par le parquet de Paris dans le cadre d’une enquête préliminaire pour blanchiment de fraude fiscale visant le ministre du budget qui a été démissionné hier, le 19 mars.

Ce témoin, une personnalité des milieux financier genevois, professionnel de la gestion de fortune privée depuis de nombreuses années, donne aujourd’hui anonymement de nouvelles informations à La Croix.

Avez-vous identifié, devant les enquêteurs de la police, l’interlocuteur de Jérôme Cahuzac dans l’enregistrement aujourd’hui authentifié et où l’on entend l’ex-ministre du budget dire : « Ça me fait ch… d’avoir un compte ouvert là-bas (Genève) ; l’UBS, ce n’est quand même pas forcément la plus planquée des banques » ?

Dans l’enregistrement que les policiers m’ont fait écouter, il y a des intonations de voix, des tournures de phrases qui me semblent être celles d’Hervé Dreyfus. Je n’en suis pas sûr à 100 %, mais ça me semble probable. Or, si effectivement c’est lui, cela crée un immense faisceau de présomptions de culpabilité, étant donné ce qu’était la fonction d’Hervé Dreyfus auprès du groupe financier suisse Reyl.

Que l’éventuelle évasion fiscale de Jérôme Cahuzac se soit faite directement à l’UBS de Genève, ou à l’UBS via Reyl, si Hervé Dreyfus est impliqué, cela me semble important car, en plus de ses activités transparentes de gérant d’actifs financiers à Paris, il a un lien essentiel avec l’offshore (placement d’actifs à l’étranger) du fait qu’il est le demi-frère de Dominique Reyl, fondateur en 1973 de la Compagnie financière d’études et de gestion, laquelle est devenue Reyl & Cie en 1988.

Il s’agissait d’une société de gestion d’actifs financiers pour le compte de clients privés qui, historiquement, a eu beaucoup, je dirais même essentiellement, des grandes familles possédant des actifs non-déclarés (au fisc français) comme base de clientèle française. La société Reyl & Cie est devenue banque en 2010.

L’information judiciaire ouverte mardi soir a-t-elle des chances d’aboutir ?

Une enquête judiciaire qui entraînerait une investigation poussée chez le groupe Reyl représenterait un grand coup de pied dans la fourmilière, car il y a d’autres personnalités que Jérôme Cahuzac, et tout aussi sensibles, qui sont gérés chez eux. On découvrirait alors un vrai secret d’État et un vrai scandale républicain, c’est-à-dire l’utilisation des places financières offshore par des hommes politiques français, de gauche et de droite, depuis de nombreuses années. Et pas seulement dans le cadre d’opérations de financement politique qui ont fait la une des médias, mais vraiment à des fins personnelles.

La Croix vous présente une liste de quarante-deux noms de sociétés écrans créées par la compagnie financière suisse Reyl (Genève) à Singapour. Cela représente-t-il un barrage infranchissable pour l’information judiciaire ?

Je reconnais une dizaine de ces sociétés, ce qui valide surtout la réalité de la méthode de camouflage mise en œuvre, depuis la fin 2009, par les intermédiaires financiers et les banques suisses, pour mieux protéger les avoirs non-déclarés de leurs clients les plus sensibles. Ces sociétés écrans gèrent des comptes bancaires entre autres chez UBS Singapour, au bénéfice d’ayants droit économiques privés, individuels ou même collectifs lorsque ceux-ci ont des liens familiaux ou d’affaires.

Lorsque ces sociétés écrans sont elles-mêmes détenues par des trusts, la difficulté d’identification du bénéficiaire de ces comptes bancaires singapouriens est évidemment accrue. Cependant, les identités des ayants droit finaux de ces avoirs non-déclarés, même gérés par un trust ou par un contrat d’assurance-vie luxembourgeois, sont accessibles dans le cadre d’une enquête judiciaire bien structurée et surtout non-entravée par une éventuelle mauvaise volonté des autorités suisses qui peuvent être tentées de mesurer leur diligence avec la France, dans le cadre de la négociation actuelle d’une nouvelle convention fiscale entre les deux pays.

Qu’entendez-vous par « enquête judiciaire bien structurée » ?

La question très large et très technique que devraient poser les juges d’instruction français à leurs homologues suisses est de savoir non pas si telle ou telle personne est ayant droit économique d’un compte dans telle ou telle banque, UBS Genève ou UBS Singapour par exemple, mais si cet établissement financier a dans ses livres un ayant droit économique, personne physique ou personne morale, trust, fondation ou contrat d’assurance-vie, qui est sous-dépositaire de la personnalité visée par l’enquête.

Lorsque j’ai été entendu par les officiers de police judiciaire à Annecy, je leur ai donné de quoi rédiger cette demande d’information. Il m’a semblé qu’ils sont très consciencieux et professionnels, mais aussi que leurs moyens et leurs ressources sont tout de même limités.

Pensez-vous aider encore la justice dans ses investigations en Suisse, voire à Singapour ?

Je suis tout à fait prêt à rencontrer les juges d’instruction qui vont enquêter sur le cas de Jérôme Cahuzac, comme j’ai déjà rencontré les policiers de la DNIF, à leur demande. Je serais prêt, si cela ne me mettait pas en danger, ainsi que ma famille, à expliquer publiquement un système qui est devenu intenable.

***

Pierre Condamin-Gerbier : dans le secret des banques suisses

2 juillet 2013 Par Fabrice Arfi / Mediapart

C’est l’homme qui en sait trop. Alors qu’il doit être entendu, ce mercredi, par la commission d’enquête Cahuzac, Mediapart publie le premier volet d’un long entretien avec le financier de Genève Pierre Condamin-Gerbier, ancien de chez UBS et de la banque Reyl & Cie. De l’industrie de la fraude fiscale et des stratégies de blanchiment, il connaît tout ou presque. Voici son récit.

 Témoin clé dans l’affaire Cahuzac, il fait trembler la classe politique française, de droite ou de gauche, depuis qu’il a déclaré le 23 mai au micro de France Inter : « Il y a des Cahuzac sur l’ensemble de l’échiquier politique. » Financier bien connu de la place genevoise, qui a travaillé pour le compte de grandes fortunes mais aussi au sein des banques UBS et Reyl & Cie, où l’ancien ministre du budget socialiste avait dissimulé ses avoirs occultes, le Français Pierre Condamin-Gerbier a vécu de l’intérieur, pendant dix-sept ans, l’industrie de la fraude fiscale et du blanchiment. Il en connaît toutes les combines, tous les secrets, tous les principaux acteurs, avocats, banquiers, comptables…

Après avoir été entendu début juin au Sénat par une commission d’enquête consacrée à l’évasion et la fraude fiscales, Pierre Condamin-Gerbier doit être auditionné, ce mercredi 3 juillet, à 14 heures, par les députés de la commission d’enquête Cahuzac, qui cherchent à établir l’existence d’éventuels dysfonctionnements de l’État dans la gestion du scandale des comptes cachés de l’ancien ministre.

Lire aussi

Mediapart a rencontré Pierre Condamin-Gerbier pour un entretien enregistré de près de six heures, le 29 mai, dans un salon privé d’un grand hôtel de Genève (lire notre Boîte noire). Calme, posé, la voix sûre, cet homme qui en sait trop nous a tout raconté, ou presque… Ce qu’il a vu, ce qu’il a fait. Pierre Condamin-Gerbier a décidé de livrer ces confessions, un peu comme on prend une « assurance-vie ». La raison : il dit avoir été la cible, lui et sa famille, de menaces anonymes ces derniers temps.

Durant ces longues heures d’entretien, Mediapart a notamment été destinataire de révélations sur les pratiques de fraude fiscale de nombreux hommes politiques français, comme Pierre Condamin-Gerbier l’a déjà laissé entendre à plusieurs reprises ces dernières semaines. Mais la décision a été prise, avec l’accord du principal intéressé, de ne publier aucun de ces noms tant qu’il n’a pas témoigné à ce sujet devant la justice, à laquelle il promet de confier certains documents susceptibles d’appuyer ses affirmations.  

Le récit qu’il livre offre une plongée rare dans un univers où tout se mesure au poids de l’argent, où, pour certains, échapper à l’impôt est autant une jouissance qu’une obsession, où tout est toujours possible quand il est question de cacher de l’argent et de le blanchir s’il est sale.

« J’ai envie d’aller jusqu’au bout du bout. Si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais. J’entends beaucoup de gens qui s’expriment, des journalistes, des politiques, des experts (plus ou moins experts)… Ce qui manque dans ce débat, c’est le témoignage de gens sur le terrain, des gens qui peuvent dire : “Voilà ce qui se fait, concrètement, au jour le jour entre quatre murs” », confie-t-il.

Le financier poursuit : « Maintenant, que mon nom a été exposé, l’idée est vraiment d’aller le plus loin possible et d’être un peu un porte-parole praticien sur ces questions, pas du tout dans une perspective personnelle. Non seulement ça ne me rapporte rien, mais en plus ça me coûte très cher à tout point de vue, personnel et professionnel. On a la chance, au travers de l’affaire Cahuzac, d’avoir un pan du voile qui s’est soulevé, finissons de lever le drap. Il y a vraiment des choses à dire. »

Première partie du récit de Pierre Condamin-Gerbier, organisé sous forme de verbatim, suivant chronologiquement les évolutions de sa carrière.

MES DÉBUTS

« J’ai 42 ans, je suis originaire de Saint-Étienne. Dans ma famille, je suis le premier à m’être expatrié à plus de 50 kilomètres de la maison. J’ai quitté Saint-Étienne en 1990, à 20 ans, pour faire Télécom Paris avec une spécialisation en finance internationale, non pas pour gérer les fortunes, mais plus pour les activités de marché.

Débuts dans le « family office »

Le patron du master de l’époque m’appelle et me dit : “On a une demande un peu particulière qui ne nous est jamais arrivée. On a été approchés par une famille française qui a un family office.” Je découvre alors le terme. Il m’explique que c’est une structure qui professionnalise la gestion de l’ensemble des affaires d’une famille. De la gestion de leur quotidien jusqu’à la gestion de leur patrimoine. Des super-secrétaires privés, en somme, des sortes d’intendants ou de régisseurs qui s’occupent de tout pour une famille. De la gestion de leurs employés, de leurs déplacements, leurs œuvres d’art, leur immobilier, leur bateau, leur avion, l’éducation des enfants, le goûter d’anniversaire de la petite dernière… Tout, du sol au plafond.

Le but était d’être l’homme à tout faire du patriarche, qui n’a pas envie de quelqu’un qui ait pris de mauvaises habitudes en ayant déjà travaillé pour d’autres, et qui veut vraiment mettre son moule sur cette personne. “Si ça t’intéresse, rendez-vous après-demain, à l’hôtel de Crillon, tu demandes M. Untel…”, me dit le patron du master. J’arrive donc à l’hôtel de Crillon, place de la Concorde à Paris, dans un univers qui m’est totalement étranger.

La famille en question est la famille Chancel. Monsieur Jean-Louis Chancel est très peu connu dans l’environnement français, excepté pour un domaine viticole dans le Lubéron, qui produit un blanc, rosé et rouge de bonne facture. Originaire de Marseille, Jean-Louis Chancel est très proche de la COMEX et de son fondateur, Henri Germain Delauze. Il est résident, pour des questions évidentes de fiscalité, au Royaume-Uni, et a des intérêts dans le monde entier.

Monsieur Chancel a fait fortune dans le négoce de matières premières agro-alimentaires : l’huile, le jus d’orange, le café, le sucre. Il a vendu son groupe pour une très belle somme d’argent. Il décide alors “d’organiser ses affaires”. Les prémices de ce que l’on vit aujourd’hui sont déjà là. On est en 1994.

Dans ce grand hôtel parisien, je vois ce monsieur que je ne connais absolument pas me parler d’immobilier, avions, bateaux… Il mentionne des noms qui me semblent très exotiques à l’époque. J’entends pour la première fois un mot que je vais entendre quasiment tous les jours pendant les dix-sept ans qui vont suivre : le mot “trust”.

J’en ressors intéressé par l’aspect humain de ce métier contrairement au trading où on est face à l’ordinateur… Et j’avoue que pour le jeune Stéphanois de 24 ans que je suis, originaire d’une famille de classe moyenne, la découverte de ce monde des grandes fortunes m’excite un peu. 

On me rappelle pour revenir le lendemain matin. En l’espace de cinq jours, je vois ce monsieur vingt-quatre fois. À chaque fois il me rappelle. Parfois, juste pour prendre un café. On parle de tout et de rien. Parfois, on évoque des sujets qui ne le concernent absolument pas.

UN PARADIS FISCAL AU MILIEU DES VACHES

Au bout du 23e entretien, M. Chancel me dit : “Si le boulot vous intéresse, il est à vous.” Il ajoute : “C’est quoi le salaire moyen de sortie de HEC ? Je vous donne trois fois le montant. Vous serez extrêmement bien payé, mais j’attends de vous une parfaite disponibilité.” Après quelques heures de réflexion, j’accepte. Je signe un contrat très simple, d’une page, de droit de Guernesey. Ses affaires personnelles se gèrent entre Londres, où il est résident, la Suisse, Guernesey et les Bahamas.

Je me retrouve, le dimanche 27 juin 1994, en fin d’après-midi, à descendre d’un avion sur l’aéroport de Guernesey, perdu au milieu de champs de vaches. Là, je me demande ce que je suis venu faire ici. Je suis logé dans une belle villa que je partage avec deux autres expatriés, employés comme moi, et le lendemain matin, on vient nous chercher en voiture. J’arrive à St Peter Port, le lundi matin. M. Chancel n’est pas là. Mais on me donne une liste de choses à faire, on ne m’explique rien, on ne m’enseigne rien. Je suis jeté à l’eau.

La famille Chancel, elle, n’est pas vraiment dans la fraude, dans la mesure où elle est sortie de France. On est complètement dans le cadre de l’optimisation. Même si, très rapidement, je me rends compte qu’il y a des sommes qui sont remises à certains héritiers pour appuyer leur train de vie, enfants et beaux-enfants, résidents français, eux, et qu’elles ne sont pas du tout déclarées.

UN MILLION EN CASH

Un samedi matin, je suis à Guernesey et on m’appelle pour me dire qu’il faut impérativement que je me rende à Courchevel, où madame est partie avec ses petits-enfants. Dans une station-service où elle s’est arrêtée pour faire un plein, elle s’est fait voler son sac. Elle n’a plus de papiers, plus d’argent, plus rien. Il faut lui amener en urgence du cash. Les banques sont fermées, elle ne peut rien faire. Je pars du coup à Londres, où je prends un avion pour Genève. C’est la première fois que je viens ici. On rouvre les portes de la banque, le Crédit suisse. J’arrive, je montre mon passeport, on m’accompagne dans une salle et on me demande pour qui est cet argent. Je réponds qu’ils ont reçu les instructions depuis les bureaux du Crédit suisse de Londres, que je n’ai pas à leur en dire plus.

J’essaie de me donner une contenance. La personne me demande d’attendre et j’entends que la personne ferme les portes à clé. Elle revient quelques minutes plus tard avec une personne visiblement plus haut placée. Même question, même réponse. Une troisième personne arrive et me dit qu’ils vont être contraints d’appeler les autorités. Je leur explique que je suis envoyé pour venir chercher de l’argent que je dois remettre à une personne. Je donne les noms des personnes du Crédit suisse à Guernesey, mais, malgré tout, les personnes de la banque décident d’appeler les autorités.

Heureusement, avec mon téléphone portable (un des tout premiers…), j’arrive à joindre les bureaux à Guernesey pour leur expliquer la situation. Quelques minutes plus tard, le directeur de l’agence de Genève arrive. Il me remet ce qu’il doit me remettre et pour s’excuser, organise le transfert en hélico depuis Genève jusqu’à Courchevel et retour jusqu’à Lyon. À Lyon, un avion privé me ramène à Guernesey. Cette fois-là, j’ai transporté un million de francs suisses.

Je découvre ce monde et je découvre la structuration fiscale de cette famille, une des pionnières en matière d’utilisation de trust pour des clients de droit civil. Toute la structuration se fait sous forme de trusts très complexes et j’apprends beaucoup de choses avec des avocats anglo-saxons et des avocats français qui les conseillaient sur les effets du trust en France ou en Suisse.

UNE BANQUE AUX BAHAMAS

À l’époque, la famille Chancel a négocié un système absolument incroyable. Ils ont incorporé – c’est-à-dire créé – une banque aux Bahamas, du nom d’Apax (différent du fonds d’investissement Apax Partners – ndlr), qui n’a pour clients que les membres de la famille. Cette banque a une licence bancaire, elle a du staff, des bureaux, c’est une vraie banque, mais elle ne gère que l’argent de la famille.

La banque est sous-dépositaire de comptes auprès de Crédit suisse Guernesey. Crédit suisse Guernesey acceptait de ne connaître comme client que cette banque parce qu’ils pensaient, au départ, qu’il n’y avait que des membres de la famille.

M. Chancel réalise que ce système est, pour lui, absolument fantastique : il joue sur deux juridictions, utilise une banque qui a un triple A qui rassure tout le monde, alors qu’officiellement, il n’existe pas auprès de cette banque suisse. Comme c’est un homme d’affaires, un entrepreneur qui cherche d’autres choses à faire pour s’amuser un peu, il se dit que ce système est un rêve pour tous les gens qui ont des tailles de fortune similaires à la sienne. Il commence alors à faire de cette banque privée et de son family office un vrai business en plus de ce qu’il fait avec sa propre famille.

Il négocie donc avec Crédit suisse la possibilité d’ouvrir des rubriques à l’intérieur de son propre compte. Il y aura autant de rubriques qu’il y a de clients dans cette banque. Chaque fois qu’ils ouvrent un compte pour quelqu’un, Crédit suisse émet une lettre sur son papier à en-tête, signée par ses dirigeants… Il crée ainsi ce qui n’a jamais été créé depuis, c’est le compte bancaire au porteur.

Résultat : si vous devenez client de la banque de M. Chancel, officiellement vous avez un compte auprès d’un établissement des Bahamas, mais vous avez tout de suite derrière un autre compte auprès d’un établissement de Guernesey triple A, le Crédit suisse, qui émet une lettre, une simple feuille A4, stipulant que le porteur de cette lettre est titulaire du compte n° 234.671, par exemple, déposé auprès de Crédit suisse Guernesey et jouit de tous les droits associés à l’utilisation de ce compte. Vous pouvez ensuite vous pointer dans n’importe quel établissement du Crédit suisse et retirer ce qui est sur le compte désigné sur la lettre. Il a été le seul à le faire et a rentabilisé cela en six mois. Le système tel que je le décris a existé à partir de 1986.

En 1994, sa banque est un mini-empire, avec une dizaine de milliards d’équivalents euros en actifs. M. Chancel réussit à démarcher beaucoup de grands noms français, des grandes familles, quelques-unes très connues. Il y a des clients internationaux, mais M. Chancel étant français, la clientèle l’est majoritairement.

Cascades de structures de portage

Il offre un système bancaire clés en main et tout son savoir-faire en matière de trust, de structuration, de sociétés, de primes de transfert. Il crée un petit bijou, un truc qui n’est sur aucun écran radar, et qui est bien plus qu’une officine.

À l’époque, il n’y avait pas du tout d’échange d’informations, ni de coopération entre les autorités de plusieurs pays. La France aurait donc pu faire une demande judiciaire ou administrative auprès de Crédit suisse, on pouvait répondre, la main droite sur la Bible : “Non, M. Machin, on ne connaît pas ; Mme Truc, on ne connaît pas… » Le tout en totale légalité. Tout est tellement bien pensé en termes de cascades de structures de portage. Il a créé l’un des systèmes les plus avancés que j’aie jamais vus en matière de boîte noire, d’une efficacité redoutable et complètement impénétrable.

L’IMPÔT, C’EST L’ENNEMI

Après trois ans, je commence à m’user de ma relation avec M. Chancel. Mais j’ai toujours envie de rester dans le même domaine et je m’en ouvre à l’un des avocats de M. Chancel qui est aussi celui de la famille Latsis, futur propriétaire du groupe bancaire EFG. À l’époque, ils ont une banque en Grèce, une banque en Suisse, La Banque de dépôt, qu’ils ont achetée à la famille Onassis, et une banque à Londres.

La famille Latsis a alors une ambition : créer un vrai groupe bancaire. Spiro Latsis demande à me rencontrer. Je le rencontre, ainsi que toutes les équipes qui sont autour de lui, et ils me font une proposition très intéressante avec deux responsabilités : m’occuper de certains investissements dont est chargé Spiro Latsis dans l’Europe francophone et développer le même genre de plateforme offshore que celle de M. Chancel. Je travaille pour eux pendant trois ans.

Je rencontre deux types de clients en face de moi : ceux qui sont clairement dans une recherche d’optimisation fiscale et une proportion majoritaire de clients, européens et français, pour qui, oui, l’impôt c’est l’ennemi.

À l’époque, ce qui me sidère, même si je refuse de rentrer dans des analyses politiques parce que chacun aura sa vision des choses, c’est de voir la quantité d’énergie, de talent et d’argent dépensée simplement pour cette question d’impôt à ne pas payer. Autour de ces familles, c’est une industrie de milliers de gens, d’avocats, de financiers, qui ne font que ça. Si cette énergie-là était utilisée autrement, on pourrait faire des choses incroyables…

Très sincèrement, je suis complètement dans le système. Je n’ai pas de distance, aucun recul. L’ensemble de mon métier, je le trouve passionnant. Mais je découvre une réelle industrie du contournement de l’impôt, de l’optimisation simple à la fraude de très haut niveau, avec non seulement une fraude par non déclaration, mais aussi des montages extrêmement complexes, actifs, revus et ré-analysés chaque jour avec une obsession de chaque instant. Je vois toute la palette des gens qui dépensent parfois même plus en frais pour ne pas payer d’impôts que l’impôt lui-même… Ils sont tellement dans leur truc, que l’important n’est pas tant l’argent dépensé, mais le simple fait d’échapper à son impôt.

Certains m’ont exposé leur motivation. Et il y a différentes formes d’argumentations. Celle que je trouve intellectuellement honnête porte sur des aspects confiscatoires de l’impôt, qui sont très mal vécus, notamment sur la partie successorale. Je rencontre ainsi des gens, même parmi les Français, qui ne cherchent pas le secret mais la confidentialité, pour la protection de leur vie privée, et cela peut apparaître tout à fait légitime. Et puis, il y a les fraudeurs avérés.

En vingt ans, il y a peu de choses que je n’aie pas vues, je crois. Le système est très organisé. Il y a évidemment les cabinets d’avocats, mais aussi les fiduciaires, les comptables, les astuces dans le domaine de l’art, les arcanes du port franc à Genève. Tout. C’est une industrie et elle est phénoménale. Cela va même jusqu’aux conférences sur la fiscalité organisées à Paris, à Genève ou à Londres, qui commencent par une annonce de l’animateur : “Messieurs, on a vérifié la liste des participants, il n’y a personne de l’administration dans la salle, donc on peut parler librement.”

Je le découvre pour les Français, mais aussi pour d’autres nationalités. Et je me rends compte que ceux qui tiennent les clés de la maison de toutes ces grandes fortunes ne sont qu’une poignée, une dizaine d’avocats parisiens. Quelle que soit la personne que je rencontre à un certain niveau de fortune, je croise toujours les mêmes avocats.

L’un est devenu le spécialiste du trust. Un monde qui le fascine parce qu’il est à la frontière entre le monde anglo-saxon et le droit napoléonien. Pour mémoire, le trust est un objet financier aussi usuel et légitime pour un Anglo-Saxon que la SARL pour nous. C’est le dévoiement de sa raison d’être, notamment par les Français, qui a donné au trust le côté sulfureux qu’il a aujourd’hui.

Un autre de ces avocats est un ancien de l’administration fiscale qui, un jour, a décidé de passer de l’autre côté. Il a été recruté par un grand cabinet, qui est devenu un haut lieu de l’offshore non déclaré parce qu’il a eu en face de lui une administration très peureuse, qui comprend mal de quoi on parle, parce que c’est très technique. Elle comprend mal et elle a peur de se prendre une jurisprudence défavorable.

LA SOCIÉTÉ GÉNÉRALE AU PAYS DU OFFSHORE

En 1998, je quitte les Latsis pour la famille Hambro (qui m’approche via un cabinet de chasseurs de têtes). C’est une vieille famille de banquiers aristocratiques qui ont un family office à Londres, très onshore (déclaré) et qui me demande de faire ce que j’ai fait chez Latsis. Le profil est excellent. Vieux nom de l’aristocratie, ce sont les banquiers de la reine d’Angleterre. C’est parfait pour les fortunes plus récentes qui sont rassurées par cette image. Eux, veulent faire du vrai beau family office.

Mais à cause de conflits au sein de la famille, que j’ignorais en arrivant, ils vendent le groupe à la banque Société générale. Je rencontre les équipes de Société générale Angleterre, puisqu’ils sont déjà présents comme banque commerciale, banque d’affaires. Très rapidement, je me rends au 109, boulevard Haussmann [siège parisien de la banque, ndlr], pour rencontrer les responsables en charge de la clientèle privée. Ils se disent intéressés par les structures de trust et nous demandent de former les équipes en charge de la partie banque privée de Société générale.

Ils ne sont pas très au fait de toutes ces pratiques et on a plusieurs sessions de formation. Ils reviennent à la charge et nous disent qu’ils ont beaucoup de CPI (conseillers patrimoine individuel) qui sont là pour parler des produits d’épargne défiscalisés, les livrets machin et truc. Ils se disent que beaucoup de ces CPI locaux et régionaux sont en contact avec des entrepreneurs, des professions libérales, et il y a des moments où, seuls, ils ne peuvent pas les aider dans leur environnement pour faire de l’offshore.

En parfaite connaissance de ses équipes dirigeantes, la Société générale nous demande donc de rentrer dans une approche industrielle de la fraude organisée. Il n’y a pas d’autres termes pour l’expliquer. Et on nous demande de faire “la tournée des popotes” en région, à Marseille, à Bordeaux, etc. On nous demande de voyager, puis de rédiger des brochures sur « Qu’est-ce qu’un trust ? », « Comment fonctionne un trust ? ». Et je peux vous dire que ce n’est pas sur l’utilisation légitime de la structuration trustale anglo-saxonne.

Il est même organisé des espèces de joutes oratoires durant lesquelles les vingt-deux responsables régionaux CPI sont rassemblés, à Genève, pour plancher sur des cas d’école de clients qui voulaient faire de l’offshore. Les Suisses présentaient leurs solutions, les Anglo-Saxons les leurs et, à la fin, il y avait une synthèse qui expliquait que pour telle typologie de clients, il fallait plutôt s’adresser aux collègues suisses, pour telle autre aux collègues londoniens.

Entre-temps, on nous demande de plus en plus d’aller jouer les VRP à l’intérieur du groupe Société générale. On reçoit à Londres des patrons d’agence. Parfois quand ils montent des dossiers à Guernesey ou aux Bahamas, il faut accompagner ces messieurs. À l’occasion, il faut leur organiser une journée de pêche au gros. Et il y a le conseiller Société générale qui est là et se paie des vacances aux Bermudes au frais de la princesse. C’était du grand n’importe quoi.

LE BLANCHIMENT PAR LE PRÊT BANCAIRE

À cette époque, je suis sollicité par un avocat très impliqué avec la Fédération française de tennis. Il conseille beaucoup de joueurs de tennis, mais aussi un membre éminent du monde des affaires parisien, impliqué dans la construction de parkings, dont l’activité a la particularité de générer beaucoup de cash.

Il se trouve que cette personne a des actifs non déclarés à la Société générale en Suisse. Évidemment, il ne peut pas officiellement utiliser un argent qu’il n’a pas pour financer la construction de ses parkings. Grande technique classique des banques françaises : il bloque le montant du financement nécessaire sur son compte à Genève. Imaginons qu’il a 100 millions d’actifs, mais qu’il ait besoin de 50 pour ses travaux, il bloque 50. Ces 50 bloqués permettent à Société générale de Genève de donner une garantie à Société générale France. Société générale Paris finance l’opération en prenant officiellement une hypothèque sur le bien, voire quelques garanties personnelles, mais il y en a peu car les montants concernés sont très largement supérieurs au train de vie de ce monsieur.

Lire aussi

En apparence, s’il y a un problème de remboursement, on se saisira du parking ou du bien immobilier. Mais on sait qu’on ne le fera jamais parce que si jamais il y avait un problème, on se servira sur les actifs non déclarés de ce monsieur à Genève.

Il y a une structure ici qui en a fait une industrie et qui s’appelle l’UCB, filiale de BNP Parisbas, qui existe toujours, rue de la Rôtisserie à Genève. Elle ne fait que ça, c’est-à-dire du rapatriement de capitaux non déclarés en France pour des investissements immobiliers, ce au travers de ces techniques dites de « back to back » ou de « prêts Lombard ».

Il s’agit au départ d’une technique de finances très classique de prêt sécurisé par un actif. Mais dans le domaine de la banque privée, cela devient parfois une garantie d’argent non déclaré pour une opération de financement dans un environnement où on est complètement déclaré. Une sorte de blanchiment, en somme. »

L’entretien avec Pierre Condamin-Gerbier a été réalisé en présence d’Edwy Plenel, le directeur de Mediapart, et notre confrère de La Croix, Antoine Peillon, l’un des meilleurs spécialistes français des questions de fraude et d’évasion fiscales, auteur du livre de référence sur l’affaire UBS, Ces 600 milliards qui manquent à la France (Seuil).

La retranscription, patiente et précieuse, de l’entretien a été réalisée par Katherine Dolan-Darmon.

——————-

Mardi 2 juillet, 17h40. Correction. Pierre Condamin-Gerbier, évoquant un souvenir vieux de vingt ans — celui du retrait d’un million en cash au Crédit suisse de Genève —, a confondu l’identité d’une personne, citant à tort le nom d’un autre banquier de la place genevoise. Ce nom a été aussitôt supprimé de l’article.

***

Pierre Condamin-Gerbier : « Je suis au milieu d’une énorme machine à blanchir »

3 juillet 2013 Par Fabrice Arfi / Mediapart

Mediapart publie le second volet d’un entretien avec le financier Pierre Condamin-Gerbier sur les arcanes de la fraude fiscale et du blanchiment. Il raconte sa découverte de l’industrialisation de la fraude au sein de deux banques, UBS et Reyl & Cie, où Jérôme Cahuzac avait dissimulé ses avoirs occultes. Il a par ailleurs assuré devant la commission d’enquête parlementaire avoir remis à la justice une liste nominative de personnalités françaises ayant détenu des avoirs cachés.

 Mediapart publie le second et dernier volet d’un long entretien accordé, fin mai, à Genève, par le financier Pierre Condamin-Gerbier sur les arcanes de la fraude fiscale et du blanchiment d’argent sale. Français établi de longue date à Genève, celui qui est parfois surnommé “PCG” a été entendu, ce mercredi 3 juillet, par la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire Cahuzac, dont il est un témoin-clé.

« On a la chance, au travers de l’affaire Cahuzac, d’avoir un pan du voile qui s’est soulevé, finissons de lever le drap. Il y a vraiment des choses à dire », explique aujourd’hui Pierre Condamin-Gerbier, dont certaines déclarations font trembler la classe politique française.

“PCG” a d’ailleurs été entendu, mardi 2 juillet, pendant près de huit heures par les juges Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire, chargés d’une enquête sur les pratiques présumées illicites de la banque genevoise Reyl. Devant la commission parlementaire, M. Condamin-Gerbier a d’ailleurs précisé mercredi avoir donné aux magistrats une liste nominative de personnalités françaises ayant détenu des avoirs cachés en Suisse : « La liste et les éléments d’informations dont j’ai fait état dans les médias depuis quelques semaines a été transmise [mardi] dans sa grande majorité, à la justice française ».

Dans ce second volet de notre entretien, le financier aborde, toujours de manière chronologique, sa découverte de l’industrialisation de la fraude fiscale au sein de deux établissements bancaires qui ont beaucoup fait parler d’eux ces derniers mois : UBS et Reyl & Cie. Deux banques où l’ancien ministre du budget Jérôme Cahuzac avait dissimulé ses avoirs occultes. Verbatim.

DE LONDRES À NEUCHÂTEL

« Le moment de l’indépendance arrive pour moi en 2002. Je décide de créer ma propre société à Londres, qui s’appelle Mandarin Fortune, une petite SARL classique. Je prends sous le bras mon assistante qui me suit depuis plusieurs années. Je démarre avec des clients qui me connaissent bien, avec un gros volume d’affaires.

On fait du vrai family office avec une palette de services très larges. On propose des services qui intéressent beaucoup de familles françaises et internationales. À Londres, je quitte complètement le monde de l’offshore fraudeur. On continue, certes, à être sollicités sur des questions de délocalisation pour des motifs fiscaux, mais dans des environnements clairs et transparents. On reste très impliqués dans le conseil en structuration fiscale mais pas pour des motifs de fraude même si on continue à voir passer des dossiers.

Lire aussi

À Mandarin, j’avais un investisseur pour capitaliser un peu plus que ce que mes deniers personnels permettaient pour pouvoir recruter des gens dès le départ. La société se développe rapidement. Cet investisseur me dit qu’il y a des gens qui s’intéressent à ce qu’on fait et qui voudraient prendre une participation dans la société. J’y suis favorable, cela me permettrait de sortir avec une belle plus-value.

L’investisseur en question est une petite banque privée à Neuchâtel, la banque Bonhôte, créée au XIXe siècle. L’actionnaire majoritaire est un Français, Jean Berthoud, résidant en Suisse. Je le rencontre. Il me raconte l’histoire de cette banque, que son fondateur, qui n’avait pas d’héritier, a vendue à un opérateur d’électricité suisse, si mon souvenir est exact.

On vend donc à Bonhôte à la condition que je quitte Londres pour venir m’installer en Suisse afin de développer mon activité de family office à Neuchâtel.

Très rapidement, je m’aperçois qu’il y a une guerre entre Berthoud et deux coactionnaires (un autre Français et un Anglais). En décembre 2004, quelques mois après mon arrivée, les deux coactionnaires me proposent finalement de quitter Bonhôte. Je refuse. Ils partent. Je me retrouve avec Berthoud qui avoue que le family office était une envie de l’un des actionnaires démissionnaires, et qu’il ne faut pas que je compte sur lui pour me soutenir dans mon développement. Par contre, il m’annonce ce qu’il dit être une bonne nouvelle pour moi : il vient de vendre une partie de son activité à l’UBS. En un mot, il me vend. Et voilà comment j’arrive à UBS.

J’annonce dès le départ que je ne resterai pas longtemps car, à UBS, ils sont dans un métier qui n’est pas le mien. Être à nouveau dans une énorme banque n’est pas ce que je cherche à faire et je sais très bien que toute l’activité de family office ne les intéresse pas.

À l’intérieur du portefeuille vendu à UBS par Bonhôte, il y a essentiellement des clients français non déclarés qui avaient choisi Neuchâtel parce que c’est moins exposé que Genève, et parce que, dans ces fortunes-là, il y a beaucoup de clients de l’industrie de luxe en France : comme beaucoup de ces grands groupes ont des marques horlogères, ils viennent donc très régulièrement en Suisse, particulièrement dans le canton de Neuchâtel.

LES PETITES BOÎTES EN BOIS D’UBS

Avec mon arrivée à UBS, je suis transféré à Genève et je me retrouve à l’intérieur du marché “France”, ce que, à Paris, la banque présente sous le nom de “UBS France International”. Il y a trois départements : les “key clients”, qui représentent plus de 50 millions de francs suisses ; les “high net worth”, entre 10 et 50 millions ; et les “core affluent” : quelques centaines de milliers de francs à 10 millions.

Dès le premier jour, je comprends où je suis tombé. Je remarque par exemple que tout le monde dispose de deux boîtes en bois sur son bureau. Et à partir de 18 heures, chaque soir, tout le monde va mettre ces boîtes dans un coffre, au fond de la salle. Tout le monde range religieusement ses deux boîtes.

Quand je demande ce que sont ces deux boîtes, on me répond : « C’est le “kardex”. » Au départ, il s’agit d’une marque suisse-allemande de rangement de bureau. Chaque gestionnaire a ses boîtes, avec ses fiches Bristol manuscrites. Sur chacune figure le nom du client, ses coordonnées, quelques renseignements pratiques – certains clients ont plusieurs fiches – et, en haut à droite, un numéro de référence. Dans l’autre boîte, il y a le même nombre de fiches, avec le numéro de référence et tous les renseignements purement financiers concernant le ou les comptes ouverts par le client.

Le “kardex”, c’est clairement une comptabilité parallèle des gestionnaires suisses de la France offshore. Il y a même des clients qui appellent de cabines téléphoniques, par discrétion. Ce système sert notamment à faire en sorte que certaines infos ne soient pas rentrées dans le système informatique de l’UBS en Suisse. Tout cela est validé au plus haut niveau.

De mon côté, j’attends d’avoir un entretien avec les dirigeants du groupe pour leur dire que je suis un peu chez eux par défaut. On me laisse entendre tout de même que certains clients seraient intéressés par mes conseils en family office.

Tout l’immeuble où je suis, place Bel-Air, appartient à l’UBS. Les étages sont répartis par zone géographique. De mémoire, il y a : Russie, Espagne, Amérique latine, France et une toute petite partie Moyen-Orient. La France est au quatrième étage. Elle l’occupe entièrement. En tout, une trentaine de personnes travaillent à l’étage “France”, dans mon souvenir.

DES COMPTES NON DÉCLARÉS

Tous les gestionnaires, les chargés d’affaires (CA), tout le monde est en open space. Paradoxalement, il n’y a aucun respect de la confidentialité. Et moi, je suis installé au milieu de cet open space. J’entends donc tout ce que les chargés d’affaires disent. Très vite, je découvre que je suis au milieu d’une énorme machine à laver et à blanchir. La plupart des clients résidents en France sont des clients non déclarés et je découvre des pratiques de James Bond de bas étage.  

On me donne par exemple un ordinateur portable équipé d’un système Citrix, avec un code de six chiffres permettant d’effacer le contenu de l’ordinateur en quelques secondes si nécessaire au moment de passer une douane. Tout le monde m’explique comment faire pour être le plus discret possible. Autre exemple : si je vais en France et que je loge à l’hôtel, il faut m’inscrire sous le nom d’une autre société. On me dit aussi : “Quand tu passes la frontière, vas-y plutôt en jean/t-shirt qu’en costume/cravate.”

On me propose rapidement de travailler avec le conseiller de toutes les grandes familles françaises du CAC 40. On me dit qu’il veut passer du côté banque privée. Quand je demande pourquoi il ne travaille pas à UBS Paris, on me dit que sa femme enseignante a un poste à Genève et qu’il préfère donc rester en Suisse…

Lire aussi

Mais petit à petit les langues se délient. Les chargés d’affaires me confirment qu’ils n’ont pratiquement aucun client déclaré. Qu’ils continuent d’apporter de l’argent en liquide à leur client. Il y a bien des valises qui circulent. Ils me confirment les directives qui sont données.

Un ancien d’UBS, C.G., me confie qu’en 2005 environ 80 % du temps des chargés d’affaires français est occupé à l’envoi de dossiers vers la Suisse ; 20 % seulement à l’obtention de clients transparents résidents. D’entrée, on m’avait bien dit : “Tu penses bien qu’un client transparent fiscalement n’ira surtout pas auprès de la filiale parisienne d’une banque suisse.”

Par définition, ils savent dès l’ouverture d’UBS France que, oui, à la marge, ils vont récupérer deux ou trois clients pour leur vendre de l’assurance vie ou une gestion de PEA, mais, dès le premier jour, il y a une intention affichée au plus haut niveau de la direction d’ouvrir ces implantations françaises pour capter cette clientèle française.

Et puis il y a la clientèle politique, qui est très minoritaire, peut-être 2 %. Mais à l’UBS, la volonté affichée derrière les politically exposed person (PEP) n’est pas d’acheter des relations qui vont être financièrement rentables mais d’acheter de l’influence. C’est clairement cela qui est recherché. Plus indirectement, un soutien politique peut être intéressant pour ses propres activités sur le territoire, le jour où on a besoin d’y faire appel.

Il n’y a aucune motivation d’affaires derrière la stratégie PEP. C’est au mieux de l’influence, au pire de la corruption. De ce point de vue, le marché France d’UBS ne fait ni moins ni plus que n’importe quelle autre banque privée de la place de Genève. L’UBS n’a rien inventé. Simplement, ils ont totalement industrialisé la pratique, comme aux États-Unis.

MON ARRIVÉE CHEZ REYL & CIE

Je suis resté à UBS une année, jusqu’en mai 2006. Parmi les gens qui avaient manifesté un intérêt auprès de moi, il y avait la famille Reyl. Après mon arrivée à Genève, j’avais eu l’occasion de rencontrer François Reyl à titre social. Très rapidement, je lui ai fait part de mes frustrations à l’UBS sur le fait que je ne pouvais pas vraiment développer mon activité de family office. Il m’a fait part de sa réelle volonté de développer cette ligne métier (ce qui était vrai à l’époque), d’y investir des moyens, en laissant toute l’indépendance nécessaire par rapport aux pures activités financières.

On s’est rencontrés à plusieurs reprises avec son père, Dominique, avant de signer. C’était il y a sept ans. À l’époque, c’est tout petit, Reyl, avec une vingtaine de personnes, des bureaux très modestes. Ils sont gérants de fortune. Cela représente à peu près 700 millions d’euros de masse sous gestion. La société a été fondée par Dominique Reyl au début des années 1970. Étant Français lui-même, il a réussi à développer une assez belle base de clients.

Il faut bien comprendre qu’il y a eu deux moments chez Reyl : 1973-2002 et après 2002, date de l’arrivée du fils François, avocat, banquier d’affaires, élevé en Suisse, qui a étudié aux États-Unis. Il y a eu un moment où nous étions très proches l’un de l’autre. François est à la fois un excellent technicien et a beaucoup de charisme commercial. Il arrive d’un milieu totalement différent qui est celui de la banque d’affaires et des grands cabinets américains, donc pas du tout dans le monde de la clientèle privée. Mais il s’immerge là-dedans.

1973-2002 : c’est vraiment la période de Dominique Reyl, le père, un gérant de fortune qui a construit sa maison sur un fonds de commerce à base essentiellement de Français non déclarés. Il y avait très peu de clients connus du temps de Dominique Reyl. C’était vraiment provincial.

2002 : arrive François, qui récupère cet héritage, le maintient et continue même à accepter de façon très active des Français non déclarés. Au Crédit suisse, à Londres, il était responsable de tout ce qui était levée de fonds pour des très grands groupes de private equity. Il avait donc un très beau réseau d’affaires à titre personnel. Et quand il reprend la société de son père, c’est vrai que Reyl change quasiment du tout au tout. Il crée d’abord une deuxième ligne métier en plus de la gestion des clients privés, qui est toute la gestion institutionnelle via la filiale Reyl Asset Management. Puis il ouvre en 2004 le bureau de Paris.

LE LIEN HERVÉ DREYFUS/NICOLAS SARKOZY

Nous créons ensemble la filiale Reyl Private Office (pour le family office) en 2006 et on développe vraiment notre activité. Étant devenu très proche de son père et surtout de François, je commence à découvrir d’autres aspects de Reyl. Surtout, je comprends la nature de certaines pratiques quand je rencontre Hervé Dreyfus, le demi-frère de Dominique Reyl.

La première fois que nous nous sommes vus, c’était dans les anciens bureaux de Reyl. On me le présente comme travaillant chez Raymond James International où il est gérant de portefeuille à un niveau senior. J’ai plus l’impression que c’est un membre de la famille, de passage à Genève, et on me le présente d’ailleurs comme ça… Il vient passer un week-end en famille, il vient dire bonjour. On ne me le présente pas du tout comme un acteur de Reyl.

Mais très rapidement, Hervé Dreyfus revient dans les bureaux. Dominique Reyl m’invite à les rejoindre pour discuter. Là, Hervé, sans mentionner de nom, m’expose le dossier d’un potentiel client avec des actifs non déclarés en Suisse, qui veut quitter un gros établissement dans lequel il se trouve pour rejoindre une plus petite structure, plus flexible, où il puisse avoir un contact direct avec la direction.

La directive européenne de retenue à la source de l’épargne vient alors d’être introduite, mais comme les Européens n’ont pas utilisé des praticiens pour sortir ces textes, ils n’ont couvert que les comptes détenus en direct par des personnes physiques. Hervé voulait la confirmation que si le compte était ouvert au nom d’une structure, il n’y aurait pas de retenue à la source, tout en préservant l’identité du client. La discussion dure dix minutes et c’est là que je comprends que lorsque Hervé est au bureau, il n’est pas juste là pour rendre visite à sa famille…

Assez régulièrement, il me sollicite ensuite sur tout un tas de questions. Pas toutes liées à des questions fiscales : pour un client qui a des œuvres d’art à vendre, pour un autre qui veut acheter des immeubles. Puis, un jour, je vais voir Hervé dans ses bureaux à Paris, et là, on commence à parler politique. J’ai encore la responsabilité de la délégation UMP suisse.

Hervé me dit qu’il connaît très bien Cécilia Sarkozy, une amie d’enfance. Qu’il est le conseiller patrimonial de Nicolas. On est dans une période post-élection présidentielle de 2007. Hervé me dit qu’il lui rend régulièrement visite à l’Élysée et à son domicile personnel. Il me dit le conseiller sur des opérations immobilières. Il le voit un peu moins qu’avant, évidemment, mais les deux hommes se voient quand même beaucoup.

Le lien avec Sarkozy, tel que je le décris, ressort très clairement des conversations que j’ai pu avoir avec Hervé. Il m’a par exemple dit qu’il avait été son conseiller pour une opération immobilière sur l’île de la Jatte, où M. Sarkozy a eu, je crois, un appartement. J’en suis témoin : dans ses dires, Hervé se considérait comme le conseiller patrimonial principal du client privé Nicolas Sarkozy depuis son mariage avec Cécilia et puis après. Il y a de nombreux réseaux chez Reyl qui sont totalement liés à Sarkozy.

PORTEUR DE VALISES

Notre relation prend une autre dimension quand on me demande de beaucoup travailler sur le cas d’un célèbre entrepreneur français, notamment propriétaire d’un hôtel de luxe à Paris. À un moment donné, ce client me dit qu’il a besoin de cash en France. Il me fait clairement comprendre qu’il faut les lui apporter et que ce montant doit être prélevé sur les avoirs (non déclarés) qu’il détient chez Reyl. Une réunion impromptue s’organise et il est décidé qu’on va utiliser Hervé.

C’est à ce moment-là que Dominique Reyl m’a indiqué très clairement que Hervé Dreyfus, parfois, transportait du cash en provenance de Reyl, de Genève vers la France, mais aussi, parfois, ce sont des opérations de compensation qui sont réalisées entre des clients qui ont des excédents de cash d’un côté, recrédités de l’autre côté de la frontière.

On me fait comprendre aussi que Hervé est une source d’apport d’affaires importante. Hervé a des responsabilités au sein de Raymond James International, où il gère une clientèle résidente transparente, mais à chaque fois que, par ses réseaux, il a des besoins d’accompagnement de clients qui souhaitent déposer des actifs non déclarés, il les amène chez son demi-frère. C’est tout ce qui fait le succès de la démarche de Hervé. Tout cela combiné avec le charisme commercial de François Reyl, grâce à qui il y a un taux de conversion de prospect en clients effectifs qui est d’à peu près 100 %.

Ces réseaux sont exploités en bonne intelligence avec Hervé qui fait les présentations et François qui est toutes les semaines à Paris. Il rencontre ses clients sur le territoire français, leur explique tout ce qu’il peut faire. Hervé recommande, François séduit. Dominique Reyl fait très attention de rappeler à tout le monde qu’il est hors de question de rencontrer à Paris des clients qui seront ensuite accompagnés dans les bureaux de Reyl Genève. De faire attention à tous les échanges mails, papier…

En ce qui concerne Cahuzac, je n’ai jamais eu d’informations précises avant les articles de Mediapart. Mais j’ai compris qu’il était chez Reyl grâce à l’enregistrement dans lequel l’interlocuteur de Cahuzac était, sans doute possible, Hervé Dreyfus. »

L’entretien avec Pierre Condamin-Gerbier a été réalisé en présence d’Edwy Plenel, le directeur de Mediapart, et notre confrère de La Croix, Antoine Peillon, l’un des meilleurs spécialistes français des questions de fraude et d’évasion fiscales, auteur du livre de référence sur l’affaire UBS, Ces 600 milliards qui manquent à la France (Seuil).

Durant ces longues heures d’entretien, Mediapart a notamment été destinataire de révélations sur les pratiques de fraude fiscale de nombreux hommes politiques français, comme Pierre Condamin-Gerbier l’a déjà laissé entendre à plusieurs reprises ces dernières semaines. Mais la décision a été prise, avec l’accord du principal intéressé, de ne publier aucun de ces noms tant qu’il n’a pas témoigné à ce sujet devant la justice, à laquelle il promet de confier certains documents susceptibles d’appuyer ses affirmations. 

La retranscription, patiente et précieuse, de l’entretien a été réalisée par Katherine Dolan-Darmon.

***

Comptes offshore : ce que Condamin-Gerbier a dit aux juges

4 juillet 2013 Par Fabrice Arfi, Agathe Duparc et Michel Deléan / Mediapart

Le financier Pierre Condamin-Gerbier a livré aux juges, mardi 2 juillet, des informations précises sur les activités offshore de l’homme d’affaires Alexandre Allard en lien avec l’ancien ministre Renaud Donnedieu de Vabres (UMP). Il a également cité, mais avec plus de prudence, le nom de Laurent Fabius (PS), sa famille pouvant détenir des avoirs non déclarés en Suisse.

 Il a commencé à confier ses secrets à la justice. Le financier Pierre Condamin-Gerbier a livré sur procès-verbal, mardi 2 juillet, devant les juges Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire, des informations précises sur les activités financières offshore de l’homme d’affaires Alexandre Allard en lien avec l’ancien ministre Renaud Donnedieu de Vabres (UMP), selon plusieurs sources concordantes. Il a également cité, mais avec plus de prudence, le nom de l’actuel ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius (PS), sa famille pouvant détenir des avoirs non déclarés en Suisse grâce à plusieurs opérations commerciales sur le marché de l’art, d’après les mêmes sources.

Français établi en Suisse de longue date, Pierre Condamin-Gerbier a eu à connaître personnellement de nombreuses situations de fraude et d’évasion fiscales dans sa carrière débutée en 1994 – voir son long entretien avec Mediapart ici et . Il a notamment travaillé entre 2006 et 2010, comme associé-gérant de Reyl Private office, le “family office” de la société de gestion genevoise Reyl & Cie, l’un des établissements financiers ayant géré puis abrité les avoirs occultes de l’ancien ministre du budget Jérôme Cahuzac.

C’est à ce titre que Pierre Condamin-Gerbier a été entendu pendant près de huit heures, mardi, par les deux magistrats chargés depuis quelques semaines d’une enquête pour « blanchiment de fraude fiscale » visant la société Reyl.

Selon les informations obtenues par Mediapart, confirmées de plusieurs sources, le témoin a détaillé devant les juges tous les montages opaques mis en place par Reyl au profit du richissime homme d’affaires français Alexandre Allard, propriétaire notamment de l’hôtel de luxe Royal Monceau, à Paris.

En 2007, au lendemain de la victoire de Nicolas Sarkozy, Alexandre Allard, exilé fiscal depuis 2002 (après la vente de ConsoData, une base de données marketing), avait décidé de regagner l’Hexagone. Sa fortune s’élevait alors à quelques centaines de millions d’euros, placés entre la Suisse et le Luxembourg.

Or, comme l’a expliqué Pierre Condamin-Gerbier aux juges parisiens, la maison Reyl & Cie a entièrement piloté le retour fiscal de l’entrepreneur qui s’avère être le cousin par alliance de François Reyl. C’est par le biais d’investissements portés par de complexes montages, passant principalement par le Luxembourg, qu’Alexandre Allard a pu rapatrier une partie de son patrimoine. Le but était de faire en sorte que sa fortune apparaisse comme bien moindre que ce qu’elle était en réalité. Avec, à la clé, la perspective de payer moins d’impôts sur le revenu et les plus-values.

M. Condamin-Gerbier a lui-même participé à cette opération d’« optimisation fiscale » (dont la frontière entre ce qui est légal ou pas est floue) : son nom figure en qualité de gérant dans l’une des sociétés luxembourgeoises – Paris Palace S.A.R.L. – qui agissait pour le compte d’Alexandre Allard, comme le montrent des documents en possession de Mediapart.

La maison Reyl a travaillé d’arrache-pied pour injecter une partie du patrimoine de M. Allard dans le rachat du palace parisien Royal Monceau en 2008. Grâce aux différents montages, il fallait donner l’apparence que le jeune entrepreneur agissait de concert avec d’autres investisseurs, alors qu’en réalité, il détenait une partie des structures de ces “autres” investisseurs. Puis les efforts se sont portés sur le grandiose projet de “La Royale” qui prévoyait de transformer l’hôtel de la Marine (l’ancien garde-meuble du roi situé place de la Concorde) en un haut lieu de la création artistique, mais qui n’a finalement pas abouti.

Sur ce dernier point, Pierre Condamin-Gerbier a raconté comment le projet de l’hôtel de la Marine avait été attentivement suivi par l’ancien ministre du budget, Éric Woerth, et en dernier lieu par le président Nicolas Sarkozy lui-même.

Alexandre Allard, pour qui le tapis rouge avait été déroulé, s’était également entouré des services de Renaud Donnedieu de Vabres. Pierre Condamin-Gerbier a affirmé à Mediapart que l’ancien ministre de la culture, déjà mis en examen à plusieurs reprises dans l’affaire Takieddine, avait été rémunéré, pour partie, sur des comptes non déclarés au Luxembourg et en Suisse, via Reyl & Cie. « J’ai été employé d’une société française pour des projets français, rien d’autre. Je n’ai jamais eu la moindre rémunération provenant de l’étranger », a réagi M. Donnedieu de Vabres après la publication de l’article.

Contacté, MM. Allard n’a pas donné suite à nos appels.

La famille Fabius citée

En revanche, Reyl & Cie n’est pas directement en cause dans les déclarations de M. Condamin-Gerbier concernant d’éventuels avoirs non déclarés de la famille Fabius. Le témoin a dit avoir été personnellement destinataire de confidences d’un cadre bancaire sur des opérations financières liées au marché de l’art impliquant la banque privée Pictet.

Les ventes d’art évoquées par Pierre Condamin-Gerbier sur P.-V. auraient eu lieu au port franc de Genève. Avec une précision : les avoirs détenus par les Fabius seraient abrités par un trust propriétaire d’une société luxembourgeoise, selon le témoin, qui n’a toutefois pas donné de précisions supplémentaires (dates, noms, montants…). « Je ne suis, concernant les Fabius, qu’un témoin indirect. Je n’ai pas d’information concrète », tempère Pierre Condamin-Gerbier à Mediapart.

Le nom des Fabius a toujours été associé au monde de l’art et des antiquaires, que ce soit via la célèbre galerie familiale “Fabius Frères” ou la maison d’enchères Piasa, dont Laurent Fabius est actionnaire depuis 2007.

Lire aussi

Fondée en 1882 par Élie Fabius, le grand-père du ministre, la galerie “Fabius Frères” a, elle, fermé ses portes en 2011 après avoir dispersé sa magnifique collection à la faveur d’une vente record de 9,6 millions d’euros. Dans les actes récents déposés au tribunal commerce de Paris, Laurent Fabius n’apparaît pas comme actionnaire direct de la galerie. En revanche, il est l’héritier de ces deux plus célèbres propriétaires, son père, André, et son oncle, Pierre. Le ministre aurait-il hérité d’argent – ou de pratiques occultes – qu’il n’a pas régularisé ?

« Laurent Fabius m’a dit n’être au courant de quoi que ce soit concernant sa famille. À sa connaissance, il n’y a rien. Et le concernant personnellement, c’est une certitude : il n’y a rien », affirme Me Jean-Michel Darrois, son avocat. 

Rencontré par Mediapart dans son bureau du Quai d’Orsay, le 5 avril dernier, Laurent Fabius nous avait déjà démenti détenir le moindre avoir caché à l’étranger. « Je n’ai aucun compte, ni en Suisse, ni ailleurs. Je n’ai absolument aucun compte, je n’en ai jamais eu », avait-il déclaré. À cette date, Mediapart avait été mis sur la piste de placements supposés de M. Fabius dans un grand établissement bancaire suisse.

« Cela fait plus de vingt ans que je vois Laurent Fabius prendre toutes les précautions possibles et imaginables pour rester dans la légalité. Je ne crois pas une seconde qu’il puisse y avoir quelque chose », confie un membre du gouvernement à Mediapart.

L’enquête des juges Van Ruymbeke et Le Loire étant, pour l’heure, circonscrite aux seules pratiques de Reyl & Cie, un élargissement du champ des investigations est aujourd’hui nécessaire pour que la justice puisse confirmer ou infirmer les confidences de Pierre Condamin-Gerbier sur la banque Pictet et la famille Fabius. Seul le parquet de Paris est susceptible de procéder à cet élargissement par le biais d’un acte judiciaire appelé “supplétif”, que les juges devraient en toute logique réclamer.

Un autre membre de la famille Fabius intéresse la justice. Le parquet de Paris enquête sur les conditions d’achat en juin 2012 par le fils du ministre, Thomas Fabius, d’un appartement parisien de 280 m2 pour 7 millions d’euros, alors qu’il ne paie pas d’impôt sur le revenu, selon Le Point. Au cabinet de Laurent Fabius, il avait été indiqué que le fils du ministre « n’avait bénéficié d’aucune donation ou héritage familial » qui puisse expliquer un tel achat. D’après nos informations, le procureur de la République de Paris pourrait décider d’ouvrir une information judiciaire sur cette affaire dans les prochains jours.

***

La « liste » Condamin-Gerbier : itinéraire d’une non histoire

21 août 2013 Par Fabrice Arfi et Agathe Duparc / Mediapart

La fameuse « liste » de personnalités françaises détentrices de comptes suisses n’existerait pas, selon des propos prêtés à l’avocat du financier Pierre-Condamin Gerbier, Me Edmond de Braun. La vérité pourrait prêter à sourire si le principal intéressé, témoin clé de l’affaire Cahuzac, n’était pas en prison. Car de « liste », Pierre Condamin-Gerbier n’a en vérité jamais parlé ! « Personne n’en sait rien », convient désormais son avocat.

 Un étrange phénomène vient de frapper la France et la Suisse : la fumée sans feu. Ainsi, à en croire Me Edmond de Braun, l’avocat du financier français Pierre Condamin-Gerbier, la « liste » de son client comportant des noms de personnalités françaises détentrices de comptes non déclarés en Suisse « n’a jamais existé ». C’est du moins les propos que lui a attribués, le 16 août dernier, le quotidien suisse Agefi, très proche des milieux financiers et bancaires genevois.

Dans la torpeur du mois d’août, l’“information” a eu son petit effet : reprises des agences de presse, articles sur les sites de grands journaux, échos dans leurs éditions papier… C’était entendu, ou presque. L’affaire se dégonflait et Pierre Condamin-Gerbier est un mythomane qui a inventé cette histoire de « liste » explosive pour se sauver d’une mauvaise passe personnelle suite à plusieurs déboires professionnels.

La vérité pourrait prêter à sourire si le principal intéressé, témoin clé de l’affaire Cahuzac et lanceur d’alerte sur les pratiques de fraude fiscale du système bancaire suisse auquel il a longtemps appartenu, n’était pas en train de croupir dans une prison genevoise, après une interpellation qui a suscité l’indignation de plusieurs parlementaires français (ici ou ).

Car de « liste », Pierre Condamin-Gerbier n’a en vérité jamais parlé ! Voici ce qu’il déclarait le 3 juillet devant les députés de la commission Cahuzac : « En vingt ans d’expérience, j’ai été le témoin direct ou indirect d’un certain nombre de dossiers. J’aime peu la terminologie de liste car s’il s’agit de sortir une feuille A4 avec quinze noms dessus, cela ne vaut que le papier sur lequel c’est imprimé ». Cette “liste” n’est rien d’autre qu’une bulle médiatique, qui explose aujourd’hui à la face de ceux qui l’ont créée.

Dans un entretien avec Mediapart le 19 août, l’avocat commis d’office de Condamin-Gerbier s’est d’ailleurs montré nettement moins affirmatif que dans son interview à l’Agefi une semaine plus tôt : « J’ai le sentiment que la liste n’existe pas, mais personne n’en sait rien ». « À ma connaissance, personne n’a sorti de liste, ni les journalistes, ni les députés, ni les magistrats. Or tant qu’on n’aura pas démontré que la liste existe, elle n’existera pas », précise Me de Braun, qui parle d’une « situation qui ne peut pas être résolue à ce stade. »

Lire aussi

L’avocat ne se prive pas d’ajouter que « c’est un secret de Polichinelle qu’il y avait parmi la classe politique française des gens qui mettaient leur argent en Suisse ». Aurait-il, lui, une “liste” ? Bien sûr que non.

Mais comme nous l’avons déjà raconté à plusieurs reprises, ce « secret de Polichinelle » a été confié par Condamin-Gerbier à Mediapart, ainsi qu’à notre confrère de La Croix, Antoine Peillon, spécialiste des questions de fraude fiscale, à l’occasion d’un long entretien de six heures qui a eu lieu le 29 mai dans les salons privés d’un grand hôtel de Genève.

Oui, le financier français, ancien directeur associé de la banque genevoise Reyl où Jérôme Cahuzac avait déposé certains de ses avoirs occultes, a livré plusieurs noms de personnalités françaises dont il dit avoir été le témoin direct ou indirect de leurs pratiques d’évasion fiscale. Mais toujours pas de liste. « Dans sa longue histoire, il a croisé des noms. Il n’y a pas de liste, il n’y a pas de listing de noms. Pour nous journalistes, ces noms n’existent pas tant qu’il n’y a pas de vérifications », expliquait ainsi le directeur de Mediapart, Edwy Plenel, le 17 juin, sur le plateau de l’émission Mots Croisés (la vidéo peut être vue ici).

« Ni fou, ni mythomane »

En prison depuis le 5 juillet, Pierre Condamin-Gerbier n’est pas détenu pour avoir inventé des faits, mais pour avoir trahi le secret bancaire suisse (plus précisément le secret des affaires et commercial de la société Reyl, aujourd’hui banque) en confiant certaines informations sensibles aux autorités d’un pays étranger. C’est ce qui lui vaut d’être poursuivi aujourd’hui pour espionnage économique.

Dans une décision du tribunal pénal fédéral datée du 6 août, on peut par exemple lire que celui qui est parfois surnommé “PCG” a « confirmé aux autorités françaises les noms de certains clients auprès de divers établissements bancaires pour lesquels il travaillait », puis qu’il a fourni certains « éléments de preuves à une partie tiers ».  

Pour comprendre le véritable enjeu de ce dossier, la chronologie des faits n’est pas indifférente. C’est seulement trois jours après son audition à Paris devant les juges anti-corruption Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire, chargés d’une enquête sur le système Reyl, que Pierre Condamin-Gerbier a été interpellé et enfermé en Suisse, sitôt rentré chez lui.

Le financier avait commencé à livrer ses premiers secrets. Devant les deux magistrats, “PCG” avait donné des informations précises sur les activités offshore de l’homme d’affaires français Alexandre Allard en lien avec l’ancien ministre Renaud Donnedieu de Vabres (UMP). Il avait également cité, mais avec plus de prudence, le nom de Laurent Fabius (PS), sa famille pouvant détenir des avoirs non déclarés en Suisse au travers du marché de l’art. Son arrestation subite, qui a eu lieu le lendemain de la publication d’un article de Mediapart sur ses premières confessions judiciaires (article cité par le tribunal pénal fédéral de Genève pour justifier l’incarcération…), a par conséquent empêché la possibilité de toute autre audition.

Lire aussi

C’est pour cette raison que Condamin-Gerbier est à l’ombre. Il ne doit plus parler. Pour cause : dans d’autres affaires traitées par la justice française, son témoignage a été pris très au sérieux.

Sans lui, l’affaire Cahuzac n’aurait probablement jamais abouti. Entendu à Annecy début février par un policier de la Division nationale des investigations financières et fiscales (Dniff), “PCG” a permis aux enquêteurs d’établir le rôle crucial du gestionnaire de fortune Hervé Dreyfus au sein de la banque Reyl, comme étant l’un des principaux organisateurs des montages offshore de plusieurs personnalités françaises. Intime de Cécilia Sarkozy et proche de son ancien mari, Hervé Dreyfus fut en effet le chargé d’affaires de Jérôme Cahuzac.

Et dans l’affaire UBS, où il a travaillé une année durant à Genève, Condamin-Gerbier a livré aux douanes judiciaires de précieuses informations sur les mécanismes de fraude fiscale mis en place au sein du géant bancaire, depuis mis en examen comme personne morale par la justice. « Ce n’est ni un fou, ni un mythomane, assure désormais son avocat. Les enquêteurs français l’ont convoqué et en tant que citoyen français, il a répondu. Le fait est qu’il était choqué par une certaine classe politique française et par certaines situations ».

Le 25 février 1967, la plus journaliste des philosophes, Hannah Arendt, avait senti le coup venir dans un article du New Yorker passé à la postérité, Truth and Politics : « Même dans le monde libre, où le gouvernement n’a pas monopolisé le pouvoir de décider ou de dire ce qui est ou n’est pas factuellement, de gigantesques organisations d’intérêts ont généralisé une sorte de mentalité de la raison d’Etat, qui était auparavant limitée au traitement des affaires étrangères et, dans ses pires excès, aux situations de danger clair et actuel ». En Suisse, la raison d’État porte un autre nom : le secret bancaire. Après avoir été son salarié, Condamin-Gerbier en est aujourd’hui le prisonnier.

Un commentaire

Laisser un commentaire