Le mot « fraternité »

Michel Dujarier : « Le mot fraternité est le nom propre de l’Église »

  • Recueilli par Antoine Peillon
  • Le 3 avril 2014

De la « fraternité », nous n’avons gardé que le sens de la solidarité. Pourtant, sa signification théologique est un principe premier de l’Église. Et elle recèle une force pastorale qui est partage de la « vie divine ».

La Croix : Tout n’a-t-il pas été dit à propos de la « fraternité » ?

P. Michel Dujarier (1) : Depuis quelques années, on écrit beaucoup sur la fraternité, mais il y a toujours une question de vocabulaire qui se pose. Le latin ne possède qu’un seul mot, fraternitas, pour désigner deux réalités différentes, bien que complémentaires. Pourtant, à l’origine, en grec, il y a deux mots distincts pour dire ces deux réalités. Il y a tout d’abord adelphotès, qui vient d’adelphos (frère) et qui désigne une communauté d’hommes et de femmes partageant un même idéal de vie. La conséquence de cette communion est qu’elle pousse à s’aimer comme des frères et cet amour fraternel, en tant que vertu, se dit philadelphia. Malheureusement, aujourd’hui, souvent, dès que l’on parle de fraternité, on ne pense en fait qu’à philadelphia et on oublie le sens premier du mot qui est celui d’adelphotès.

Ce double sens de « fraternité » existait-il avant Jésus-Christ ?

P. M. D. : Le mot philadelphia existait, mais il ne s’appliquait qu’aux frères et sœurs d’une même famille. Pour l’amour des autres, on employait philanthropia (amour de l’homme). Par contre, adelphotès (communauté de frères) était inconnu. Il a été employé en premier lieu par les chrétiens, vers l’an 95. On le trouve dans la Première Lettre de saint Pierre, et aussi, à la même époque, dans la Lettre de Clément de Rome aux chrétiens de Corinthe, avec ce sens de « communauté de frères et sœurs en Christ ».

Cette fraternité est donc liée à la naissance du christianisme ?

P. M. D. : Oui, et « Fraternité » est même le nom propre de l’Église. En effet, le mot ekklèsia est un nom commun qui signifie « assemblée », qu’elle soit civile, politique ou religieuse, alors que adelphotès (fraternité) n’a été employé que pour désigner la communauté des chrétiens. Ce mot a été employé, à partir des années 350, dans le vocabulaire théologique pour exprimer deux réalités fondamentales. D’abord, à propos de l’Incarnation, les Pères de l’Église disent que le Fils de Dieu, en se faisant homme, « a pris notre fraternité », ou « a revêtu notre fraternité », et qu’il est devenu ainsi notre frère en vie humaine. Puis, mieux encore, le Christ nous a proposé de nous adopter comme frères et sœurs en sa vie divine par les sacrements.

La fraternité est ainsi un partage de la vie divine ?

P. M. D. : Exactement. La fraternité n’est plus seulement une vertu humaine, mais elle est d’abord le don du Christ qui, en nous communiquant son Esprit Saint, l’Esprit d’amour, nous permet de communier à la vie des trois Personnes divines et d’être capables d’aimer jusqu’au don total de nous-mêmes. Cette compréhension de la fraternité s’est développée dans les commentaires de l’épître aux Romains (chapitre 8,17 et 8,29) et de l’épître aux Hébreux (chapitre 2, 10-18). Cette théologie du Christ-Frère s’est maintenue discrètement aux VIe -VIIe siècles et s’est à nouveau développée avec les moines carolingiens (VIIIe -IXe siècles), puis avec les premiers cisterciens (XIIe siècle).

Cette dimension théologique de la fraternité n’a-t-elle pas duré au-delà du XIIe siècle ?

P. M. D. : On retrouve cette même vision théologique au XIIIe siècle, chez Thomas d’Aquin. Bien plus tard, elle réapparaît chez des spirituels comme le P. de Foucauld, qui était un fidèle lecteur de saint Jean Chrysostome. Cependant, dans les temps modernes, le mot « fraternité » n’a souvent été perçu qu’au seul sens de « vertu d’amour fraternel », oubliant son sens fondamental de « communauté de vie dans le Christ-Frère ». Il est important de redécouvrir aujourd’hui la valeur de ces deux sens qui ont une très grande force pastorale. Animant des communautés de base à Cotonou (Bénin), puis dans des milieux ruraux pauvres, j’ai été heureux de pratiquer cette fraternité dans sa double dimension. J’avais en même temps l’occasion d’approfondir les écrits des Pères de l’Église, car je les enseignais au grand séminaire de Ouidah (Bénin) et à l’Institut catholique d’Abidjan (Côte d’Ivoire). Si l’Église est Fraternité en Christ, sa mission est en effet d’être « sacrement de fraternité », ce qui suppose qu’elle vive elle-même de cette fraternité au maximum, pour la mieux annoncer à tous ceux et celles qui cherchent un sens à leur vie.

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PRÊTRE ET THÉOLOGIE DE LA FRATERNITÉ

Docteur en théologie et travaillant actuellement à l’Institut des Sources chrétiennes, prêtre du diocèse de Tours au service du diocèse de Cotonou (Bénin) de 1961 à 1995, Michel Dujarier a longtemps assuré des responsabilités paroissiales importantes, tout en enseignant comme professeur de patristique au grand séminaire du Bénin et à l’Institut catholique de l’Afrique de l’Ouest (Icao) d’Abidjan.

Michel Dujarier intervient aujourd’hui lors du colloque « Aux nouvelles frontières de la Fraternité », au Centre Sèvres, à Paris, organisé par Confrontations en partenariat avec la Cimade, CCFD Terre solidaire, Justice et Paix, le Secours catholique, la société de Saint-Vincent-de-Paul, les Semaines sociales de France ainsi qu’avec les journaux La Croix et Réforme.

(1) Prêtre du diocèse de Tours, docteur en théologie, il est l’auteur de : Église-Fraternité. L’ecclésiologie du Christ-Frère aux huit premiers siècles, tome 1, L’Église s’appelle “Fraternité” (Ier -IIIe siècle), Éditions du Cerf, 2013, 498 p., 40 €. Deux autres tomes paraîtront prochainement.

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Histoire

Quand l’Église est devenue « Fraternité en Christ »

À partir du IVe siècle, les textes des Pères insistent sur le lien fraternel qui unit tous les hommes au Christ. Au fil de son enquête originale, Michel Dujarier met en exergue une véritable « théologie du Christ-Frère », fondement de l’amour du prochain.

  • Antoine Peillon
  • Le 5 janvier 2017

Église-Fraternité, tome 2, L’Église est la « Fraternité en Christ » (IVe-Ve siècles)

de Michel Dujarier

Cerf, 870 p., 39 €

Œuvre monumentale, dont voici le deuxième tome ! Un volume de quelque 870 pages, mais dont la lecture est étonnamment aisée tellement elle offre une puissante et chaleureuse découverte : la vitalité bien connue de l’Église aux IVe et Ve siècles, à la suite de la conversion de l’empereur Constantin en 312, s’est ressourcée sans cesse dans un élan de « fraternité en Christ », malgré d’âpres disputes avec les premières hérésies, et elle a développé une théologie nouvelle reliant les baptisés avec le Christ-Frère.

Il y a un peu plus de deux ans (La Croix du 4 avril 2014), le P. Michel Dujarier nous disait, à partir de sa recherche déjà bien avancée, que Fraternité était « le nom propre de l’Église » et que ce mot (adelphotès, en grec) a été employé dans le vocabulaire théologique, à partir des années 350, pour exprimer deux réalités fondamentales : « D’abord, à propos de l’Incarnation, les Pères de l’Église disent que le Fils de Dieu, en se faisant homme, “a pris notre fraternité”, ou “a revêtu notre fraternité”, et qu’il est devenu ainsi notre frère en vie humaine. Puis, mieux encore, le Christ nous a proposé de nous adopter comme frères et sœurs en sa vie divine par les sacrements… »

Aujourd’hui, le sens de son travail d’historien de l’Église d’avant l’an 800 s’approfondit encore, nous donnant à comprendre, en entrant dans le détail des textes des Pères, comment Jésus le Christ devient alors à la fois « le Fils unique et parfait du Père, en tant qu’il est Dieu », et « le frère de tout être humain depuis qu’il s’est fait homme ». C’est bien à ce moment historique si intense du milieu du IVe siècle que se consolide la double théologie « de l’incarnation du Christ et de la divinisation des chrétiens ». Et c’est aussi par la communion eucharistique que se renforce alors sans cesse « ce double lien de fraternité reliant les baptisés au Christ ».

Les développements éthiques universels de cette christologie sont certainement une clé majeure pour expliquer le succès fulgurant du christianisme à la toute fin de l’Antiquité. « Ainsi donc, résume Michel Dujarier, tous les chrétiens, hommes et femmes, quelles que soient leur origine et leur situation humaine, ont une égale dignité : vivant de l’Esprit Saint en Jésus-Christ, ils sont devenus radicalement frères et sœurs entre eux. » Pour autant, l’œuvre n’est bien sûr jamais achevée et le prêtre théologien de Tours partage, en conclusion de son livre, sa vibrante espérance que cette fraternité s’intensifie et s’étende toujours plus dans l’humanité. « Cette fraternité n’est encore qu’un germe, a-t-il la lucidité d’affirmer, qu’il va falloir mettre en œuvre par un amour fraternel effectif et en croissance continue, non seulement dans l’Église, mais aussi dans le monde entier, car tous les humains sont appelés par le Dieu d’Amour. »

Ce n’est pas le moindre des charmes du fort volume savant de Michel Dujarier que d’oser partager ce qui pourrait n’être qu’une belle utopie, dans un monde ravagé par les guerres. Mais, en leur temps de chute de l’Empire romain, qui ressemble par bien des aspects au nôtre, Athanase d’Alexandrie, Grégoire de Nysse, Jean Chrysostome, Augustin…, pour citer les Pères les plus célèbres, n’ont-ils pas inventé l’Église-Fraternité sans se soucier des réalités politiques contradictoires avec leur idéal christique ? L’auteur leur donne heureusement la parole et nous invite à les entendre encore, sans réticence : « Les Pères de l’Église ont repris et approfondi ce thème central de l’Église qui est Fraternité en Christ. Ils nous en ont manifesté l’importance centrale et la valeur vitale. Puissions-nous les écouter davantage pour nous mettre à leur école. » Programme – « Plan de Dieu », écrit-il – que l’historien a su rendre enthousiasmant.

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