« L’Emprise », une bombe journalistique à fragmentation

Chacun des quelque vingt chapitres de L’Emprise (Seuil), signé Marc Endeweld, est un éclat qui déchiquette mensonges et dissimulations d’État, maffieuses et barbouzardes, renverse les storytelling et éléments de langage concoctés par les pouvoirs politico-financiers, fait exploser la mythologie d’une France indépendante, pièce maîtresse sur l’échiquier géopolitique mondial.

C’est « un livre explosif », dans lequel « il y a un scoop toutes les deux pages », pour emprunter ces expressions à nos confrères d’Alternatives économiques et d’Arrêt sur images, à propos d’un autre ouvrage d’enquête, publié aussi par Le Seuil, il y a dix ans. Mais, en l’occurrence, ces exclamations ne sont pas exagérées : L’Emprise [1], sous-titré humblement La France sous influence, est une véritable bombe journalistique à fragmentation, dont chacun des quelque vingt chapitres est un éclat qui déchiquette mensonges et dissimulations d’État, maffieuses et barbouzardes – c’est souvent tout-un… -, renverse les storytelling et éléments de langage concoctés par les pouvoirs politico-financiers qui nous assènent sans cesse que deux et deux font cinq, fait exploser la mythologie d’une France indépendante, toujours grande puissance diplomatique et militaire, pièce maîtresse sur l’échiquier géopolitique mondial.

Marc Endeweld, à Paris, le 19 mars 2021 / © Ishta

A l’heure où Emmanuel Macron, candidat toujours non-déclaré, dévoie, à Moscou, la fonction présidentielle (et les finances publiques) dans un spectacle prétendument diplomatique qui n’a comme seul horizon réel que les scrutins d’avril 2022, à l’heure où cette mascarade est ridiculisée de façon cinglante par le tsar Vladimir Poutine[2], il est utile de lire, au chapitre « La guerre du gaz », comment la France s’est retrouvée, depuis un an, par maladresse et faute tactique, en opposition frontale avec la Russie à propos de son projet stratégique de gazoduc Nord Stream II. Cette opposition pour le moins aventureuse – et échappant au contrôle du Quai d’Orsay, comme souvent – a eu la lourde conséquence d’exclure la France des négociations diplomatiques sur la sécurité en Europe, au seul profit des États-Unis. Ce n’est pas, sur ce sujet aujourd’hui crucial quant à « la guerre et la paix », la moindre des révélations du livre de Marc Endeweld que le récit des tentatives d’Emmanuel Macron de se tourner vers Algérie pour échapper à la dépendance énergétique de notre pays vis-à-vis de la Russie. Mauvais calcul…

On l’aura compris, L’Emprise est le sésame le plus documenté et le plus actuel pour décrypter, en vérité, l’histoire secrète du fiasco continu de la France sur tous les « théâtres » où se joue la nouvelle guerre économique mondiale, une guerre qui fait rage et risque, à chaque instant désormais, de dégénérer en conflit armé majeur, voire apocalyptique[3]. Citant toujours, avec une rare honnêteté confraternelle, ce qu’il emprunte à d’autres excellents enquêteurs, notamment de Mediapart, Marc Endeweld passe au tamis de ses innombrables informations exclusives le chaos international dans lequel notre « souveraineté nationale » est réduite à presque rien. Ainsi, non seulement il dresse l’état réel de notre impuissance humiliante dans le grand jeu mené par les trois super-puissances (États-Unis, Chine et Russie) omniprésentes dans le monde entier, notamment en Afrique, mais il en révèle les causes les moins avouables.

De fait, sans jamais verser dans l’anecdote ou céder à la tentation du roman policier, L’Emprise démontre combien la faillite géopolitique de la France est, pour une part importante, due à la corruption, les conflits d’intérêt, le favoritisme, l’intérêt clanique ou même personnel de ses dirigeants, économiques ou politiques, liés entre eux par leurs affaires réalisées, comme jamais auparavant, sur le dos de l’intérêt général et même de la sécurité de la nation. Mis dans cette perspective, tracée grâce aux informations et analyses récoltées auprès de dizaines de sources de très haut niveau, les affaires Alstom, Airbus, Pegasus, mais aussi du laboratoire chinois P4 de Wuhan (Coronavirus 19), des frégates de Taïwan (jamais complètement élucidée, jusqu’ici) et de tant d’autres qui épuisent économiquement et socialement le pays apparaissent soudain pour ce qu’elles sont vraiment : le business sans foi ni loi de réseaux trafiquants, voire maffieux, où se croisent pêle-mêle les noms d’Alexandre Djouhri, d’Alexandre Benalla, de l’extraordinaire Pascale Perez, d’Alexis Kohler, secrétaire général adjoint de l’Élysée, l’homme le plus puissant de l’État après Emmanuel Macron, du groupe Bolloré, de Xavier Niel et d’Huawei, le géant de la téléphonie chinoise, d’Emmanuel Macron lui-même…

Marc Endeweld, à Paris, le 19 mars 2021 / © Ishta

Lire sérieusement L’Emprise n’est pas toujours simple ni même plaisant. L’abondance inhabituelle des informations de première main, l’inattendu des analyses qui en découlent, la précision chirurgicale sur l’enchevêtrement des réseaux malfaisants qui mettent la France en coupe réglée nécessite une attention soutenue, une lecture presque crayon en main. C’est le premier prix à payer pour savoir ce que nous devons absolument savoir, afin de juger, en citoyens qui refusent de se laisser berner par celles et ceux qui comptent sur nos paresses ou nos langueurs démocratiques. De plus, la gravité très sombre, presque désespérante, de la dérive affairiste dans laquelle est prise notre pays, voire le monde, dérive qui risque de nous jeter sur les récifs d’effondrements et de cataclysmes prévisibles, telle qu’éclairée crument par Marc Endeweld, pourrait être une épreuve morale si nous ne savions pas déjà ce que l’invincible espoir en l’Humanité doit premièrement, depuis la nuit des temps, à la vérité  et à sa « publicité »[4].

Antoine Peillon

(publié sur le blog « Le Veilleur » / Mediapart)

[1] Marc Endeweld, L’Emprise, Seuil, 2022, 558 pages, en librairie depuis le 21 janvier.

[2] Mardi 8 février 2022, au lendemain d’une rencontre avec Vladimir Poutine, Emmanuel Macron a estimé avoir « obtenu qu’il n’y ait pas de dégradation et d’escalade » dans la crise entre la Russie et l’Ukraine. Son homologue russe a aussitôt démenti ces propos, les qualifiant de « pas exacts ». Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a même ajouté que les deux dirigeants n’étaient pas parvenus à un accord sur une désescalade en Ukraine…

[3] Seuls les ignorants de la jointure russe de la mystique et de l’histoire ne peuvent comprendre la dimension potentiellement catastrophique d’une montée aux extrêmes initiée par Vladimir Poutine. Lire : Jean-François Colosimo, L’Apocalypse russe, Fayard, 2008 ; nouvelle édition, Le Cerf, 2021.

[4] Entre autres : Edwy Plenel, La Sauvegarde du peuple ; Presse, liberté et démocratie, La Découverte, 2020. « La publicité est la sauvegarde du peuple », affirmait, le 13 août 1789, Jean-Sylvain Bailly qui venait d’être proclamé maire de la Commune de Paris. « Autrement dit, tout ce qui est d’intérêt public doit être rendu public : tout ce qui concerne le sort du peuple, tout ce qui est fait en son nom, tout ce qui relève de sa souveraineté. » (E. Plenel)

Marc Endeweld a déjà publié :

  • France Télévisions Off the Record : Histoires secrètes d’une télé publique sous influences, Flammarion, 2010
  • L’ambigu monsieur Macron, Flammarion, 2015
  • Avec Jean-Luc Mélenchon, Le choix de l’insoumission, Seuil, 2016
  • Le Grand Manipulateur : Les réseaux secrets de Macron, Stock, 2019

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