Pierre Pfeffer, le défenseur de l’éléphant

PORTRAIT

  • Antoine Peillon
  • Le 24 août 2011

Pierre Pfeffer, à Paris, le 24 août 2011 / © Ishta

Non, il ne prendra pas l’ascenseur ! Pierre Pfeffer, bientôt 84 ans, taraudé par une « longue maladie » cruelle, accueille son visiteur dans la cour, au seuil de son immeuble du XIIIe arrondissement de Paris. Politesse des chefs de villages africains… Aujourd’hui, comme depuis le début des années 1950, le célèbre zoologiste est en tenue de brousse, comme prêt à prendre le premier avion-cargo à destination d’Abidjan, de Bangui ou de Jakarta.

Non !, malgré la douleur, l’aventurier perpétuel vous accompagne jusque chez lui, au troisième étage, par l’escalier. Il grimpe vite, comme lors de nos expéditions dans la neige profonde de haute altitude, sur les traces des premiers loups du Mercantour, en 1992. Ses jambes le trahissent ? Il fait chaque jour – qu’il vente, qu’il pleuve – un tour à marche forcée, pendant plus d’une heure, jusqu’au Sénat, en traversant les jardins de l’Observatoire et du Luxembourg. Car, depuis son adolescence, sa vie est un combat.

Sur une étagère de sa foisonnante bibliothèque naturaliste, Pierre Pfeffer a casé un « diplôme d’honneur de l’armée française de Libération ». Lui, il n’aime pas parler de ces temps déraisonnables, mais ses vieux amis le décrivent comme ayant été un soldat redoutable, tireur d’élite instinctif, insaisissable, n’ayant jamais connu un soupçon de peur. D’ailleurs : « C’est un lâche ! » est sa pire injure. Un jour, je l’ai entendu dire ça, tranquillement, à portée d’écoute de l’intéressé, un élu local enflé de sa toute-puissance sur la protection, ou non, d’un espace naturel très fragile, la Camargue… Le baron s’était alors bien gardé de relever la franche offense du chevalier.

A l’âge d’à peine seize ans, en 1943, le coureur des bois (une passion d’enfance) rejoint les FFI des maquis de l’Ardèche, puis participe à la libération de Saint-Etienne et rejoint la Première armée française de Libération, juste après le débarquement provençal du 15 août 1944, lorsque le général de Lattre remonte la vallée du Rhône, malgré que « les officiers étaient un peu réticents vu mon apparence juvénile, car je n’avais que dix-sept ans », se souvient-il tout de même. Pierre Pfeffer, renard des troupes de reconnaissance des chars, ne sera démobilisé qu’une fois Berlin et Constance prises aux Allemands.

Après la Libération, l’aventure continue. Le tout jeune homme passe ses deux bacs et fait, surtout, la connaissance d’un groupe d’Africains au quartier latin. « Ils m’ont dit : “Viens chez nous ; toi qui aime la nature et les animaux…” Donc j’ai été invité dans une famille, en Côte-d’Ivoire, en pleine brousse. On me passait, si j’ose dire, de village en village, et je chassais, car, en 1950, en colonies françaises, les Africains n’avaient absolument pas le droit d’avoir des armes et moi, je servais donc d’approvisionneur public en viande d’antilope… En même temps que je chassais, j’ai constitué une importante collection zoologique d’oiseaux et de mammifères. Avant de partir en Afrique, j’avais fait la connaissance du professeur Théodore Monod, qui habitait ici, juste à l’étage au-dessous de chez moi. C’est grâce à lui que j’avais pris contact avec le Muséum national d’histoire naturelle…

Thèse de doctorat sur le mouflon de Corse une fois soutenue, une carrière de zoologiste globe-trotter l’entraîne dans plus de quatre-vingt dix « missions » d’une durée de quelques semaines à deux ans et demi (Komodo et Bornéo), principalement en Asie du Sud-Est et en Afrique tropicale. Très vite sensibilisé au pillage de la nature, dont il est un des premiers témoins, au début des années 1960, il est chargé par l’UICN (Union internationale de conservation de la nature / ONU) de faire une grande enquête sur le braconnage et le trafic de la faune sauvage en Asie. « Je connaissais très bien le problème, explique-t-il, car, étant donné mes moyens, je voyageais souvent en « quatrième classe », c’est-à-dire dans les cales des bateaux, où je voyais plein d’animaux. Tous les marins de ces compagnies de navigation achetaient des animaux dans toutes les îles : des orangs-outangs, des perroquets, des singes, des ours…, puis les revendaient à Singapour ou à Hong Kong. »

Dès lors, Pierre Pfeffer fait partie de différentes commissions de l’UICN, est président du WWF France de 1974 à 1983, milite dans différentes associations françaises, notamment à la SNPN (Société nationale de protection de la nature), dont il est actuellement vice-président. Jean Dorst, qui fut le patron de son laboratoire, puis du Muséum, et qui avait publié un livre à grand retentissement, Avant que nature meurt, en 1964, l’imposa en tant que secrétaire général du Conseil national de protection de la nature (CNPN), un groupe d’expert rattaché au ministère de l’Environnement, pendant une dizaine d’années.

Du coup, le scientifique eut à connaître de très près les problèmes de protection de la nature traités par tous les ministères de l’Environnement. « Autrement dit, précise-t-il, nous avons été chargés de tous les travaux de défrichement des différentes lois, et de toute la série de territoires et espaces protégés, réserves naturelles et parcs nationaux qui ont vu le jour dans ces années-là. Par exemple, nous avons dressé toute la liste des espèces protégées en France (mammifères, oiseaux, reptiles, insectes), modifié les conditions de détention des animaux dans les zoos, leurs conditions de transport, et créé toutes sortes de réserves naturelles, parfois de très petites tailles, ainsi que les grands parcs nationaux : Vanoise, pour commencer, puis Port-Cros, Pyrénées, Cévennes, Ecrins, Mercantour… Le Mercantour, je m’en suis tellement occupé que j’ai été nommé à la fois président du comité scientifique du parc et vice-président de son conseil d’administration pendant vingt ans ! »

C’est l’époque bénie des grandes avancées en matière de protection de la nature. En 1966, Pierre Pfeffer et ses amis obtiennent l’interdiction du commerce des félins tachetés et rayés : panthère, jaguar, guépard, tigre, chats sauvages et civettes… « Ensuite, il y a eu la même bagarre en ce qui concerne la corne de rhinocéros, puis à propos de l’ivoire des éléphants. Et là, on peut dire que réellement, c’est nous, à la SNPN (Société nationale de protection de la nature), qui avons mené la bataille. Je le dis franchement, j’y ai joué un rôle important, en ce sens que j’allais tout le temps en Afrique, sur le terrain. Les éléphants étaient archi-communs et puis, tout d’un coup, en 1970, on s’est mis à trouver, un peu partout, des éléphants morts. On marchait en brousse et, tiens, un éléphant mort, tué par balle, et plus loin, encore un autre, et ainsi de suite… Je me souviens aussi du directeur d’Air Afrique, à Bangui (République centrafricaine), qui m’a appelé pour me dire : “Il se passe quelque chose. D’habitude, nous expédions chaque année une centaine de défenses d’éléphants, parce que ce sont les trophées ramenés par les chasseurs ; or, l’année dernière, on en a expédié 6000, et maintenant il y a encore 5000 défenses qui attendent dans les magasins. Il y a, tout d’un coup, une ruée sur l’ivoire.” De toute l’Afrique, je recevais des informations dramatiques. »

Au début des années 1980, à l’occasion d’une enquête pour l’UICN sur les rhinocéros de l’Ouest africain, une sous-espèce qui a aujourd’hui disparu, Pierre Pfeffer trouve plein de cadavres d’éléphants et se dit : « Si ça continue comme ça, il n’y en aura bientôt plus un seul. » C’était en 1984, et c’est en revenant en France en 1986 qu’il alerte la SNPN, organise une première conférence à l’Institut océanographique de Paris, où, à sa grande surprise, viennent quelque quatre cents personnes. Fort de ce premier succès, il lance la campagne « Amnistie pour les éléphants » (lire notre encadré). L’avis des spécialistes est unanime : il sauve les éléphants d’Afrique d’une disparition complète prévue au milieu des années 1990 !

Mais les opposants à l’interdiction du commerce international de l’ivoire n’ont jamais désarmé, notamment l’Afrique du Sud qui a mobilisé en faveur de sa cause ce que Pierre Pfeffer appelle « ses satellites » (Namibie, Botswana et Zimbabwe). Aussi, en 1997, le Botswana et le Zimbabwe ont obtenu le retour de l’éléphant en Annexe 2 de la Convention de Washington[1], c’est-à-dire la reprise du commerce de l’ivoire, puis, en 2000, ce fut le tour de l’Afrique du Sud elle-même. « Or l’Afrique du Sud, c’est vraiment la plaque tournante du commerce de tout l’ivoire braconné en Afrique, affirme le zoologue. Toutes les défenses qui sont saisies sur des bateaux, en Thaïlande, en Indonésie, au large des pays arabes, partent de Johannesburg. Sauf que depuis l’installation récente d’un million et demi de travailleurs chinois en Afrique, une partie de l’ivoire issu du braconnage est aussi écoulée à partir de Port-Soudan. Résultat, nous avons aujourd’hui au Muséum, cinq tonnes d’ivoire confisquées par les douanes, dont on ne sait évidemment que faire… Et le braconnage continue de plus belle ! »

Aujourd’hui, Pierre Pfeffer éprouve cruellement « un sentiment d’échec ». Les dénombrements d’éléphants montrent un déclin constant. Il y a trois ans, il ne restait plus que 270000 éléphants, et les spécialistes estiment qu’il y a environ 40000 éléphants braconnés chaque année… Le chercheur-baroudeur se fait dès lors accusateur, lisant un extrait de son dernier livre sur l’éléphant : « La bonne volonté du secrétariat de la Cites (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction) ne serait-elle pas plus crédible s’il ne recevait d’importante subventions des marchands d’ivoire d’Extrême-Orient et même de France (…), subventions, d’ailleurs, sollicitées à plusieurs reprises par les membres de la Cites eux-mêmes, en particulier à l’occasion de la conférence d’Ottawa de juillet 1987, à l’issue de laquelle ils priaient “instamment les gouvernements, les organisations non-gouvernementales, les groupes commerciaux de verser au secrétariat, sur une base volontaire, des contributions en faveur de ses activités en matière de coordination des contrôles du commerce de l’ivoire, contributions proportionnelles à leur commerce en ivoire de l’éléphant d’Afrique”. »

Pierre Pfeffer est explicite : « La Cites elle-même, soi-disant pour lutter plus efficacement contre le trafic d’ivoire, demandait aux pays et organismes exportateurs d’ivoire de lui verser tout simplement des pots de vin proportionnés à leur chiffre d’affaires… Je me souviens d’avoir dit, lors d’une émission de télévision : “Imaginez que les pompes funèbres versent un pourcentage aux hôpitaux sur tous les décès comptés dans leurs murs… Qu’est-ce que ça donnerait comme résultat ?” A la suite de cette intervention, j’ai reçu un coup de téléphone du directeur du Muséum qui m’a informé qu’un certain ministre, Jean-Pierre Soisson, lui avait demandé que l’on me décerne un blâme. Alors je lui avais dit : “Donc, M. le directeur ? ”. “Donc je vous décerne le blâme”, avait-il conclu. Le résultat de cette attitude, c’est la corruption généralisée partout. »

C’est en riant, que Pierre Pfeffer se livre à ce bilan amer, car il n’y a pas que pour gravir les escaliers que l’homme est brave, et il est sans cesse encouragé par ses très nombreux correspondants : « Je conseille toujours mes amis africains qui m’écrivent et me téléphonent chaque jour. Car il reste un petit espoir. Le seul espoir. Il faut mobiliser tous les pays occidentaux et qu’ils soient unanimes, sans maillons faibles, pour que la Cites décide rapidement de réintégrer toutes les populations d’éléphants en Annexe 1 de la Convention de Washington ! »

Qu’on se le dise : Pierre Pfeffer ne rendra jamais les armes.

Antoine Peillon

[1] La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction(CITES selon l’acronyme anglo-saxon) est un accord intergouvernemental signé le 3 mars 1973 à Washington. Il est aussi appelé « Convention de Washington ».

En octobre 1989, il sauve les éléphants d’Afrique

Deux ans plus tôt, Pierre Pfeffer avait lancé la SNPN dans une campagne de « sensibilisation » au massacre fatal du pachyderme : « Amnistie pour les éléphants ». Une pétition recueille quelque 360000 signature, en Europe mais aussi aux États-Unis.

Le naturaliste se souvient : « J’ai été interviewé sans arrêt. Articles, émissions de radio… Pendant deux ans et demi, j’ai à peine dormi, j’étais vraiment épuisé, mais on a réussi à mobiliser l’opinion publique. Ce fut une bagarre absolument sanglante, mais l’inscription de l’éléphant en Annexe 1 de la Cites (commerce totalement interdit) a été votée par 76 pays sur les 91 représentés, lors d’une conférence spéciale de la Cites, en octobre 1989. Bref, ça a été un triomphe. »

Et cerise sur le gâteau : « La meilleure surprise fut que cette décision a été réellement efficace. Cela m’a été raconté par la suite : en Afrique, les gens écoutaient tout le déroulé de la conférence sur leurs transistors et ils ont aussitôt interprété l’inscription en Annexe 1 comme une interdiction absolue de chasser l’éléphant. Du jour où a eu lieu le vote, la chasse s’est arrêtée et à notre grand surprise, les éléphants se sont calmés, ont recommencé à se reproduire et tous les observateurs, sur le terrain, étaient d’accord pour dire que les populations d’éléphants remontaient. »

A. P.

Bio express

Pierre Pfeffer est né en 1927 à Paris. Résistant dès l’âge de seize ans, il fut le plus jeune engagé dans la Première armée française de Libération. Zoologiste, directeur de recherche honoraire au CNRS et au Muséum national d’histoire naturelle, il est actuellement vice-Président de la Société nationale de protection de la nature (SNPN), après en avoir été le Secrétaire général.

Toute sa vie, il été un naturaliste de terrain : erpétologiste, ornithologiste et, finalement, mammalogiste mondialement connu. Au cours de quelque 90 séjours d’un mois à deux ans en Asie et en Afrique, il fut le témoin de la destruction des milieux naturels et de la grande faune. Très activement engagé dans la protection de la nature, il a agi à la demande de divers Etats ou en tant qu’expert dans le cadre d’organismes internationaux.

Expert de l’UICN pour l’Afrique et président du WWF France de 1976 à 1983, il participa à la création de parcs nationaux ou de réserves en Afrique, Asie et Europe. Il fut, durant vingt ans, président du conseil scientifique du Parc national du Mercantour. Il fut le promoteur de la campagne « Amnistie pour les Éléphants » qui contribua à la sauvegarde de cette espèce mythique… En 2000, il a été élu par huit pays d’Afrique centrale à la présidence de leur réseau de parcs nationaux.

(MAJ) Pierre Pfeffer est mort le 29 décembre 2016, à Paris.

Une biographie plus complète à consulter sur le site de l’association pour l’histoire de la protection de la nature et de l’environnement (AHPNE).


Pierre Pfeffer, à Paris, le 24 août 2011 / © Ishta

Le fusil pou pou

Les Africains, avant la déferlante des AK47, étaient spécialisés dans le fusil « poupou », qu’ils bricolaient avec n’importe quoi : tube de chauffage, cadre de vélo pour le canon, bout de bois pour la crosse, et allumette pour la mise à feu.
Des hommes sans peur utilisaient de tels engins pour les règlements de compte locaux, et surtout pour la chasse, même à l’éléphant. 
Après s’être roulés dans la bouse de buffle pour éviter d’être éventé par la bête, il fallait se glisser sous son ventre, et tirer vers le haut. 
Si une partie conséquente de la charge de ferraille partait vers le haut, l’éléphant devait, au bout de quelques jours, crever de péritonite, et on pouvait le manger. 
Le risque élevé d’être piétiné par la bête en furie rendait cette chasse éminemment sportive…

Pierre Pfeffer, à Paris, le 24 août 2011 / © Ishta

À Pierre Pfeffer, en filiale admiration

Sur une étagère de sa bibliothèque, il a casé un diplôme d’honneur de l’Armée française de la Libération. Si Pierre Pfeffer n’aime pas trop parler de ces « temps déraisonnables », ses vieux amis le décrivent comme ayant été un soldat redoutable, tireur d’élite instinctif, insaisissable, n’ayant jamais ressenti un soupçon de peur. En 1943, âgé d’à peine 16 ans, le coureur des bois – une passion d’enfance – a rejoint les maquis de l’Ardèche, puis participé à la libération de Saint-Étienne et s’est engagé, enfin, dans la 1re armée française de la Libération, juste après le débarquement provençal (Toulon) du 15 août 1944.

Combattant volontaire jusqu’à la fin de la guerre, Pierre Pfeffer a participé aux campagnes d’Alsace, d’Allemagne et d’Autriche, au cours desquelles il fut blessé, puis démobilisé en janvier 1947. Son père a été fusillé pendant l’Occupation. Sa mère fut aussi une grande résistante. Zoologue d’exception, directeur de recherche honoraire au CNRS (Muséum national d’histoire naturelle), créateur de nombreux parcs nationaux et réserves, il n’a cessé, depuis la fin des années 1950, d’animer toutes les luttes de protection de la nature, en Afrique et en Asie autant qu’en France. Il est toujours un incorrigible amoureux de la vie et de la beauté du monde.

En ouverture de Résistance ! (Seuil, 2016)

Laisser un commentaire