Le premier loup

1992 / 2022

Trente ans de protection ou de haine de la nature ?

Par Antoine Peillon, pour La Gazette des grands prédateurs (FERUS), automne 2022 (parution en octobre), et Le Jacquemart

In memoriam Pierre Pfeffer et Gilbert Simon

Préambule

Je n’oublierai jamais ce coup de téléphone de Pierre Pfeffer (1927-2017)[1], un beau matin de novembre 1992. Le célèbre zoologiste du Muséum national d’histoire naturelle (directeur de recherche au CNRS), sauveur de l’éléphant d’Afrique, pilier de la Société nationale de protection de la nature (SNPN), était, à l’époque, président du comité scientifique du parc national du Mercantour (Alpes-Maritimes et Alpes-de-Haute-Provence), car il en était – avec Roger Settimo – un fondateur. Je le connaissais depuis mon enfance. J’avais toujours partagé sa passion naturaliste. Entre nous, la confiance était totale.

Pierre Pfeffer, chez lui. Photo : © Ishta

C’était il y a trente ans, et je n’oublierai jamais ces paroles de Pierre, qu’il prononça avec un enthousiasme assez rare : « Antoine, ça y est, c’est sûr, nous avons des loups dans le Mercantour. Viens me retrouver, dès que possible. » Aussitôt entendu, aussitôt j’étais chez lui. Journaliste, reporter au mensuel Terre sauvage, je savais garder une information confidentielle et, surtout, protéger mes sources. Le mammalogiste, ancien héros de la Résistance, aventurier autant que scientifique, « combattant » de la défense de la nature, de Bornéo au Mercantour, en passant par l’Afrique, le savait d’expérience.

En quelque deux heures de conversation, je savais l’essentiel : le 4 novembre, à l’occasion d’un comptage de chamois en Haute-Vésubie, des gardes-moniteurs du parc national avaient observé « un couple de grands canidés » dont la description ne laissait presque aucun doute sur leur identité, d’autant que les indices d’une prédation inédite sur la très dense population de mouflons, dans les hautes vallées du Mercantour, s’étaient multipliés depuis quelques mois. Au-delà de l’information, certes extraordinaire (les loups ont été éradiqués, en France, depuis la fin des années 1930), mon échange avec Pierre Pfeffer a aussi abordé, d’emblée, la délicate question de l’information.

Loup du parc Alpha, à Saint-Martin-Vésubie (06). Photo : © Ishta

Contrairement à ce que j’ai lu plus tard dans des articles fantaisistes, un rapport parlementaire scandaleux[2], un récit peu respectueux des faits collectés et des sources exploitées, ou entendu sur les ondes d’une grande radio publique, dans une émission à sensation qui se qualifie abusivement « d’enquête »[3], il n’a jamais été question, entre Pierre Pfeffer et moi, ni, ensuite, dans ma relation professionnelle avec l’Administration, de garder abusivement « un secret », ce qui ne pouvait d’ailleurs convenir à mon engagement constant pour la liberté d’informer, engagement que comprenait d’ailleurs profondément le biologiste. Non !, dès ce jour-là, notre préoccupation commune a été de porter à la connaissance du public le retour naturel du loup en France, mais de la façon la plus documentée, la plus véritable et aussi, bien entendu, la plus responsable possible.

Je n’ai rien oublié des semaines qui ont suivi cette première conversation sur « les galoupiots »[4] du Mercantour. Pour faire bref, elles furent intensément occupées par plusieurs rencontres avec Gilbert Simon (1947-2012)[5], alors remarquable directeur de la nature et des paysages, au ministère de l’Environnement, des échanges téléphoniques avec la direction du parc national, un travail de documentation et d’enquête auprès de nombreux spécialistes du loup, italiens notamment, afin d’organiser un reportage solide dans les Alpes-Maritimes, dès que possible… Lors de cette période fiévreuse, l’ethno-zoologue Geneviève Carbone[6], rédactrice occasionnelle de Terre sauvage, s’est jointe à moi pour accomplir le travail en toute rigueur scientifique. Et c’est avec elle que je me retrouvais, début mars 1993, sur le terrain, au cœur du Mercantour.

Récit

Je n’oublierai jamais, non plus, cette journée de neige, de soleil et d’azur, le 5 mars 1993, dont Terre sauvage, paru le 21 avril suivant, a livré le récit sous la forme d’un reportage assorti d’une enquête, révélant enfin le retour du loup dans notre pays.

« Terre sauvage » révélant le retour du loup en France.

En voici quelques extraits choisis : « C’est une véritable expédition qui s’organise dans le vallon de Mollières. Le jour s’est levé depuis peu, quand nous commençons notre ascension dans une gorge étroite où gronde le torrent. Aujourd’hui, seuls les chamois, les mouflons et les aigles règnent sur ces montagnes retournées à la nature. Pourtant, une nouvelle présence mobilise notre attention. Si personne ne scrute ouvertement le sous-bois de pins ni, en contre-bas, les berges du torrent où poussent aulnes et frêles bouleaux – on n’ose croire au miracle ! -, tous se préparent à entrevoir une ombre grise se profiler un instant sur une crête, puis disparaître au creux secret d’un ravin. Tous pensent aux loups qui semblent avoir élu territoire dans ce vallon.

Sous la lisière inférieure de la forêt, vers le fond du vallon où s’étale le lit du torrent, deux traces étranges retiennent de loin notre attention. Aux jumelles, j’ai presque l’impression que deux personnes munies de raquettes canadiennes sont descendues par là en faisant des bonds dans la poudreuse. Pour en avoir le cœur net, Gilles Deluermoz et moi descendons jusqu’au torrent, le traversons, remontons vers les traces qui partent de la lisière. La pente devient raide. Gilles part vers l’est, à flanc de coteau, pour faire des photos de l’ensemble du vallon. Je remonte une des deux traces, sans réussir à identifier son auteur, jusqu’à atteindre le coin de la forêt d’où partent les deux pistes ensuite séparées. Contre le tronc gris d’un petit hêtre, un point d’urine fournit un premier indice. Un mètre au-dessus, déjà sous le couvert des premiers sapins, une superbe empreinte, bien marquée dans la neige moins fondante du sous-bois, confirme que je suis bien sur la piste des loups.

Loup du parc Alpha, à Saint-Martin-Vésubie (06). Photo : © Ishta

L’évidence me frappe alors en pleine poitrine. Les deux loups sont descendus dans le bois. Ils ont fait une halte à la lisière, assis contre le petit hêtre, pour contempler tout le vallon qui s’ouvrait devant eux. Ils se sont relevés et l’un d’entre eux a marqué la neige d’un jet d’urine. Ce fut certainement le signal de départ. Le premier tout droit et l’autre un peu sur la droite, ils se sont jetés en bondissant dans la pente. Ils n’ont pas couru ; ils ont dévalé le versant par sauts successifs, dans la fraîche. Ils ont joué ! A celui qui sauterait le plus loin, le plus haut, qui mordrait la neige avec le plus fort claquement de mâchoire… Pendant cinq minutes hors du temps, hors du monde, le vallon de Mollières fut le paradis des loups. »

Le premier loup

C’est Patrick Orméa, garde-moniteur au parc national du Mercantour, qui a eu l’immense bonheur de voir, le premier, au petit matin du 4 novembre 1992, un loup, puis un autre, apparaître à travers sa longue-vue, lors d’un comptage de chamois. Le premier loup, le deuxième… Un couple ! En mars 1993, il me confiait son magnifique témoignage que je retranscrivais ainsi :

« Patrick, accompagné par deux chasseurs de la vallée, rejoint vite son point d’affût, au fond du vallon de Mollières, et s’installe discrètement, dos au mur de pierres de la vacherie du Collet, regard tourné vers la crête Colombrons. Il est déjà 7 h 30. Le soleil d’automne effleure, dans un ciel limpide comme une eau de torrent, les hauteurs saupoudrées des premières neiges de l’année. Il fait froid. Les mélèzes sont ocres, flamboyants sur le fond encore vert des pelouses d’altitude.

Patrick Orméa, à Saint-Martin-Vésubie (06), en novembre 2012. Photo : © Ishta

Le garde-moniteur, parmi les plus expérimentés du parc national, observe aux jumelles ses premiers animaux : ’’Trois hardes de chamois et deux de mouflons se promenaient sur le versant sud des Colombrons, sous des petites zones de régénération de mélèzes’’. Un milieu où il est particulièrement difficile de compter, sans risque d’erreur, les agiles ongulés. Patrick Orméa redouble d’attention, tente de ne pas perdre de vue quelques chamois et surtout un groupe de mouflons. Soudain, sur la crête qui domine, au Nord, tout le vallon, il aperçoit ’’un chien assis’’ juste au-dessus d’un bouquet de petits mélèzes. Aussitôt, cette vision lui coupe le souffle. ’’Je me suis dit : Ouh, malheur, qu’est-ce que c’est que ça ? J’ai immédiatement trouvé qu’il avait une drôle de tête, ce chien ; il avait des couleurs bizarres’’.

A l’évocation de cette image, Patrick, qui parle habituellement si tranquillement qu’il semble presque chuchoter, s’anime : ’’Quelques secondes après, une harde de mouflons qui se trouvait juste en dessous de… l’animal s’éparpille brusquement’’. Le garde-moniteur pose alors ses jumelles et scrute la scène avec une longue vue de grossissement X 25. ’’Un deuxième chien monte vers la crête et trotte, de profil, vers le premier qui est toujours assis face à moi. Dès lors, je commence à les détailler. Ils sont gris, gris foncé sur le dessus et plus clair vers le ventre. Les oreilles sont bien sur le côté. Celui qui est debout me paraît haut sur pattes, le corps plutôt svelte, la queue basse et la tête en dessous du niveau des épaules. Je suis aussi frappé par le contraste entre la finesse du museau et le cou massif…’’

L’un était assis, face au vallon, l’autre restait debout, bien de profil. ’’Ils sont restés quatre minutes sur la crête. Parfois, ils bougeaient la tête, mais c’était très doucement, pas comme des chiens… En fait, tous ces détails m’ont immédiatement fait penser que c’était des loups !’’ Patrick Orméa sait de quoi il parle. Il a déjà vu et photographié des loups dans le parc national des Abruzzes, en Italie. Plus de vingt ans de terrain, dans les parcs français des Écrins et du Mercantour, l’ont d’autre part rompu à l’observation la plus sûre de la faune et de la nature dans son ensemble. »

La haine de la nature

Vingt ans après, jour pour jour, heure pour heure, à l’emplacement-même de son extraordinaire observation, Patrick Orméa s’est souvenu, devant ma caméra, de chaque seconde vécue ce 4 novembre 1992[7]. Son émotion était toujours considérable. C’était il y a dix ans et un certain optimisme était encore permis. De fait, depuis le premier couple observé sur la crête Colombrons, lequel s’était reproduit dès l’été 1993 !, la population de loups du Mercantour avait prospéré. Aux dernières nouvelles, une nouvelle meute venait même de s’installer en haute vallée du Var. Enveloppant le vallon de Mollières d’un vaste geste de sa main ouverte vers le ciel, Patrick Orméa osait cette question : « En 2012, n’est-il pas temps de faire la paix avec la nature ? »

Patrick Orméa, à la vacherie du Collet, le 4 novembre 2012. Vidéo : © Ishta

Bonne question ! Mais aujourd’hui, dix ans après ce moment d’espoir, trente ans après le retour providentiel du loup en France, ma réponse est malheureusement : « Le temps est finalement venu de la guerre à la nature. »

En 2022, comme jamais depuis la loi de protection de la nature de 1976, à laquelle Pierre Pfeffer avait tellement contribué, le constat s’impose : l’État français, au service exclusif des lobbies des pires chasseurs ainsi que des pires éleveurs et agriculteurs, développe une politique environnementale qui participe au « grand massacre » mondial des espèces vivantes et transpire « la haine de la nature »[8]. Cette politique, appliquée à la soi-disant « gestion » du loup, est comme un symptôme purulent de cette haine.

Alors que nous pouvons certes nous réjouir d’une première reproduction prouvée de loups, cet été, dans le Massif central (en Lozère), après tant d’années (une quinzaine) de présence de l’espèce dans ces montagnes, comment ne pas se révolter contre les annonces simultanées du président de la République et les tueries perpétrées de plus en plus aveuglément par des agents de l’État, notamment en Savoie ?[9] Le 21 juillet dernier, à Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), Emmanuel Macron a de fait promis à des éleveurs la création d’une « brigade loup »[10] dédiée aux Pyrénées et au sud du Massif central. Et, pis encore, de faire évoluer le statut du loup à l’échelle européenne… Pour mémoire, le Plan national d’action sur le loup[11] prévoit qu’en 2022 pas moins de 174 animaux peuvent être abattus !, ce qui est – tous les scientifiques ne cessent de le rappeler – particulièrement contreproductif quant à la protection du bétail.

Je ne suis pas de ceux qui sont surpris par une telle dérive, ayant déjà relevé, le 23 février 2019, au Salon de l’agriculture (Paris), que le chef de l’État avait eu ce moment de grasse démagogie : « Le loup, on va le réguler. On va le faire de manière pragmatique, sur le terrain. On va le réguler avec les préfets. » Il continuait, s’adressant à des éleveurs de vaches Gascogne, et sur le ton de la plaisanterie : « Comment vous dites pudiquement, vous, ‘‘du prélèvement’’, c’est ça ? Vous effarouchez les ours et vous prélevez les loups… » L’encouragement au braconnage était flagrant et symbolisait une passion violente pour la transgression de toutes les règles.

Entre novembre 1992 et novembre 2022, le concept global d’effondrement s’est imposé à nos consciences depuis longtemps alertées[12]. Je pense aujourd’hui à ces mots si clairvoyants de Pierre Pfeffer, en préface à l’ouvrage de Gilbert Massol, Le Mouflon (2005) : « La défense de la nature et surtout celle des espèces animales est malheureusement un éternel combat et même un combat féroce, épuisant, souvent décevant, contre les pesanteurs administratives, les préjugés ancestraux et avant tout contre des intérêts matériels et politiques à courte vue. » Dont acte. Continuons le combat !


[1] Un portrait, en ligne : https://longsformats.com/2011/08/24/pierre-pfeffer-le-defenseur-de-lelephant/. Lire la biographie très complète sur le site de l’Association pour l’histoire de la protection de la nature et de l’environnement (AHPNE) : https://ahpne.fr/PFEFFER-Pierre-1927-2017

[2] Rapport de la commission d’enquête sur les conditions de la présence du loup en France et l’exercice du pastoralisme dans les zones de montagne. Auditionné par les parlementaires, Pierre Pfeffer faisait, entre autres, ce commentaire : « Bien entendu, je ne compare pas la France à l’Afrique, mais à l’Espagne qui n’est pas un pays arriéré et qui compte 2.500 loups, à l’Italie qui en compte 700. La Pologne qui n’est pas arriérée, je vous l’assure, s’est inquiétée, parce que le loup était classé gibier et que les effectifs étaient descendus à un millier. Le loup y est désormais protégé. Le débat, la psychose qui règne en France pour une vingtaine de loups m’incite à utiliser le terme de ’’ridicule’’. »

[3] « Un loup sous (trop) haute protection ? », émission « L’enquête de Secret d’Info », France Inter.

[4] Surnom donné aux deux premiers loups observés par les gardes-moniteurs du Mercantour et qui est donc le titre du rapport détaillé que j’ai rédigé, le 13 mars 1993, sur le sujet, à l’attention des directions administrative et scientifique du parc national, de la direction de la nature et des paysages au ministère de l’Environnement et de la rédaction-en-chef de Terre sauvage. En ligne : https://longsformats.com/2012/11/04/bienvenue-au-loup-il-revient-en-france/

[5] Nécrologie du quotidien Le Monde : https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2012/02/02/gilbert-simon-defenseur-de-l-ours-et-du-loup_1637757_3382.html. Gilbert Simon fut co-fondateur et président de FERUS qui a publié les hommages qui lui furent rendus, après son décès prématuré, en 2012 : https://www.ferus.fr/actualite/hommage-a-gilbert-simon

[6] Une petite bio-bibliographie, sur Babelio : https://www.babelio.com/auteur/Genevieve-Carbone/17976

[7] Vidéo du témoignage de Patrick Orméa, tournée à la vacherie du Collet, le 4 novembre 2012 : https://www.ishta.fr/Nature/Loups-du-Mercantour/i-SxvWHbV/A. Ici, parmi d’autres documents audio-visuels : https://longsformats.com/2020/11/30/le-retour-du-loup-1992/

[8] Parmi une multitude d’excellents livres d’alarme, ces deux essentiels : François Ramade, Le grand massacre. L’avenir des espèces vivantes, Hachette, 1999, et Christian Godin, La haine de la nature, Champ Vallon, 2012.

[9] Communiqués de FERUS (4 août et 5 septembre 2022) : https://www.ferus.fr/category/actualite/actualites-du-loup

[10] Brigade mobile d’intervention Grands prédateurs terrestres, de l’Office français de la biodiversité (OFB) : https://www.loupfrance.fr/gestion-des-impacts-du-loup/brigade-mobile-d-intervention-loup/

[11] Sur le site du ministère de l’Agriculture : https://agriculture.gouv.fr/plan-national-dactions-2018-2023-sur-le-loup-et-les-activites-delevage-0

[12] Face à l’effondrement, quelques pistes, peut-être, de réparations du monde : https://longsformats.com/2021/01/15/reparer-le-monde/

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