« Bienvenue au loup, il revient ! »

TERRE SAUVAGE – Communiqué AFP               Paris, le 14 avril 1993

LE RETOUR OFFICIEL DU LOUP EN FRANCE

Le retour naturel des loups dans les Alpes françaises est officiellement révélé en couverture du n° de mai du magazine TERRE SAUVAGE (145.000 exemplaires diffusés selon l’OJD), à paraître dès le 21 avril.

   Un garde-moniteur du parc national du Mercantour est la première personne à avoir observé directement et pendant cinq minutes deux loups parfaitement sauvages sur le territoire français, au cours d’un comptage de chamois et de mouflons qu’il effectuait avec ses collègues au cœur du parc national, un certain matin de novembre 1992. Observation confirmée, quelques heures plus tard seulement, par celle -encore bien plus longue et précise- d’un autre agent du parc, pratiquement sur les mêmes lieux.

   Leurs témoignages ont été recueillis, en exclusivité, par Geneviève Carbone et Antoine Peillon, reporters du magazine TERRE SAUVAGE, ainsi que la description du suivi (*) des deux animaux qui semblent s’être durablement installés près des sommets des Alpes-Maritimes. Dans son dossier-révélation de 20 pages illustrées par des photos inédites, TERRE SAUVAGE publie aussi les reportages de ses deux envoyés spéciaux en Mercantour qui ont eu la possibilité de relever sur le terrain, début mars 1993, de nombreux et impressionnants indices de présence des deux loups au cœur du parc national : empreintes, points d’urine, crottes et carcasses de mouflons…

   Enfin, les avis des meilleurs spécialistes français, italiens, israéliens et américains du loup sont abondamment cités et permettent, selon TERRE SAUVAGE, d’affirmer que cet animal mythique ne présente aucun danger pour l’homme, que sa prédation sur le bétail est contrôlable et que son retour dans les Alpes est le signe encourageant d’un véritable regain de la nature de France.

(*) Suivi mis en œuvre par Gilbert Simon, directeur de la nature et des paysages au ministère de l’Environnement, coordonné par Pierre Pfeffer, directeur de recherche CNRS-Muséum national d’histoire naturelle, et assuré par les agents du parc national du Mercantour et de l’Office national de la chasse sous la conduite de Geneviève Carbone.

P.J. : Copies du numéro de TERRE SAUVAGE à paraître le 21 avril 1993.

ARTICLE 1 TERRE SAUVAGE n° 73 – mai 1993 (21 avril 1993)

En Mercantour

Apparitions soudaines des deux premiers loups sauvages de France

L’information m’a été donnée dès le mois de novembre dernier [1992] : deux loups gris, parfaitement sauvages, ont été vus par des gardes-moniteurs, dans le parc national du Mercantour. Avec les responsables du parc et du ministère de l’Environnement, Terre Sauvage a choisi de garder pendant quelques mois ce secret (jusqu’en avril 1993), le temps nécessaire pour mettre en place, sous la direction efficace de Gilbert Simon (*), une organisation sérieuse du suivi et de la protection de ces superbes animaux. Aujourd’hui, le moment de la révélation publique est enfin arrivé. En exclusivité, les témoins directs du retour de Canis lupus en France – après 50 ans de disparition ! – m’ont raconté leurs observations et fait partager leur vive émotion.

Antoine Peillon

(*) Directeur de la Nature et des Paysages, au ministère de l’Environnement.

   « Des loups, des loups, on a des loups sur la crête ! » Dans le haut-parleur de la radio portable de Patrick Arsan, garde-moniteur du parc national du Mercantour en mission de comptage de chamois et de mouflons sur le plan de Gourg, la voix de sa collègue Anne-Marie Issautier résonne de façon inhabituelle. Il comprend immédiatement qu’il vient de se passer quelque chose d’exceptionnel sur la crête de Liaz qui lui fait face, de l’autre côté du col de Marquère. Il est environ 10 heures du matin. Pourtant, cette splendide matinée d’automne avait commencé dans une quasi routine.

   Retour quelques heures en arrière. Nous sommes le 4 novembre 1992, au cœur du parc national du Mercantour, à une heure et demi de route à peine de Nice. Le jour n’est pas encore levé. Sous un ciel criblé d’étoiles, mais qui déjà commence à pâlir au-dessus des sommets enneigés du Mont Clapier, du Grand Capelet et de la Cime du Diable, le chef de secteur distribue les postes de comptage aux gardes-moniteurs et à ceux qui les accompagnent. Comme chaque année, avant l’hiver, il faut recenser les centaines de chamois et mouflons qui prospèrent dans les montagnes d’azur, ces Alpes qui, bien que « maritimes », culminent à plus de 3000 m d’altitude.

   Anne-Marie Issautier et Patrick Orméa ont « tiré » les deux postes fixes. Longues heures d’immobilité au programme, tandis que les collègues iront se promener… Patrick, accompagné par deux chasseurs de la vallée, rejoint vite son point d’affût, au fond du vallon de Beltaine, et s’installe discrètement, dos au mur de pierres de la maison du Clos, regard tourné vers la crête des Lupi. Il est déjà 7 h 30. Le soleil d’automne effleure, dans un ciel limpide comme une eau de torrent, les hauteurs saupoudrées des premières neiges de l’année. Il fait froid. Les mélèzes sont ocres, flamboyants sur le fond encore vert des pelouses d’altitude.

   Le garde-moniteur, parmi les plus expérimentés du parc national, observe aux jumelles ses premiers animaux : « Trois hardes de chamois et deux de mouflons se promenaient sur le versant sud des Lupi, sous des petites zones de régénération de mélèzes ». Un milieu où il est particulièrement difficile de compter, sans risque d’erreur, les agiles ongulés. Patrick Orméa redouble d’attention, tente de ne pas perdre de vue quelques chamois et surtout un groupe de mouflons. Soudain, sur la crête qui domine -au Nord- tout le vallon, il aperçoit « un chien assis » juste au-dessus d’un bouquet de petits mélèzes. Aussitôt, cette vision lui coupe le souffle. « Je me suis dit : ’’Ouh, malheur, qu’est-ce que c’est que ça ?’’ J’ai immédiatement trouvé qu’il avait une drôle de tête, ce chien ; il avait des couleurs bizarres », raconte-t-il aujourd’hui.

   A l’évocation de cette image, Patrick, qui parle habituellement si tranquillement qu’il semble presque chuchoter, s’anime. Ses yeux rient d’un plaisir un peu malicieux, ses mains tremblent imperceptiblement, le souffle lui manque pour dire tout ce qui enflamme encore son esprit : « Quelques secondes après, une harde de mouflons qui se trouvait juste en dessous de… l’animal s’éparpille brusquement ». Le garde-moniteur pose alors ses jumelles et scrute la scène avec une longue vue de grossissement X 25. « Un deuxième ’’chien’’ monte vers la crête et trotte, de profil, vers le premier qui est toujours assis face à moi. Dès lors, je commence à les détailler. Ils sont gris, gris foncé sur le dessus et plus clair vers le ventre. Les oreilles sont bien sur le côté. Celui qui est debout me paraît haut sur pattes, le corps plutôt svelte, la queue basse et la tête en dessous du niveau des épaules. Je suis aussi frappé par le contraste entre la finesse du museau et le cou massif… »

   Pierre Pfeffer, président du comité scientifique du parc national du Mercantour depuis sa création, qui assiste à ma conversation avec Patrick Orméa, presse le garde-moniteur de questions. Attitudes, comportement ? « L’un était assis, face au vallon, l’autre restait debout, bien de profil. Ils sont restés quatre minutes sur la crête. Parfois, ils bougeaient la tête, mais c’était très doucement, pas comme des chiens… En fait, tous ces détails m’ont immédiatement fait penser que c’était des loups ! » Patrick Orméa sait de quoi il parle. Il a déjà vu et photographié des loups dans le parc national des Abruzzes, en Italie. Plus de vingt ans de terrain, dans les parcs français des Ecrins et du Mercantour, l’ont d’autre part rompu à l’observation la plus sûre de la faune et de la nature dans son ensemble.

   Et puis… Et puis, il y eut la suite de cette journée mémorable. Patrick, aussitôt les loups disparus derrière la crête des Lupi, en a lourd sur le cœur. Il ne peut exprimer son bonheur. Il ne doit surtout pas le faire ! Encore sous le coup d’une des émotions les plus fortes de sa vie, il est vite redescendu au fond du vallon de Beltaine, pour éloigner les chasseurs qui l’accompagnaient du site d’une éventuelle réapparition des deux animaux. Le comptage des mouflons continue, mais il a l’esprit ailleurs. Deux heures plus tard, libéré de ses encombrants compagnons, il remonte rapidement jusqu’à son poste d’observation… pour entendre subitement sa radio portable grésiller et cracher : « Ils ont les yeux bleus, ou les yeux jaunes ? » Quelqu’un d’autre a donc vu « ses » loups.

   Bonne déduction, puisque, à trois kilomètres de là à vol d’oiseau, Anne-Marie Issautier, en poste fixe avec deux techniciens de l’Office national des forêts, vient de voir surgir sur la serre de Liaz qui la surplombe, ce qu’elle prend un instant pour deux grands chiens. « J’étais à 300 mètres tout au plus », précise-t-elle aujourd’hui. « On a pris nos jumelles et on les a observés tandis qu’ils restaient immobiles au bord de la crête pour regarder les chamois et les mouflons qui venaient de fuir en dessous d’eux. » Par leur couleur grise, leur posture, leurs queues touffues, droites et un peu courtes, leur pelage dense et assez long, leurs cous très courts et leurs pattes allongées, Anne-Marie et ses deux collègues des Eaux et Forêts reconnaissent aussitôt des loups.

   Pendant une demi-heure qui vaut pour elle l’éternité, la jeune femme contemple de près les deux animaux qui disparaissent derrière le sommet, pour reparaître rapidement un peu plus loin, suivant ainsi à couvert les hardes de mouflons et de chamois qui avancent, plus bas, à mi-pente. Garde-monitrice du parc national depuis sa création, elle en déduit qu’il ne peut s’agir de chiens errants, véritables fauves dont elle connaît malheureusement par cœur la façon de « courir après la première bête qui se présente à leur portée, éventuellement jusqu’à s’épuiser s’ils n’ont pas eu la chance de l’attraper du premier coup ». Ce matin de début novembre, Anne-Marie Issautier a eu « l’impression que les loups testaient leurs proies, pour voir si ça démarrait ou pas, si ça valait le coup ». Un spectacle fabuleux que la proximité de quelques lagopèdes (« perdrix des neiges ») couronnait d’une touche finale de sauvagerie alpine.

   « Pour moi, cette vision a été plus qu’un bonheur », avoue-t-elle maintenant un peu gênée. Seule ombre au tableau, la mauvaise conscience d’avoir envoyé, sous le coup de l’émotion, un message radio trop explicite à l’attention de Patrick Arsan, lequel eut heureusement la présence d’esprit de répondre à Anne-Marie, par la même voie hertzienne : « Mais non, je les vois très bien, ce sont deux huskys… » Gilles Deluermoz, un autre garde-moniteur qui patrouillait à cet instant dans le secteur, se souvient d’avoir lui aussi entendu le message gentiment ironique qui suivit aussitôt : « Ils ont les yeux bleus, ou les yeux jaunes ? » Après quoi, tous ses collègues se sont mis à hurler « Ouhou, ouhou… » dans leurs talkies-walkies, « comme quand on ne voit plus rien, que le comptage se termine et que l’on se raconte des histoires à la radio pour tromper l’ennui ».

N. B. : Nos lecteurs comprendront certainement sans difficulté que tous les lieux trop précis cités dans ce dossier ne peuvent pas être identifiés. Nous avons volontairement substitué leurs noms avec d’autres tout à fait imaginaires. Il en va bien sûr de la tranquillité et même, sans doute, de la survie des loups en Mercantour. Tous les autres faits rapportés sont rigoureusement authentiques.

ARTICLE 2 TERRE SAUVAGE n° 73 – mai 1993 (21 avril 1993)

Sur la piste des loups

   Vendredi 5 mars 1993. C’est une véritable expédition qui s’organise dans le vallon de Beltaine. Il est tout juste sept heures et demi du matin, et le jour s’est levé depuis peu, quand nous commençons notre ascension dans une gorge étroite où gronde le torrent. Patrick Le Meignen, directeur-adjoint du parc national du Mercantour, Thierry Houard, technicien scientifique, Geneviève Carbone, attachée au Muséum et spécialiste du loup, le chef de secteur Sylvain Cristini, les gardes-moniteurs Patrick Orméa et Gilles Deluermoz, ainsi que moi-même avançons lentement sur l’ancien sentier muletier bordé de chênes et de châtaigniers.

   L’azur du ciel, l’immobilité de l’air et les premiers rayons d’or du soleil qui traversent déjà le vallon sur toute sa longueur nous promettent une journée de grand beau temps. Très vite, sur des « planches » (terrasses autrefois cultivées) de l’adret envahies par les chênes pubescents et les pins sylvestres, nous entrevoyons quelques mouflons aux aguets qui s’enfuient à notre passage. En face, sur l’ubac couvert d’une sombre sapinière déchirée par quelques à-pics rocheux, des ruines de bergeries témoignent de l’ancienne occupation du vallon par les hommes. Aujourd’hui, seuls les chamois, les mouflons et les aigles règnent sur ces montagnes retournées à la nature.

   Pourtant, une nouvelle présence mobilise notre attention. Si personne ne scrute ouvertement le sous-bois de pins ni, en contre-bas, les berges du torrent où poussent aulnes et frêles bouleaux – on n’ose croire au miracle ! -, tous se préparent à entrevoir une ombre grise se profiler un instant sur une crête, puis disparaître au creux secret d’un ravin. Tous pensent aux loups -puisqu’ils sont sans doute deux- qui semblent avoir élu territoire dans ce vallon et le suivant. Un territoire qui s’étend sur des dizaines de kilomètres carrés, au pied des cimes du Mercantour où zigzague la haute frontière entre la France et l’Italie.

   En une demi-heure, nous atteignons les ruines de la Balme. La première carcasse de mouflon que nous trouvons a été traînée, dans la nuit, presque jusqu’au bord du torrent. Il ne reste pratiquement que la peau sur les os, le tout soigneusement nettoyé. Mais c’est juste au-dessus du sentier que l’attaque a visiblement eu lieu. Autour d’une flaque de sang déjà brunie, des empreintes imposantes dessinent une ronde confuse. La forme et surtout la taille des « pieds » qui ont marqué la neige sont loin de nous paraître ordinaires. La trace suit le chemin, sur lequel Thierry Houard ramasse une crotte assez typique, pendant une cinquantaine de mètres, là où d’autres empreintes nous révèlent les passages successifs d’un chamois, d’une harde de mouflons et aussi d’un renard. Un point d’urine, à droite de notre ligne de marche, fait penser à un marquage de territoire.

   Splendide domaine qui, après un dernier défilé encaissé, s’ouvre sous un ciel méditerranéen ! A gauche, sur les planches de l’adret en pente douce, où la forêt de pins et de mélèzes n’a pas encore gagné, plusieurs petits groupes de mouflons broutent les herbes trouvées sous la neige qu’ils ont grattée du bout de leurs sabots. Sur l’autre versant, la sapinière ombre les crêtes et vallons qui montent tout droit à l’assaut de la cime du Ban, laquelle culmine à près de 2700 mètres d’altitude. Sous la lisière inférieure de la forêt, vers le fond du vallon où s’étale le lit du torrent, deux traces étranges retiennent de loin notre attention. Aux jumelles, j’ai presque l’impression que deux personnes munies de raquettes canadiennes sont descendues par là en faisant des bonds dans la poudreuse.

   Pour en avoir le cœur net, Gilles Deluermoz et moi descendons jusqu’au torrent, le traversons, remontons vers les traces qui partent de la lisière. La pente devient raide. Gilles part vers l’est, à flanc de côteau, pour faire des photos de l’ensemble du vallon. Je remonte une des deux traces, sans réussir à identifier son auteur, jusqu’à atteindre le coin de la forêt d’où partent les deux pistes ensuite séparées. Effort d’une ascension brutale, dans une neige instable, mais surtout émotion de vérifier d’un coup une intuition : le cœur bat une chamade endiablée. Contre le tronc gris d’un petit hêtre, un point d’urine fournit un premier indice. Un mètre au-dessus, déjà sous le couvert des premiers sapins, une superbe empreinte, bien marquée dans la neige moins fondante du sous-bois, confirme que je suis bien sur la piste des loups.

   Je me retourne vers l’aval, je fais des grands signes à Thierry Houard, Sylvain Cristini, Geneviève Carbone et Patrick Le Meignen qui m’ont suivi de loin. Et l’évidence me frappe alors en pleine poitrine. Les deux loups sont descendus dans le bois. Ils ont fait une halte à la lisière, assis contre le petit hêtre, pour contempler -comme je le fais à l’instant- tout le vallon qui s’ouvrait devant eux. Ils se sont relevés et l’un d’entre eux a marqué la neige d’un jet d’urine. Ce fut certainement le signal de départ. Le premier tout droit et l’autre un peu sur la droite, ils se sont jetés en bondissant dans la pente. Ils n’ont pas couru ; ils ont dévalé le versant par sauts successifs, dans la fraîche. Ils ont joué ! A celui qui s’enfoncerait le plus, qui sauterait le plus loin, le plus haut, qui mordrait la neige avec le plus fort claquement de mâchoire… Pendant cinq minutes hors du temps, hors du monde, le vallon de Beltaine fut le paradis des loups.

   Patrick Le Meignen, Geneviève, Thierry et Sylvain m’ont vite rejoint. Ils comprennent immédiatement le sens des grandes traces et expriment, à leur tour, leur fascination. Deux grands animaux gris ont imprégné d’un coup tout le Mercantour de la puissante magie du « sauvage ». Une discussion s’engage pour savoir s’il faut remonter les traces, fondues d’ailleurs en une seule piste, à travers la sapinière dont les gardes-moniteurs soupçonnent qu’elle peut servir de remise. Patrick Le Meignen dit son scrupule à provoquer un éventuel dérangement. Thierry et Sylvain justifient l’intrusion par la recherche nécessaire de poils, pour permettre une analyse biologique qui, croient-ils, fournira seule la preuve de la présence de « vrais » loups en ces lieux. Geneviève Carbone estime que de toute façon, s’ils étaient dans ce secteur juste avant notre arrivée, les loups l’ont déjà quitté depuis longtemps.

   L’escalade commence donc, dure pour ceux qui manquent d’entraînement, heureuse pour Thierry et Sylvain. Dans la neige épaisse du sous-bois, la piste semble avoir suivi la ligne de plus grande pente. Nous aussi, nous passons par ici à quatre pattes… Trois cents mètres de dénivelé sont avalés en quelques minutes et nous ne sommes plus que trois à atteindre un léger replat dans la forêt mystérieuse. A gauche, juste au bord de l’à-pic, une bauge de chamois a reçu la visite de nos compères aux dents longues. Cinquante mètres plus loin, au pied d’un grand épicéa badigeonné de résine, une autre couche grattée dans la neige et les aiguilles de sapins présente manifestement les indices d’un repos lupin que le « pu pu pu » fluet d’une chouette de Tengmalm n’a certainement pas manqué de bercer.

   Au retour, dans le fond du vallon de Beltaine où il nous a rejoint un peu plus tard, mon ami Roger Settimo – qui a bon pied bon œil ! – nous indique un vol suspect de chocards, au-dessus des planches de l’adret. Nous y trouvons en effet une deuxième carcasse de mouflon, plus ancienne que la première, mais elle aussi complètement nettoyée. Geneviève Carbone et Thierry Houard observent attentivement le squelette que Gilles Deluermoz photographie : vertèbres intactes, épiphyses rongées, pattes antérieures désarticulées… Une signature sans ambiguïté.

   Comme celle laissée par les deux animaux, presque au même endroit, le 10 décembre dernier. Ce jour-là, parmi plus d’une vingtaine d’autres relevés d’indices réalisés en l’espace de six mois, Gilles Deluermoz, Thierry Houard et Patrick Orméa ont fait leur plus complète observation. Sur l’adret du haut vallon, ils ont retrouvé un jeune mouflon mâle d’environ deux ans, dont l’arrière-train était en partie consommé et la tête encore intacte. Thierry a été tout d’abord fortement impressionné par l’extrême puissance de l’attaque marquée dans la neige : « Il y avait l’empreinte du choc et, autour, une flaque de sang assez importante. Entre le moment où l’attaque a été déclenchée et celui où le mouflon a été stoppé, il y a à peine deux ou trois mètres. Quand il s’agit de chiens errants, les proies ne sont pas stoppées tout de suite, il y a une course ».

   Plus intéressant encore, en suivant les traces au-dessus de la carcasse, les trois agents du parc national ont reconstitué tout le déroulement de la chasse sauvage. Gilles Deluermoz se souvient que sur une assez longue distance, « les traces des deux loups, fondues en une seule piste (du fait de la fameuse marche des loups à la queue leu leu), suivaient des petites croupes de gravier dans le lit d’un torrent ravagé par les crues. Et puis, soudain, les traces se sont séparées. L’une faisait une grande boucle par la gauche, tandis que l’autre s’arrêtait. En fait, le premier loup a rabattu le mouflon vers le deuxième et l’animal a été stoppé net au point où les deux loups s’étaient visiblement séparés ! »

   Le soir même, les gardes-moniteurs font un affût sans succès, à partir du versant opposé, jusqu’à ne plus rien voir dans la nuit. D’où leur surprise, le lendemain matin, de constater que la carcasse a disparu et que de nouvelles traces mènent directement du lieu d’attaque à la sapinière de l’ubac à la lisière de laquelle ils s’étaient postés la veille pour leur affût. Gilles Deluermoz décide de suivre cette nouvelle piste : « Je montais dans le bois très dense du vallon des Pises et, au bout d’un moment, je suis tombé sur une tache de sang et la tête du mouflon de la veille : ils l’avaient trimballée sur près de deux kilomètres ! Je suis redescendu vers le fond de Beltaine et là, j’ai vraiment eu l’impression d’être observé de tout près ! »

   Impression un peu angoissante que Sylvain Cristini va connaître lui aussi, quelques heures plus tard, lorsqu’il se lance à son tour sur la même piste des loups. Sa traque le mène en fait très loin, dans une neige profonde où il avance difficilement. Les kilomètres s’additionnent, jusqu’aux abords de la maison du Clos, puis la piste repart plus haut, dans la forêt, sous la crête du Carlet… Sur ce long parcours, Sylvain a l’impression inexplicable qu’il est très proche des loups, que ceux-ci l’attendent presque. Dans une grosse accumulation de neige, il voit ainsi clairement que les animaux qu’il piste se sont assis un instant, puis qu’ils sont repartis précipitamment en trois ou quatre bonds impressionnants de longueur.

   Patrick Orméa a, lui aussi, connu cette sensation d’être observé. Une fois de plus, « c’était à Beltaine, par une nuit sans lune ». Cette conviction qu’il était sous le regard des loups, Patrick l’a eu jusqu’à en avoir peur ! Un autre garde-moniteur, Auguste Rey, a de même marché -dans un autre vallon- sur les traces tellement fraîches des deux animaux qu’elles étaient encore visibles alors que le vent effaçait sa propre voie à vue d’œil. Dans les multiples observations d’indices qu’ils ont déjà accumulées, tous les agents du parc national mobilisés sur le suivi des loups sont frappés par leur extrême discrétion.

   Au point que l’on peut se poser légitimement la question de savoir si le couple de Beltaine est si isolé de ses congénères italiens qu’il y paraît à première vue. L’observation fortuite et nocturne d’un loup, sur un autre site, par un vétérinaire de la vallée connu pour son sérieux et sa bonne connaissance de la faune sauvage, mais aussi le relevé de trois empreintes différentes, ailleurs, autour d’une carcasse de mouflon, par un agent de la Fédération de chasse des Alpes-Maritimes, dont la réputation de naturaliste chevronné n’est plus à faire, pourraient signifier que la bonne nouvelle du retour des loups dans les Alpes françaises est aussi une « grande » nouvelle.

Antoine Peillon

Lieux à ne pas citer : plateau des Adus, Rogué, Salèse, Mollières, vacherie du Collet, Colombrons…

Tableau de conversion (à usage interne !) :

Plateau des Adus = plan de Gourg

Rogué = Liaz

Salèse = Marquère

Mollières = Beltaine

Vacherie du Collet = maison du Clos

Colombrons = des Lupi

La Liume = la Balme

Cime des Lauses = cime du Ban

Vallon Margès = vallon des Pises

Crête de Faegians = crête du Carlet

***

(VERSION LOUPS.ORG)

RAPPORT CONFIDENTIEL ANTOINE PEILLON / PN MERCANTOUR / 13 MARS 1993

Antoine Peillon

15 bis, avenue Galois                Le 13 mars 1993

92340 Bourg-la-Reine

TEL (1) 46 64 88 42

FAX (1) 46 65 34 50          A l’attention de M. P. Le Meignen

                                  Directeur-adjoint du

                              Parc National du Mercantour

                        STRICTEMENT PERSONNEL

Pour votre information

P. J. : Communiqué de presse de l’AFIRAC n° 556, du 12 mars.

(Copies du document suivant … Gilbert SIMON, directeur de la nature et des paysages au ministère de l’Environnement -même date-, … Pierre Pfeffer, … Geneviève Carbone et Elena Adam)

Novembre 1992 – mars 1993

L’arrivée des loups en Mercantour

« Les Galoupiots » (*)

(*) Noms donnés, par les gardes-moniteurs du parc national du Mercantour, aux 2 premiers loups suivis à Mollières et au Boréon (protocole de suivi).

Propos enregistrés le jeudi 4 mars 1993, au siège du parc national du Mercantour, par Antoine Peillon.

Personnes présentes :

  • Patrick Le Meignen (P L M), directeur-adjoint du P N Mercantour ;
  • Pierre Pfeffer (P P), président du conseil scientifique du P N M, directeur de recherche CNRS-Muséum national d’histoire naturelle ;
  • Roger Settimo (R S), membre des conseils scientifique et d’administration du P N M, conseiller biologique des Alpes-Maritimes ;
  • Thierry Houard (T H), technicien scientifique du P N M (Vence) ;
  • Anne-Marie Issautier (A-M I), garde-monitrice du P N M, secteur Haute-Tinée (Saint-Etienne) ;
  • Patrick Orméa (P O), garde-moniteur du P N M, secteur Moyenne-Tinée (Saint-Sauveur) ;
  • Gilles Deluermoz (G D), garde-moniteur du P N M, secteur Vésubie (Belvédère) ;
  • Geneviève Carbone (G C), journaliste à « Terre Sauvage », finit une thèse d’éthologie sur le loup, attachée au laboratoire d’ethnobiologie-biogéographie du Muséum national d’histoire naturelle ;
  • Antoine Peillon (A P), journaliste à « Terre Sauvage ».

A P- Comment vous sont venus vos premiers soupçons ?

P O- Il y a ce cas des deux bergers qui, à l’été 1990, étaient sur les pâturages du versant sud du mont Giraud et qui ont vu trois chiens, genre bergers allemands, gris. Leurs troupeaux avaient été dérangés.

A P- Ils ont prononcé le mot « loup » ?

P O- Non. Ils ont pensé que c’était des chiens.

R S- C’est le lynx sur lequel tout le monde se focalisait depuis 1990.

A P- Chez toi-même (P O), ça n’a pas initié un doute ?

P O- Il s’était quand même déjà passé plusieurs choses. Il y avait eu le loup de Fontan (Roya). Il y avait Jean-Marc Culotta (garde-moniteur) qui avait relevé une trace, dans le vallon de Margès (sud de Mollières), en décembre 90.

A P- Pourquoi avait-il relevé ces traces ?

P O- Il y avait eu l’histoire du loup de Fontan…

T H- En septembre 91, j’avais rencontré Alberto Meriggi à Toulouse. Il travaille sur les loups de Gênes (parc naturel Capanne di Marcarolo). Il m’avait dit que selon lui le loup était déjà présent dans la province ce Cuneo et aussi : « Je pense que vous devez en avoir ».

A P- Les traces relevées par Culotta, le témoignage des bergers du Mont Giraud…

P O- En août (1991), on a trouvé un très grand chien noir, mort, au bas du vallon de Mollières. Un grand chien dog allemand.

P L M- Il y eu aussi les observations de traces importantes dans des coins perdus de la Roya, en hiver 91, par Gilbert Rossi.

P O- En même temps (1991), on a constaté une chute de la natalité des mouflons, à Mollières.

T H- On a principalement deux grosses populations de mouflons dans le Mercantour. L’une, en Haute-Tinée, a un indice de reproduction particulièrement fort puisqu’il évolue entre 60 et 70%. Depuis 88, on étudie la population de Mollières plus précisément. C’est une population qui fonctionne en circuit fermé, puisqu’elle est hors chasse. Et là on a été surpris de trouver un indice de reproduction relativement faible. A cette époque, en 88, l’indice de reproduction était de 30% et il a progressivement chuté. En 1991, il était inférieur à 10%. C’est vrai qu’il y a eu un mauvais printemps et que Mollières est assez haut (en altitude), mais le problème c’est qu’on ne retrouve pas de cadavres de jeunes.

A P- Vous avez alors un doute sur la possibilité d’un grand prédateur ?

P O- On en parle. On a alors fait l’hypothèse de la prédation par les chiens, mais aussi par les loups… Toujours dans le vallon de Mollières, en avril 91, en allant faire un affût à l’aigle royal, je me souviens d’avoir approché une harde de mouflons. Un grand mâle était affalé. Je l’ai approché à cinquante centimètres, et je lui ai touché la corne en me disant : « Il va mal ». Et finalement il est parti.

R S- Il était blessé ou pas ?

P O- Non, non, il n’avait aucune blessure.

A P- Alors ?

P O- Il était épuisé. Il avait dû courir toute la nuit.

A P- C’était étrange…

T H- L’an dernier (1992), en février, mars, avril, on a eu l’impression que c’était devenu chronique à Mollières, que le prédateur était installé sur le secteur et n’en bougeait pas. Alors que les prédations de chiens errants c’est toujours très ponctuel, court dans le temps. Ils (les chiens) ne sont pas capables d’installation pérenne et ils sont toujours moins discrets.

P L M- On a eu une réunion de secteur le 3 novembre (1992) et on a parlé du loup à Mollières toute la journée alors qu’il était normalement question de gestion pastorale.

P O- Pour la gestion, j’ai proposé un couple de loups pour 200 moutons. (Rires)

P L M- Il faut dire que les bergers ici ne gardent pas au pied ; ils gardent les bêtes de très loin, lesquelles sont en sureffectifs, etc. Deux ou trois mille moutons pour un berger.

A P- Ce pastoralisme extensif, c’est le fait des bergers d’ici ou ils viennent d’ailleurs ?

R S- Il y a les deux. Il y a les transhumants qui viennent de la Crau et de la Camargue, et puis il y a les éleveurs locaux, des Alpes-Maritimes.

T H- Enfin, dans le vallon de Mollières, on est passé en quelques années d’un pastoralisme ovin extensif à un pastoralisme intensif bovin.

A P- A la vacherie du Collet ?

T H- Oui, il y a un troupeau qui est très bien contenu, d’une centaine de génisses.

P L M- Autrement, les grands transhumants, c’est plutôt sur la Roya.

(… Discussion initiée par R S sur les chamois du versant italien, puis sur la différence -méfiance, fuite- entre chamois et mouflon, puis sur le couvert forestier du vallon de Mollières)

A P- (Question à P O) Quand as-tu fait ton observation ?

P O- Ça s’est produit le 4 novembre (1992). Donc il y a eu une distribution de postes de comptage. Nous (P O et A-M I), on a tiré les deux postes fixes. Rien ne sert de courir… (Rires). Comptage plutôt morose, parce que forte participation des chasseurs… qui ont des intérêts autres. Moi j’étais en poste fixe à la vacherie du Collet. Donc il est 7 h 30 du matin. Paysage automnal : les mélèzes ocre, la neige en altitude, beau temps, froid. J’observe trois-quatre hardes de chamois et deux hardes de mouflons qui se promenaient sur le versant sud de Colombrons. Moi j’étais avec deux chasseurs. Les animaux circulent sous des petites zones de régénération de mélèzes. Il me semble bien avoir demandé l’aide de Gilles (Deluermoz, qui est du côté des Sagnes). Je lui ai dit : « Viens voir en limite, j’ai des problèmes de comptage ». Je regarde les chamois et surtout les mouflons aux jumelles, et puis à un moment donné, sur la crête, il y avait un chien assis, en position assise donc, qui était là (sur la carte : juste au-dessus des Sagnes), à côté de petits mélèzes. (Je me suis dit 🙂 « Mais il a une drôle de tête ce chien », bref.  Je me suis dit : « Hou malheur, qu’est-ce que c’est que ça ». Je me suis mis à paniquer. Il était assis, des couleurs bizarres. Juste au même moment, la harde de mouflons qui était en dessous s’éparpille totalement et arrive le deuxième animal. Je le vois très bien se déplacer. A ce moment-là j’ai repris la longue-vue avec un grossissement de 25.

A P- Ton deuxième animal, tu l’as vu arriver par… ?

P O- Par la gauche. Il devait être dans cette zone (l’Adrech). Il est arrivé vers le premier animal, en éparpillant les mouflons qui sont partis rapidement. Et puis là j’ai commencé à me dire : « Hou, ça ne ressemble pas à des chiens ces trucs-là ». (Rire)

P L M- Le comportement était comment ?

P O- J’ai commencé à les détailler. Le deuxième trottait. Pour ce qui est du premier, il était assis, les oreilles type loup : bien sur le côté. Je l’avais de face. Couleur : gris, gris foncé, avec une décroissance de couleur donc, plus clair dessous.

P P- C’était vers quelle heure ?

P O- Huit heures du matin. Et le deuxième, je l’ai vu de profil, donc la queue bien pendante, très gris. Les deux de même couleur, identiques. Il n’y avait aucune différence. Il est venu rejoindre son copain sur la ligne de crête.

P P- Un poil dense ?

P O- Je ne sais pas.

P P- Le dos foncé ?

P O- Oui. Ça allait du gris foncé à plus clair. Pas de noir, pas de bande noire. C’était à 800 mètres environ. Donc, le deuxième animal est arrivé sur la crête, bien de profil. Très grand chien, enfin, haut sur pattes, le corps plutôt svelte, assez allongé, queue basse, la tête en-dessous du niveau des épaules. C’est pourquoi ces détails m’ont fait penser que c’était des loups.

A-M I- Ils avaient plutôt la position du renard que du chien.

P O- A un moment donné, j’avais bien sa tête de profil, alors là est apparu le décalage entre le museau très fin et la tête, le corps et le cou massifs.

A P- Entre l’apparition du premier loup et du second, il y a eu un long moment ?

P O- Non. L’un était assis et l’autre est arrivé trois ou quatre secondes après. Ils sont restés quelques instants sur la crête ; ça a duré quatre minutes. Ils ne bougeaient pas la tête comme les chiens. Parfois, ils tournaient la tête, mais c’était très doucement. Après ils ont basculé derrière la crête tous les deux.

G C- C’est celui qui était debout (le deuxième arrivé) qui a basculé le premier ?

P O- Oui. C’est lui qui est arrivé le deuxième, qui était debout, de profil, sur la crête.

G C- Une différence de taille entre les deux ?

P O- Non, les deux identiques.

P L M- Ils avaient le même âge, l’œil éteint, l’œil allumé… ? Montrez vos dents… (Rires)

P O- Ça m’a fait très peur. Parce que j’étais avec deux chasseurs qui étaient à côté de moi. Donc je n’ai pas pu le dire.

A P- C’est toi qui avais la longue-vue…

P O- Eux, ils avaient deux bouteilles de bière… (Mime les jumelles ; rires) Je me suis dit : « Hou-là-là, des loups, malheur ! » Mais je les ai bien détaillés : les oreilles, le gris de la tête… Pour moi, à 90% c’est des loups (P O a déjà observé et photographié des loups dans le parc national des Abruzzes). Ça peut-être des hybrides. Mais je n’ai pas pu m’exprimer.

G D- Patrick m’avait déjà contacté pour que j’aille plus vers la crête. Il ne savait pas avec qui j’étais -en fait j’étais avec un gendarme-, et d’un coup il me dit (par radio) : « Non, c’est bon » …

P O- Je l’ai renvoyé brutalement sur son secteur. J’ai commencé à paniquer. Je me suis dit : « Des loups, malheur ! L’administration va commencer à s’en occuper » …

P L M- Oh, non mais… (Rires)

P O- C’est vrai ! J’ai pensé tout de suite au loup de Fontan. Donc j’ai vite déblayé avec les chasseurs.

A P (à G D)- Et toi, tu n’as pas trouvé bizarre le message de Patrick ?

G D- Non, j’étais dans l’esprit de comptage. Donc avec les jumelles j’ai jumelé le versant ici (sous la crête de Colombrons) et c’est là que j’ai vu une bande de 9 chamois qui sont partis vraiment au galop et qui ont traversé tout le versant sur quasiment 1 km et qui ont franchi la crête (sous la pointe Giegn) pour disparaître là. Et il y en avait deux autres en dessous, une femelle avec son jeune, qui regardaient vers le haut avec un air très inquiet… J’ai essayé de regarder, mais je n’ai rien vu.

A P- Un dérangement humain aurait-il entraîné un comportement aussi paniqué que celui que tu as observé ?

G D- Non, ils ne seraient pas partis sur une distance si longue. Mais là ils ont vraiment fui d’une façon continue, sur un rythme soutenu et sur 1 km, enfin, jusqu’à disparaître derrière la crête.

P L M- Dans cette zone, il n’y a pas de chasse, les animaux ne sont pas peureux, on les approche assez bien.

A P (à P O)- Et toi, qu’est-ce que tu fais à ce moment-là ?

P O- Avec mes chasseurs, je suis redescendu (vers Mollières), tout tremblant. Je leur ai même accordé des mouflons supplémentaires. (Rire) On n’est pas à un mouflon près. J’avais prévu de remonter dans l’après-midi, pour voir les traces. Mais lorsque je suis remonté par ici (vacherie du Collet), j’ai entendu dans la radio : « Il a les yeux bleus, ou il a les yeux jaunes ? ». (Rires) Je me suis dit « Ouh là là, il y a quelqu’un qui a dû les voir ». C’était environ deux heures après mon observation. Les loups ont donc traversé (de la crête Colombrons au Serre de Rogué).

P P (s’adressant à A-M I)- Et vous, vous les avez vus où ?

A-M I- Moi, j’étais en poste fixe sous les Rogué (versant sud). Je devais observer ce qui se passait vers les Adus (de l’autre côté du vallon de Salèse).

P O (à A-M I)- Tu les as vus où ?

A-M I- Eh bien au-dessus, sur la crête (de Rogué) … Je devais informer mes collègues sur ce que faisaient les hardes de chamois sur les Adus. A un moment donné, Patrick Arsan (qui était sur les Adus) me dit : « J’ai perdu des mouflons sur ton versant, regarde un peu si tu les trouves ». Je lui signale une harde que j’avais comptée -moi, j’étais en poste avec deux techniciens de l’ONF de la vallée de la Vésubie- et je lui ai dit : « J’en ai une harde à côté de moi, où est-ce que tu avais vu les tiens ? » Il me dit : « Mais moi, ils étaient sur la crête (de Rogué) ». Alors bon, tous les trois (A-M I et les 2 techniciens ONF) on se met à jumeler sur la crête de Rogué.

P P- Qui était sur la crête ?

A-M I : Personne. Donc, là on a cherché un peu à voir, parce qu’en fonction de l’angle ou de là où on est on peut voir plus ou moins bien. Et tout d’un coup on a vu bouger -c’était vers dix heures-, on a vu bouger chamois, mouflons, à la course. Une course assez brève, mais enfin ils sont descendus une cinquantaine de mètres en dessous de la crête (de Rogué). Et puis on voit sortir ce qu’on a pris au début pour deux chiens, comme ça à l’œil nu. On a vu ça à l’œil nu.

P O- Oui, tu étais près, là. (Rire)

A-M I- Moi j’étais près, quoi. J’étais à 200 mètres quoi, à 2 ou 300 mètres au plus. Et puis on s’est dit : « Tiens, les chiens, ça les a fait partir (les chamois et les mouflons) ». On a pris les jumelles, la longue-vue, et puis on s’est mis à regarder… On avait deux longues-vues pour trois. Et puis, derrière nos binocles là, on s’est dit : « C’est bizarre ; ils sont bizarres ces chiens ».

A P- Parce qu’ils étaient toujours présents ?

A-M I- Ils étaient toujours présents, ils restaient là, ils étaient sur la crête.

A P- Ils vous avaient perçus eux ?

A-M I- Non, a priori non. Parce qu’ils regardaient les animaux qui venaient de fuir et qui étaient en dessous d’eux. Et, la couleur…, bon, type chien-loup, mais la couleur grise, le port, l’attitude de l’animal, qui n’était pas une attitude classique… Et puis bon, moi, assez vite j’ai pensé à ce qu’on pouvait voir dans les films au sujet du loup.

A P- Parce qu’ils avaient quelle position quand vous les apercevez ?

A-M I- On était un peu en contre-bas. Un était carrément en position avancée (mime : penchée en avant), pour regarder. Ils étaient debout tous les deux, avancés. Ils étaient dans la même position, tout au début, et puis un s’est mis un peu plus en travers. Bon, et puis j’ai bien vu la queue, bon, la position de la tête. Je me suis dit : « Non, il y a quelque chose ». Et puis, les deux autres observateurs ont dit : « Enfin, ils sont bizarres les chiens quand même ». Puis ils (les loups) sont repartis et on les a vu rejoindre la crête de Rogué. Ils ont disparu derrière des rochers. Ils ont réapparu dix mètres plus loin. A nouveau, même attitude, même fuite des animaux (mouflons, chamois) -il y avait des perdrix lagopèdes à cet endroit là -, et à nouveau cette même attitude. On s’est dit : « Bizarre », quoi, et pratiquement avec les deux techniciens on a dit : « Ce n’est pas des chiens ». Et c’est là qu’on a pensé tous les trois ensembles à des loups. Bon, moi n’en ayant jamais vus, je me suis rapprochée…

P L M- Oui, mais vous connaissez les chiens, parce que vous en voyez souvent en haute Tinée…

A-M I- Oui, bon, les chiens, pour moi ça ne pouvait pas être des chiens classiques quoi. Et puis, sachant que les collègues…, on était en liaison avec les collègues d’en face, aux Adus, bon, avec un truc comme ça, eux à une distance de longue-vue ils auraient pu voir quelque chose, et je les ai appelés à la radio… (rires) en disant : « On a des loups. Des loups ! des loups ! ».

T H (se moquant gentiment) – « … Et il y en a deux en plus… »

P O- Moi, je n’ai pas entendu ce message. Mais j’ai entendu les questions, après, de ceux qui étaient aux Adus.

A P- Qu’est-ce que tu as dit précisément ? Ton message, tu t’en souviens ?

A-M I- Ah bien : « Des loups ! des loups ! » (Rires).

P O- Et Arsan (sur les Adus), après, qui a répondu : « Heu, Anne-Marie, qu’est-ce que tu dis, je n’ai pas entendu ». Et puis tu (A-M I) as répété une deuxième fois.

A-M I- Ah bien oui, j’ai insisté parce que je me suis dit : « C’est bizarre, ils ne comprennent pas » (rires). J’ai manqué de professionnalisme…

P L M et P O- Bah…

A-M I- C’était tellement gros pour moi.

A P- Et les deux gars de l’ONF, pour eux aussi c’était clair ?

A-M I- Ah bien pour eux c’était pareil. L’un des deux a dit : « Je vais voir ».

P P- Personne n’avait de jumelles ?

A-M I- Si si, on avait deux longues-vues et chacun une paire de jumelles. Oui, oui, donc tout le monde a pu voir à quoi ils ressemblaient de près quoi.

P L M- Vous les avez vus à 200 mètres à la longue-vue ?

A-M I- Eh oui.

A P- Alors, combien de temps ils sont restés là en position, combien de temps vous avez pu les suivre ?

A-M I- Alors on les a suivis pendant pratiquement une demi-heure sur cette crête (de Rogué) où ils ont fait plusieurs apparitions.

G C- Il était quelle heure ?

A-M I- Il était dix heures. On les a vus dans plusieurs positions : de face, de profil, au petit trot…

P P- La queue était comment, la queue ?

A-M I- Dans le prolongement, enfin… Au moment où ils étaient au trot…

P P- Touffue… ?

A-M I- Oui, touffue, plus une queue de renard qu’une queue de chien, enfin… Touffue, un peu courte…

P P- Recourbée ?

A-M I- Non ! Enfin, au trot, toujours dans le prolongement du corps. Ou alors à l’arrêt, entre les jambes.

P P- Ah oui, voilà, tout à fait… C’est bien observé.

A-M I- Bon, bien, les pattes : allongées.

P P- Le poil vous a paru comment ?

A-M I- Un poil quand même un peu long, assez dense quand même.

G C- Ils avaient un collier, un collier de poils ?

A-M I- Ils avaient un cou très court. Moi, ce qui m’a surprise, c’est qu’ils n’avaient pas de cou…

P O- Ni collier, ni clochette, enfin…

A-M I- … pas de transition entre la tête et l’épaule.

A P- Tous les trois (A-M I et les deux techniciens ONF), vous vous êtes déplacés pendant la demi-heure ?

A-M I- Eh bien il y en a un qui s’est déplacé quand on a cru les perdre. Il s’est déplacé vers un endroit un peu plus proche, mais finalement ça n’a avancé à rien, parce que quand ils sont réapparus, on les a tous vus de la même façon.

A P- Entre vous trois, vous avez discuté pendant cette demi-heure (d’observation) ?

A-M I- Eh bien on a détaillé un petit peu ce qui se passait, ce qu’ils faisaient, comment ils étaient, et puis en fait on s’est conforté dans notre opinion.

A P- Les deux techniciens ONF avaient quelques connaissances en la matière ?

A-M I- Pas plus que moi dans le fait d’en avoir déjà vu ou pas, mais dans leur approche du milieu naturel, ils semblaient assez valables, par les discussions qu’on avait pu avoir par ailleurs. Ça avait l’air de les intéresser ; et ils étaient contents, autant que moi. Moi, j’ai dénoté chez eux une surprise et puis un certain bonheur. Enfin, moi je ne peux pas le cacher, j’étais contente.

P L M- Ils ne vous en ont pas reparlé ? On n’a pas eu d’écho ? Par leur hiérarchie, moi je n’ai pas eu d’écho. Le chef du service départemental aurait pu m’en parler, ça aurait pu me revenir…

G D- J’en ai revu un des deux, le chef de secteur de Roquebillière. Je l’ai revu ; on a discuté de projets de pistes etc., mais on n’a pas abordé ce sujet-là.

P P- Bon, mais de toute façon, ce que vous dites est quand même important, parce que les gens qui ont l’habitude de voir des chiens dans la nature… Bon, là c’est tout à fait autre chose… Même sans avoir vu de loup, vous dites : « Ce n’est pas des chiens. »

A-M I- Oui…

P P- C’est ça. Mais c’est important, parce qu’ils n’ont pas du tout la même allure.

G C- Ils marchaient de concert, ils faisaient des choses en même temps ?

A-M I- Moi, tels que je les ai observés, ils marchaient en couple. Chaque fois ils sortaient en même temps. Il y avait une sorte de stratégie. Enfin, il semble qu’ils fonctionnaient ensemble.

P P- A votre avis, ils avaient un comportement normal ? Ils ne vous avaient pas vus ? Ils n’ont pas modifié leur comportement en fonction de votre présence ?

A-M I- Non, non. En fait, il y avait beaucoup d’animaux (chamois, mouflons), et en fait il y avait une progression (des loups, le long de la crête) en fonction (de la progression) des animaux, pas en fonction de nous.

P L M- Par rapport au déplacement justement, par rapport à ce que vous connaissez des chiens, comment cela a appelé votre attention ?

A-M I- Bien, le fait qu’un chien, a priori, quand il trouve quelque chose à courir après, il va persister à courir après. Là, j’ai eu l’impression qu’ils testaient, pour voir si ça démarrait ou si ça ne démarrait pas, si ça valait le coup, alors qu’un chien ça court après la première (bête qui se présente). Si ça a de la chance, il l’attrape, s’il n’a pas la chance, il court jusqu’à épuisement.

G C- Ils étaient à quelle allure ?

A-M I- Au pas, mais souvent au trot.

A P- En fait, ce qu’ils faisaient… Ils bordaient comme ça la crête, ils passaient légèrement derrière, pour rejoindre un autre point de la crête plus éloigné ?

A-M I- Pour ressortir et faire l’effet de surprise…

A P- Au-dessus des ongulés ?

A-M I- Voilà, oui. Il y avait chamois, mouflons ; on a vu aussi des lagopèdes.

A P- Alors le comportement des proies ? Ils percevaient les loups, ou ils ne les percevaient pas ?

A-M I- On n’a pas dénoté de dérangement particulier sur une longue durée. En fait, il y avait simplement une attente, avant qu’on voie quelque chose, une fuite de courte durée (à la réapparition des loups), et puis une attente jusqu’à ce que ça disparaisse. Et puis bon, toujours comme ça. Après, une fois que les deux animaux étaient passés d’un vallon à l’autre, c’était fini.

A P- Ça n’a pas été la grande panique ?

A-M I- Non, peut-être parce qu’il y avait une progression, parce qu’ils (chamois, mouflons) savaient qu’il y avait une progression…

A P- La dernière fois que vous les avez vus ?

A-M I- Par rapport à moi, au bout du Serre de Rogué.

G C- Après ce contact visuel ?

A-M I- Pour moi ça a été plus qu’un bonheur quoi. Mais, moi, la détresse ça a été quand je suis revenue rendre ma feuille (de comptage) (Rires).

P L M- Il faut quand même indiquer ce que Arsan a répondu (à A-M I, au moment de son appel radio).

P O- Comme il voyait qu’elle (A-M I) insistait à la radio, Arsan a dit : « Non, je les vois très bien, ce sont deux huskys ».

A-M I- Oh, j’ai réalisé que j’avais trop parlé, mais j’étais encore sous la pression, moi, là. J’avais encore des choses qui se passaient. Mais alors du coup j’ai arrêté de parler, mais j’étais encore sur mon nuage… J’ai été rendre ma feuille à Saint-Martin-Vésubie…

P O- Quelqu’un a aussi demandé : « Ils ont les yeux jaunes ou les yeux bleus ? », pour faire diversion.

G D- Ça, je l’ai entendu plusieurs fois, et j’ai entendu à la radio : « Ouhou, ouhou… » (Rires). J’ai eu l’impression qu’on s’amusait, comme quand on ne voit plus rien, que le comptage se termine, les gens commencent à s’ennuyer et ils se racontent des histoires à la radio. Je pense que c’était bien car ça a un peu démystifié auprès de personnes qui auraient entendu le message clairement.

A-M I- Alors, j’ai rendu ma feuille à Olivier Carlotti, le chef de secteur Vésubie. Il était midi et demi, une heure. Alors… (Rires) je l’ai senti envieux. Il m’a dit : « Alors, il t’est arrivé des choses ? ». J’ai eu l’impression qu’il aurait aimé voir ce que j’avais vu quoi. J’ai senti que ça lui aurait fait plaisir d’être à ma place.

P O- On s’est donc retrouvé au Boréon. Il y avait tout le monde : les chasseurs… C’était le regroupement.

A P- Alors là, motus ?

P O- Oui, oui. Je suis allé payer le café à la louve (A-M I) (Rires)…

A-M I- Pour me parler entre 4 yeux… (Rires) Alors là, on a confronté nos observations, et on est tombé d’accord.

P O- On a parlé.

A P- C’est là que vous avez mis au point toute cette histoire… (Rires)

(…)

P O- Le soir même, je suis allé dormir chez Auguste Rey, à Saint-Martin-Vésubie. Alors il me dit : « Moi, j’ai entendu, l’année dernière, à Fenestre (vallon de la Madone de F.), un animal qui feulait… » (Rire) Il pensait à un lynx. Pour Auguste, il avait écouté des cassettes. Il dit : « Moi, il me semble qu’il y a un lynx à Fenestre ». Tout d’un coup, il y avait du lynx, du loup… (Rires) Je n’ai pas dormi de la nuit.

P P- Bientôt de l’éléphant… (Rires)

R S- Le jour où… Si jamais cet article sort, tu vas voir les retombées de cet article. Dans les Alpes-Maritimes, ils vont voir sortir de partout du loup.

A P- Mais il y en a déjà partout… (Rires)

A-M I- Alors, tout va bien.

A P- Donc c’est à partir de ce moment-là que se met en place un suivi différent ?

P L M- Ça ne se situe pas à la même époque, mais il faudrait peut-être que vous enregistriez la troisième observation, enfin, pour ce qu’on en sait.

G D- Du vétérinaire, oui… Il y a Daniel Canestrier, qui est un collègue du secteur (Vésubie), qui est allé en montagne un jour (décembre 1992) faire une tournée de surveillance habituelle. Il a trouvé un jeune chamois qui n’en pouvait plus, qui était essoufflé, qui était au bord de la mort. Il l’a ramassé et il l’a amené au vétérinaire parce qu’on ne sait jamais trop quoi en faire de ces animaux-là…

A P- Alors ce vétérinaire, il est… ?

G D- Il est à Saint-Martin-Vésubie.

A P- Il s’appelle comment ?

G D- Il s’appelle Laurent de Guernon. Donc, il (Daniel Canestrier) lui a porté le chamois. Il (le vétérinaire) lui a expliqué les causes de ses souffrances (celles du chamois), tout ça… Et il en a profité pour dire à Daniel : « Ça fait un moment que je voulais te le dire, je voulais en parler à Auguste (Rey) -parce qu’il connaît Auguste qui est à Saint-Martin-, j’ai fait une observation, pour moi il n’y a pas de doute, je connais bien les chiens… » Il (Guernon) lui (Canestrier) dit : « En rentrant un soir d’une tournée, il était 1 heure du matin environ… », en rentrant chez lui -donc il habite au-dessus du village de Saint-Martin, près de la route de la Madone de Fenestre-, dans les phares de sa voiture il a vu un loup -car pour lui ça n’a pas fait de doute, tout de suite c’était un loup- qui était en train de faire les poubelles dans un container. Donc il avait conscience que cette information pouvait choquer les Saintmartinois et les gens de la vallée, donc il n’en a parlé à personne sauf à sa femme qui travaille avec lui et ça le tracassait et il a voulu en parler au parc (national). C’est à cette occasion, quand il a vu Daniel, qu’il a raconté tout ça. Donc on est allé le voir pour qu’il nous explique clairement.

P L M- Alors, expliquez-nous justement. Il est descendu de sa voiture, il l’a suivi dans les phares… ?

G D- Non, quand il est arrivé avec la voiture, l’animal s’est enfui. Il est sorti de l’axe des phares, mais il a eu le temps de bien le voir quand même, il nous a dit : « J’ai eu le temps de bien le voir, pour moi c’est un loup ».

P L M- Vous lui avez fait écrire, pour voir si ça concordait un peu ?

G D- Non, il nous a affirmé : « Je connais bien le loup ».

A P- Il n’a pas fait de description plus précise ?

G D- Non, pour nous c’est sûr que c’est une personne indirecte. On n’a pas de précision supérieure, donc c’est à considérer à 50%, mais on a quand même l’impression que c’est fiable, que ça coïncide avec le reste des observations.

A P- Il connaît bien les loups ?

P P- Ce n’est pas parce qu’il est vétérinaire qu’il connaît bien ces animaux.

G D- Non, mais par rapport à sa connaissance des chiens et toutes sortes de races qu’il a côtoyées…

P P- C’est ça. (Qu’il dise) « Ce n’est pas un chien » : ça c’est un argument. En tant que véto, il doit connaître bien les chiens, et ça ne lui a pas paru un chien. Ça c’est un bon point.

G D- C’est quelqu’un qui n’avait jamais entendu parler du loup comme tout le monde ici (les gardes-moniteurs concernés) et qui du jour au lendemain se dit : « Tiens, j’ai vu un loup » et qui en est sûr. C’est tout de même intrigant.

P L M- A Saint-Martin, il y a beaucoup de huskys. Il y a même des meutes qui hurlent, qu’on entend… Je suppose qu’il (le vétérinaire) connaît tout ça. En plus, on a travaillé plusieurs fois avec lui, sur la faune sauvage. Il a soigné plusieurs fois des animaux. Il est assez sensibilisé à ces choses-là.

A P- A partir des observations de Patrick et d’Anne-Marie, qu’est-ce que ça induit au niveau du suivi ?

G D- La première chose qu’on a faite, c’est de vouloir confirmer. On a réfléchi un peu au problème de communication, comment on allait gérer ça. (Rire) Puis on a lancé plus ou moins un protocole et une méthode de suivi. La première méthode de suivi qui avait été décidée, c’était de suivre les pistes dans la zone globale où ils (les loups) avaient été observés, vallons de Mollières et de Salèse, de suivre les pistes (les chemins, pas les traces) dès qu’il neigerait -on était en automne, fin d’automne- pour essayer de trouver des traces.

P P- Voilà, c’est ça qui me chagrine, c’est qu’il n’y a pas de trace (P P est arrivé en retard à la réunion et n’a pas entendu tout ce qui précédait le témoignage de A-M I).

G D- Mais attendez, on en a quand même trouvé des traces !

P P- Pourquoi vous n’avez pas fait de moulages alors ?

G D- C’était tout dans la neige. On a fait des photos, des mesures, des mesures de voies, des dessins… Alors donc on a commencé ces suivis un peu au hasard, parce qu’on avait juste deux points d’observation, donc on est allé un peu dans ces zones-là. Et en fait ça s’est confirmé très rapidement, sur la piste de Mollières. L’observation par Patrick et Anne-Marie a eu lieu le 4 novembre ; il a fallu que la période de comptage se termine. Donc à la fin du comptage, le 15 novembre, on est allé faire une tournée au col de Salèse et juste derrière le col de Salèse, on a trouvé sur la piste des traces correspondant à la taille d’un loup ou d’un gros chien. Donc on les a photographiées. C’était dans de la neige très peu profonde, 1 cm environ, donc ça a assez bien marché.

A P- Côté vallon de Mollières ?

G D- Oui, voilà. Côté Mollières.

G C- Plusieurs empreintes ?

A P- Oui, plusieurs empreintes. C’était un animal qui venait du bois, mais dans le bois les traces étaient illisibles parce que c’était simplement de la neige mouillée. Donc sur la piste c’était plus lisible, puis après ça repartait dans l’herbe, donc on a suivi un peu ça. On aurait dit que ça avait tourné, qu’il y avait certainement deux animaux. Donc on a photographié ça, mais en se disant : « Ce n’est pas évident, c’est sur la piste, c’est peut-être un chien ».

G C- Des postérieurs et des antérieurs ?

G D- Au niveau des dimensions ?

G C- Oui.

G D- On n’a pas fait trop attention. On a essayé de regarder. Si, il me semble qu’il y avait des traces plus ou moins grosses, mais dans de la neige fondante, ce n’est pas évident. Mais ça c’est une observation anecdotique par rapport au reste. Il y a plus important.

A P- Qui était avec toi ?

G D- Il y avait moi et Olivier Carlotti (chef du secteur Vésubie). Ensuite on est allé faire la piste de Mercière (de dessous le col de Salèse, côté Mollières, au col Mercière, en passant par le bas de la Côte de Colombrons et Punta Coletta), avec Daniel Canestrier.

A P- A quelle date ?

G D- Le 27 novembre (1992). On a trouvé une crotte sur la piste, en face du refuge des gardes du Germas (peu après le col de Salèse), qu’on a ramassée. Il n’y avait pas de neige à cet endroit-là. Après, on est remonté par le vallon de Tavels et on voit une mouflonne morte dans le ruisseau. C’est Daniel qui l’a vue, mais ça le chagrine un peu de trifouiller ces trucs-là, alors… Moi ça m’intriguait quand même, alors j’ai dit : « On va voir de quoi elle est morte ». Et puis en s’approchant on a vu qu’elle avait le cuisseau arrière et l’épaule où la peau avait été décalottée sur la viande. Alors je l’ai sortie de l’eau. Elle était coincée entre des pierres ; ça aussi c’était intriguant. Et puis en l’observant de près, bon, il y avait 1 kg de viande mangée sur le cuissot arrière, 500 g à peu près sur l’avant, et puis il y avait des traces de crocs, des trous dans le cou, une trace d’accrochage sur le dos, et puis il y avait des traces sur la mâchoire, sur le visage, sur la gueule, enfin des traces de prédation quoi. Alors on a fait des photos de tout ça, et puis on a laissé la mouflonne en se disant : « On va revenir voir s’ils vont la recontinuer », mais ils ne sont jamais revenus. C’était la première carcasse qu’on a trouvée. On est revenu plusieurs fois. Elle a été consommée par des aigles et des renards.

A P- A part la carcasse, tu avais trouvé d’autres indices autour ?

G D- On a trouvé des touffes de poils, issues de la capture certainement. On s’est demandé pourquoi elle était dans le ruisseau, pourquoi elle n’avait pas été mangée entièrement… Ce qui paraît le plus probable, c’est que quand l’animal est dans une pente et qu’ils le mangent, ils le tirent pour arracher la peau et qu’il a glissé dans l’eau. Bon, vu que le torrent était en forte pente -ça fait une petite chute-, l’eau les a gênés et ils ont abandonné.

P P- Elle (la mouflonne) a été tuée ailleurs que dans l’eau ?

G D- Ah, ils l’ont tuée au-dessus, là où il y avait des traces de poils au-dessus.

A P- Combien au-dessus ?

G D- Ouf, c’est net (G D veut dire que c’est la mise à mort qui est nette), comme toutes les carcasses qu’on a trouvées, on dirait qu’ils leur tombent dessus et que broum c’est terminé. Trois ou quatre mètres.

P L M- Ça peut les différencier avec les chiens ça (P L M a une importante expérience des chiens errants qui étaient légion dans la Drôme où il a été autrefois en poste).

G C- Les traces de morsures, c’était au cou ?

G D- Les zones de captures, c’était une trace certainement de l’accrochage quand ils l’ont capturée sur le dos. Il y avait deux traces : on voyait bien l’arrondi des incisives et certainement les deux crocs qui avaient arraché des poils, et puis sur le cou, après, des traces profondes de crocs. On a essayé de faire des mesures entre les crocs, mais la viande se déplace, la peau ça bouge… Il y avait presque une dizaine d’endroits de morsures.

A P- Ensuite ?

G D- Le jeudi 3 décembre, on est retourné sur la piste Mercière, où l’on espérait trouver des traces puisqu’il avait neigé. Donc en effet on a trouvé des traces sur la piste. A un moment, ça suivait la piste sur 500 ou 600 mètres. Là on a fait des mesures de la voie, entre les pattes, des mesures de l’emprunte : longueur, largeur, dimensions des pelotes, etc. On a fait des photos.

A P- Alors ?

G D- C’était des traces un peu plus allongées que celles d’un chien… Ce n’est pas évident de distinguer le loup du chien. Maintenant, avec l’expérience qu’on a, la trace du loup nous paraît plus allongée, plus ovoïde. Et puis les dimensions données par les livres correspondaient : 11 cm de long, 10,5 sans les griffes, et 9 cm de large (Bang et Dahlström donnent environ 11 cm de long et 10 cm de large pour la patte antérieure d’un loup adulte ; Morel donne 11X9 pour la patte antérieure). C’est ce qu’on a mesuré. Et puis on a mesuré aussi la distance entre les voies (?), et ça correspondait aussi aux chiffres qui étaient donnés (par la littérature) : c’était 60 ou 62 cm entre deux pas, et quatre pas faisaient 180 à 210 cm.

P O- Ensuite, la voie elle-même, qu’on a vue sur la neige : voie très rectiligne.

G D- Et puis de temps en temps il y a un animal qui s’écarte et puis on a l’impression qu’il n’y en a plus qu’un à nouveau, qu’ils marchent dans leurs pas.

A P- D’accord, à la queue leu leu…

G D- Oui. Alors, en fait (GD consulte son cahier de notes), le mercredi 2 décembre (1992), Daniel (Canestrier) était allé sur la piste de Mercière et il avait trouvé un chamois qui était sur la piste, avec une flaque de sang autour. Il avait trouvé un chamois dépecé. C’était près de l’endroit où on avait trouvé la mouflonne (Punta Coletta). Donc, le 3 décembre, on est retourné pour voir cet animal-là et la mouflonne. On a fait des photos. Le chamois mort avait été un petit peu tiré en contre-bas par les renards et les corbeaux. Ce qu’on a vu, c’est qu’il restait une patte et qu’il y avait un gros cal sur la patte. C’était un animal qui boitait, certainement. Ça te donnait l’impression que sa patte pendait et qu’il la tapait contre des rochers sans arrêt. Il y avait plus de poil et il y avait une sorte d’infection.

G C- Là il n’y avait pas moyen de voir les blessures ou les zones de capture ?

G D- Non. On ne voyait pas trop dans la peau.

G C- Vous avez fait un examen du squelette ?

G D- Oui. Les pattes avant avaient été un peu disloquées et puis la peau était entière. La colonne avec le bassin, comme tous les animaux qu’on a trouvés par la suite.

P O- Il ne restait que la peau et le squelette. Et puis les côtes rongées.

G C- Et sur le crâne ?

G D- Sur le chamois, le crâne était mangé en bonne partie.

(…)

G D- Alors le 5 décembre, il a neigé dans la nuit. Il y avait 30 cm de neige au col de Salèse. J’ai fait une sortie à ski. Sur Salèse, ce jour-là, je n’ai rien vu. Mais par contre le dimanche 6, il y avait Guy Lombard (?) qui a observé des traces qui franchissaient le col de Salèse et qui redescendaient en direction de Mollières. A partir de là, les observations se sont répétées par la suite. Alors, il y a une observation intéressante : c’est Auguste Rey qui le même jour, le 5 ou le 6 décembre, a trouvé deux carcasses de mouflons.

P O- C’était impressionnant.

G D- Un mouflon mâle et une mouflonne. C’était le soir. Quand il a vu comment le mouflon avait été dépecé, il a dit : « Ça, c’est des loups ! ». C’était au-dessus du Boréon, sous la vacherie du Cavalet et les barres de la Lèche. C’est à une distance de 12 à 15 km de Mollières. Le mouflon était mangé exactement de la même façon que le chamois, les côtes rongées, le squelette en entier, les pattes avant disloquées.

P O- Ce qui l’a surpris, c’est qu’il l’a trouvé le soir, et le lendemain matin il n’y avait plus rien. Tout avait disparu.

A P- Et la deuxième carcasse ?

G D- Il l’a trouvée, un peu à l’est de la vacherie du Cavalet, sur cette zone où les courbes de niveau sont un peu plus lâches. Ça fait une sorte de plateau. Cette carcasse était un peu plus ancienne et elle avait été mangée entièrement.

A P- Beaucoup de traces autour (des carcasses), et de deux animaux ?

P O- Oui, oui.

G D- Le mardi 8 (décembre 1992), Auguste a observé des traces toutes fraîches. Il y avait du vent qui recouvrait ses propres traces à lui rapidement et il a croisé les traces des canidés qui n’étaient pas encore recouvertes par le vent. Ils étaient tout près de lui. Il en a retrouvé sur cette zone : tout le Cavalet, sous l’école d’escalade, par-là dans le vallon (de Salèse). Et moi, le même jour, j’ai vu des traces au col de Salèse qui étaient marquées dans la neige. Donc là, on a réussi à faire un petit historique de ce qu’ils avaient goupillé.

A P- C’est-à-dire ?

G D- Les animaux naviguent entre la zone du Cavalet et la zone de Mollières. Pour naviguer, ils utilisent la piste de Mercière jusqu’au col de Salèse dans son intégralité quasiment ; ils la quittent très peu. Du col de Salèse, ils continuent à suivre la piste (vers la vacherie de Salèse) ou le fond du vallon. Arrivé vers la Cave à Fromage, ils quittent la piste et ils traversent (par le versant nord du vallon de Salèse) pour rejoindre la zone du Cavalet en passant par l’école d’escalade. Ils ont fait plusieurs fois cet itinéraire. Donc on a des traces dans un sens au col, des traces dans l’autre sens…

P O- Ce sont deux zones d’hivernage des mouflons (Mollières et le Cavalet).

G D- D’après nos observations, ils ont une zone de chasse et de remise à Mollières, et une autre zone de chasse au Cavalet, où ils viennent se nourrir de temps en temps, comme en début décembre (1992). Ils marquent leur territoire : il y a des points d’urine régulièrement le long de la piste. A cette même époque (début décembre), Martial Bos, un naturaliste qui habite à Valdeblore, que connaissent bien Guy Lombard et Daniel Canestrier, qui a travaillé pour le parc et qui fait du naturalisme depuis trente ans, est venu voir un jour Guy Lombard et il lui a dit : « J’ai vu des traces de loup au Cavalet ; ça suivait une piste d’ongulé ». Il a fait des croquis et il a dit : « Pour moi, c’est du loup ». Or il n’avait pas l’information.

P O- Il y a aussi l’observation du 10 et du 11 (décembre 1992) qui est assez intéressante.

T H- Il y avait un bon couvert neigeux et on est monté par le bas du vallon, par Saint-Sauveur, comme on fera demain, jusqu’à Mollières. Et en fait, dès qu’on est arrivé sur le secteur à proprement parlé de Mollières, c’est-à-dire après le verrou (sous Gayre Frémus), on est tout de suite tombé sur une trace et Patrick (Orméa) a eu la bonne idée de remonter cette trace, parce que la trace au début suivait le sentier et après on a bien vu qu’elle remontait sur une petite crête avec une végétation arborée assez basse quoi, et on a eu l’impression de pouvoir reconstituer ce qui s’était passé. Parce qu’après on est tombé sur une carcasse de mouflon, un jeune mâle d’environ deux ans donc, mais qui était consommé par l’arrière, en partie. Il y avait encore un bon morceau de viande, la tête intacte, et là on a vraiment eu l’impression qu’il avait été chassé à l’approche quoi. Il y avait probablement l’un (des loups) qui avait poussé, enfin, qui a travaillé l’approche, et l’autre qui était plus loin en planque. L’un ou l’autre, on ne sait pas très bien, a attaqué la proie. Ce qui était très net, c’est que, bon, il y avait l’empreinte sur la neige, avec une tache de sang assez importante, et entre le moment où l’attaque a été probablement menée et le moment où l’animal (le mouflon) a été stoppé, il n’y a pratiquement pas d’espace quoi. Ça nous a vraiment tout de suite donné l’impression que c’était quelque chose de très puissant qui a stoppé immédiatement l’animal. Parce que ce qu’on peut voir quand il s’agit de chiens errants, les animaux ne sont pas stoppés tout de suite, il y a une course…

G C- Là il y a une flaque… ?

P O- Ça peut faire deux mètres, trois mètres.

G D- Une fois qu’ils ont attrapé l’animal, ils doivent tourner autour, ils vont voir s’il y a du monde qui arrive, donc il y a des traces partout autour. Mais la trace qui arrivait d’en haut, je l’ai suivie. Il y avait un micro relief -c’était dans un torrent qui avait été ravagé par des inondations (vallon de la Vallette) -, donc il y avait des petites croupes de gravier, on voyait bien qu’il était au fond de ces petites croupes qu’il suivait. De temps en temps, il passait derrière la petite croupe. Pendant un moment, les traces se sont séparées. Il y en a un qui a fait une grande boucle comme ça, et puis l’autre a dû s’arrêter, et il (le premier) a rabattu le mouflon qui arrivait, et vlan il (le mouflon) a été stoppé au point où les deux loups s’étaient séparés.

T H- C’était frais. On s’est dit que ça avait dû se produire peu de temps avant qu’on arrive. C’était vers 3-4 heures de l’après-midi.

G C- Le mouflon faisait quel poids ?

P O- Un jeune mouflon de 25 kg.

T H- C’est là qu’on a tenté de faire un affût distant de 300 mètres, sur un versant qu’il y a juste en face, le soir. On était face au village (de Mollières) et face à la carcasse. Là on a attendu jusqu’à la nuit, jusqu’à ne plus rien voir. On a laissé tomber. On était trois face à la carcasse (bas de Clot de Velail) et deux face au village (bas de Clot Pichou). On est rentré au refuge (Mollières) et puis après on est ressorti parce qu’il y avait un beau clair de lune. C’était aux alentours de minuit. On a remonté une trace qui venait du col de Salèse, une belle trace rectiligne, en fait deux traces qui se chevauchaient et qui étaient souvent parallèles. Plusieurs traces d’urine, des crottes qu’on a ramassées.

A P- Pendant combien de temps ?

P O- Une heure environ. On n’est pas allé très loin.

G D- On savait que la trace nous mènerait jusqu’au col (de Salèse) quasiment.

T H- C’est là qu’on a bien vu qu’ils quittaient la piste (qui descend du col de Salèse) avant d’arriver à Mollières, au niveau du pont (un peu en amont de Torte), pour commencer d’attaquer par-là, à la naissance des planches (anciennes terrasses agricoles sur le versant nord de Mollières) où se tiennent les mouflons.

G D- Donc, le mercredi 9 on a trouvé sur la zone du Cavalet une mouflonne égorgée -qu’avait trouvée Auguste (Rey)-, qui n’avait pas été mangée, mais qui avait tous les symptômes de capture avec des traces de canidés aux environs, et puis le 10 on était à Mollières et il y avait les traces qui arrivaient du Cavalet et il y avait cette bête (mouflon mâle de 2 ans) qui avait été capturée sur Mollières. Donc ils en avaient chopé un le 8 ou le 9, et un autre le 10. C’est comme ça qu’on sait qu’ils se déplacent entre ces deux zones (Mollières, Le Cavalet).

A P- Vous êtes sûrs que ce sont les mêmes animaux ?

G D- On ne peut pas l’affirmer, mais…

T H- On voyait toujours deux traces.

T H- Et puis le lendemain matin (11 décembre), on a bien vu (qu’ils étaient alors sur Mollières). Parce que quand on est retourné en observation en face de la carcasse, bien, il y avait des traces qu’on n’avait pas vues (la veille), qu’on a croisées, et la carcasse n’était plus là. En fait, ils étaient revenus encore.

G C- Ils avaient nettoyé… ?

T H- Il n’y avait plus rien. Ils l’avaient emmenée (la carcasse).

G D- J’ai décidé de suivre la trace du loup. Ça montait dans le bois, en face du village, dans le vallon Margès. Les traces remontaient dans ce vallon ; je les ai suivies, et à un moment je suis tombé sur une tache de sang avec une tête de mouflon. Le même animal que la veille : le jeune mâle de deux ans. Ils l’avaient trimbalé sur 1,5 ou 2 km. Il restait la tête et ils avaient mangé tout le reste. Il ne restait rien. Donc j’ai récupéré la tête et je l’ai redescendue. Là, j’avais vraiment la sensation que j’étais observé. J’avais l’impression qu’il y avait quelque chose tout près qui se passait. (Rire)

A P- Bien oui, ils se disaient : « Il nous a piqué la tête » …

A-M I- « On aurait bien mangé la cervelle » … (Rires)

G C- Il n’y avait pas la peau ?

G D- Il n’y avait presque plus rien à manger. C’était rongé jusque derrière le bulbe (rachidien).

G C- Les cervicales étaient attaquées ?

G D- Non.

G C- Les vertèbres ne sont jamais attaquées ?

G D et P O- Non.

G C- Les épiphyses ?

P O- Sont rongées… Parfois, pas toujours.

G D- Par la suite, il y a Sylvain Cristini (chef du secteur Moyenne-Tinée) qui nous a rejoint avec Jean-Louis B. (siège du parc, à Nice) et qui a suivi la piste qui continuait après la tête de mouflon (l’endroit ou G D avait trouvé la tête). Alors là ça les a menés très loin.

P O- Ils ont dit : « On va voir les loups » …

G D- Ça les a menés jusqu’à la vacherie du Collet quasiment (en suivant le bas du versant sud du vallon de Mollières jusque sous Baus de la Serentée), puis ils sont revenus un peu plus haut, dans la forêt, sous la crête de Faegians, puis ils ont traversé le vallon Margès (à mi-pente par rapport à la limite supérieure de la forêt) et sont redescendus dans le bois du Clot de Velail. Et là-dedans ils ont constaté qu’il y avait de nombreuses traces. Il avait neigé depuis très peu de temps, mais il y avait déjà énormément de traces. Donc, on considère que c’est leur zone de remise. On n’est pas sûr, mais… Et donc, sur ce parcours qu’ils ont suivi, ils ont eu la même impression que moi, que les animaux étaient devant eux. A un moment, il y avait de grosses accumulations de neige et il y avait deux culs assis dans la neige, comme ça, et puis juste après ces deux traces de repos, il y avait 3-4 bonds dans la neige, comme des bonds de fuite. Ils (Cristini et B.) ont eu l’impression matérielle qu’ils les poussaient un peu.

P O- Et des bonds importants ! Moi aussi j’ai connu cette sensation d’être observé. C’était à Mollières. Nuit noire. J’avais décidé d’aller me promener tout seul par ici (vers le col de Salèse), et au fur et à mesure que j’avançais j’ai commencé à avoir peur et je suis rentré rapidement.

G D- Ce qui est important, c’est la discrétion absolue de l’animal, parce que il a vu -on avait pas touché à la carcasse (du mouflon de 2 ans) quand on était arrivé la veille (le 10 décembre)-, il a vu qu’il y avait quelqu’un qui tournait dans le village, il a dû nous sentir ou nous voir, et dans la nuit ils sont revenus prendre la carcasse et ils l’ont emmenée dans une zone très sombre et très discrète pour continuer de la manger. C’est à ce moment-là qu’il y avait des traces d’urine de mâle qui s’écarte et qui va pisser contre un promontoire, et puis, il y avait aussi, à plusieurs endroits, quand Sylvain (Cristini) et Jean-Yves ont suivi les traces, à deux ou trois endroits je crois, des traces d’urine entre les pattes, probablement d’une femelle.

G C- Il y avait les quatre empreintes au sol ?

G D- Heu… Ce n’était pas pareil, ce n’était pas contre un promontoire.

P O- Ils évitent Mollières (le village) aussi. Chaque fois qu’ils arrivent, ils passent en lisière, ils passent derrière un petit bosquet, un petit talweg, jamais trop à découvert.

G C- Apparemment, il y avait une chasse chaque jour…

P O- Au total on a trouvé, depuis cette période (début décembre 1992), au total une dizaine de mouflons, cinq chamois, un sanglier (près de la Liume, vallon de Mollières) … Aujourd’hui encore, Auguste a retrouvé une carcasse fraîche à Mollières (en fait, on en trouvera 2 le lendemain : 1 en face des ruines de la Liume, 1 sur les planches de Mollières, à l’est du vallon de la Vallette).

G C- Le sanglier, c’était un marcassin ?

P O- Non, un mâle adulte de 70 kg, mais il avait un trou dans la peau qui était grand comme ça (taille d’une pièce de 1 F).

A P- Dans le flanc ?

G D- Dans le flanc, oui, au niveau du cœur ou du poumon… Il y a eu un moment (février) où on ne voyait plus qu’une trace. Par contre, il y a Daniel Siméon, de la Fédération de chasse (garde ONC des Alpes-Maritimes), qui a fait une observation d’une carcasse de mouflon sur le Cavalet. Il a fait des ellipses autour de la zone et il aurait constaté trois animaux. Il aurait compté trois traces différentes. C’était début janvier, au départ du vallon de Cerise (en amont du vallon du Cavalet).

G C- Ils consomment quoi et combien ?

P O- Deux, trois, quatre kg en une (première) prise, par animal. Surtout les entrailles, au départ : les entrailles, les poumons. Après ils s’attaquent aux épaules.

 G D- Entre le 27 novembre (1992) où l’on a trouvé la première mouflonne dans le ruisseau et le 10 décembre où on a trouvé le jeune mouflon de 2 ans à Mollières, il y a eu six carcasses de retrouvées. On en a certainement retrouvé une bonne partie. Quatre ont été mangées entièrement et deux quasiment pas du tout.

(…)

***

Documents et témoignages essentiels à propos de la révélation du retour du loup en France :

1 / Véronique Campion-Vincent, « Les réactions au retour du loup en France. Une tentative d’analyse prenant ’’les rumeurs’’ au sérieux », dans Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, n°1-3/2002 : Le fait du loup. De la peur à la passion : le renversement d’une image, pp. 11-52 (en ligne : https://www.persee.fr/docAsPDF/mar_0758-4431_2002_num_30_1_1759.pdf) : « (Gilbert Simon, alors Directeur de la nature et des paysages – DNP – au ministère de l’Environnement) : Tout a commencé en novembre 1992, lorsque deux agents du Parc du Mercantour m’ont téléphoné pour me signaler l’observation de deux loups. Cette observation a permis d’expliquer une observation précédente de nombreux cadavres de mouflons (que les agents pensaient avoir, peut-être, été tués par des chiens errants). (…) Il y a eu alors au ministère de l’Environnement une réunion restreinte où la question de la communication à faire a été posée. La décision a été prise de ne rien annoncer avant que trois conditions ne soient remplies : 1. Être sûr qu’il s’agissait bien de loups 2. Être sûr du caractère spontané de leur retour 3. Avoir mis au point la réponse à apporter aux dégâts que le loup ne manquerait pas de causer. Il s’agissait pour nous de faire face, moins au loup qu’aux réactions face au loup.

L’hiver 1992 a apporté la confirmation : c’étaient bien des loups, et ils étaient plus de deux. La colonisation naturelle de ce vallon des Mollières était tout à fait vraisemblable, ce que nous a confirmé en particulier le grand spécialiste des loups Luigi Boitani

Finalement, c’est la revue écologiste Terre Sauvage qui, en mai 1993, annonce le retour du loup en France et non pas le ministère ni le PNM :

Nous pensions faire une action de communication au moment de la montée des troupeaux en alpage, vers la mi-juin, mais Antoine Peillon, bien introduit au ministère et également pigiste à Terre Sauvage nous a devancés ; il nous a un peu mis devant le fait accompli en nous disant : « c’est un scoop qu’il faut que j’exploite, car sinon quelqu’un le fera à ma place. » Alors, nous avons collaboré avec lui. » (p. 13).

2 / RAPPORT FAIT AU NOM DE LA COMMISSION D’ENQUETE SUR LES CONDITIONS DE LA PRÉSENCE DU LOUP EN FRANCE ET L’EXERCICE DU PASTORALISME DANS LES ZONES DE MONTAGNE (2 mai 2003) / P. S. : mes remarques générales sur ce rapport : « (…) Ce document (mon rapport du 13 mars 1993 à la direction du parc national du Mercantour ; ci-dessus, pp. 8 à 29) permets de couper court à toutes les rumeurs qui continuent de courir sur une « réintroduction » des loups dans les Alpes-Maritimes, rumeur dont on retrouve l’écho jusque dans un certain rapport parlementaire qui est une honte pour la République. »

En ligne :

Tome 1 : « (…) Deux loups sont donc aperçus pour la première fois dans la zone centrale du parc du Mercantour au début du mois de novembre 1992. La réapparition du loup sur notre territoire n’est rendue publique que six mois plus tard par voie de presse via un article paru dans la revue « Terre Sauvage » en avril 1993.

Ce laps de temps a officiellement été utilisé pour s’assurer qu’il s’agissait bien de loups et non de chiens divagants.

Il s’agissait de mettre à profit la période hivernale pour recueillir le maximum d’indices et d’informations, à une époque où l’on ne disposait pas encore de l’outil génétique. Ainsi, un grand nombre d’agents s’est trouvé mobilisé pour tenter, sur le territoire le plus vaste possible, de localiser les secteurs occupés par les loups. Dès le début du mois de décembre, un protocole de suivi systématique fut donc mis en œuvre en collaboration avec des partenaires du groupe loup italien venus reconnaître les secteurs a priori visités et dont les caractéristiques (altitude, couvert, ressource alimentaire) leur sont apparus favorables à l’installation des canidés. » (p. 34)

Tome 2 : « (…) M. le Président :  Non, en France, la première information est publiée par « Terre sauvage », en avril 1993.

Mme Geneviève CARBONE : Oui, tout à fait, toutefois, si vous le permettez, à la fin de l’année 1992, différents journaux ont fait paraître une série d’articles sur le loup et son retour dans différents pays européens : Norvège, Suède, etc. Donc, quand la rédaction de « Terre sauvage » a eu une information – mais je n’en sais pas plus et je pense que je n’en saurai jamais plus parce que je n’étais pas rédactrice, à l’époque – selon laquelle, au cours d’un  comptage  sur  les  ongulés  dans  le  parc  national  du  Mercantour,  en  novembre  1992,  comme  il  s’en  fait  quasiment  tous  les  ans,  il  y  aurait  une  observation  parallèle  sur  des  canidés  dont  on  ne  connaissait  pas  scientifiquement  l’espèce,  Terre  Sauvage  a  immédiatement  souhaité  « couvrir  l’information » (p. 262).

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