Pour un journaliste, pas dโinformation, pas dโenquรชte, pas de raison dโรชtre de son mรฉtier, sโil ne rencontre pas des ยซย sourcesย ยป. Joli mot !, qui รฉvoque autant le lieu enchantรฉ dโoรน jaillit lโeau qui a couru longuement sous terre que le point dโoรน rayonne la lumiรจre, le foyer qui diffuse son รฉnergie. La source nous conduit aussi aux questions, presque mรฉtaphysiques, de lโorigine et du principe de toutes choses, de toute quรชte, de toute vรฉritรฉ.
Dans le journalisme, comme dans le renseignement, il y a les sources ยซย ouvertesย ยป (ce magma de documentation produit, chaque jour, par la communication) et les sources ยซย confidentiellesย ยป – des personnes humaines – quโil faut protรฉger en faisant valoir, si nรฉcessaire, la rรจgle (lรฉgalement fragile) du secret professionnel. Mais dans le journalisme, en contradiction avec les mลurs du renseignement, la notion de ยซย protectionย ยป de ses sources comprend, si possible, celles de confiance et de respect, deux faรงons dโรชtre qui nรฉcessitent rรฉciprocitรฉ et mutualitรฉ.

LANCEURS DโALERTE -1 – Stรฉphanie Gibaud / UBS
- Mediapart, le 6 fรฉvr. 2014
- Antoine Peillon
Stรฉphanie Gibaud, ex-responsable des relations publiques dโUBS France
ยซ Grรขce ร nous, une enquรชte judiciaire a enfin รฉtรฉ ouverte. ยป
Stรฉphanie Gibaud est embauchรฉe en 1999 chez UBS (Union des banques suisses). Elle y organise des รฉvรฉnements sportifs, artistiques et mondains ร l’attention de trรจs riches clients franรงais ou de ceux qui pourraient le devenir. En juin 2008, sa supรฉrieure hiรฉrarchique exige qu’elle efface de son disque dur tous les fichiers contenant le nom des clients et de leur chargรฉ d’affaires. Stรฉphanie Gibaud refuse dโexรฉcuter cet ordre. Dรจs lors, elle se rend compte quโUBS organise, en toute illรฉgalitรฉ, l’รฉvasion fiscale de nombreux Franรงais fortunรฉs vers la Suisse. Dรจs lors, aussi, elle subit un harcรจlement impitoyable. Autant de dรฉlits quโelle participe de rรฉvรฉler aux autoritรฉs judiciaires et ร la presse, un acte de rรฉsistance qui sera, pour une part importante, ร lโorigine de ยซ lโaffaire UBS ยป.
Quel a รฉtรฉ le dรฉclencheur de votre dรฉnonciation des dรฉlits commis par UBS ?
S. G. : Le jour oรน lโon mโa demandรฉ, en juin 2008, dans la panique, de dรฉtruire tous les fichiers commerciaux de mon disque dur, je nโai pas compris ce que lโon me demandait. Mais comme il y a eu une vรฉritable insistance pour dรฉtruire mon outil de travail, je me suis mise ร poser des questions ร ma hiรฉrarchie, questions qui nโont trouvรฉ des rรฉponses quโauprรจs de collรจgues qui avaient dรฉcouvert lโorganisation de lโรฉvasion fiscale par la banque et qui commenรงaient ร la dรฉnoncer en interne. Lorsque jโai compris que, depuis huit ans, on mโavait trompรฉe, que lโon mโavait mise en risque judiciaire ร mon insu, que jโรฉtais finalement au milieu dโun hold-up qui me dรฉpassait complรจtement, je me suis dit que je devais rรฉagir et ne pas me laisser faire.
Quelles qualitรฉs particuliรจres pensez-vous avoir mobilisรฉes pour rรฉsister ?
S. G. : Je suis naturellement quelquโun de curieux. Et je tiens ร ma dignitรฉ. Jโai aussi une colonne vertรฉbrale : jโai des valeurs, une รฉducation, des parents cultivรฉs, au fait de lโactualitรฉ, avec lesquels je peux parler. Jโai aussi une personnalitรฉ relativement forte, ce qui mโa permis de me battre.
Aujourdโhui, considรฉrez-vous que votre combat fut utile ?
S. G. : Absolument ! Oui, puisque grรขce ร nous โ je pense ร la poignรฉe de collรจgues qui a agit avec moi โ, une enquรชte judiciaire a enfin รฉtรฉ ouverte, puisque UBS France et certains de ses plus hauts dirigeants ont รฉtรฉ mis en examen, puisque lโAutoritรฉ de contrรดle prudentiel (ACP) a dรฉjร sanctionnรฉ la banqueโฆ A ma grande surprise, jโai aussi รฉtรฉ trรจs sรฉrieusement รฉcoutรฉe par des parlementaires, le sรฉnateur Eric Bocquet et le dรฉputรฉ Yann Galut, en 2012 et en 2013.
Quel prix avez-vous payรฉ ?
S. G. : Ce fut trรจs destructeur pour ma vie personnelle, mais aussi trรจs intรฉressant. Jโen ai plus appris en six ans que lors de toute ma vie prรฉcรฉdente. Jโai rencontrรฉ des personnes qui sont aussi des citoyens, qui ont les mรชmes valeurs que les miennes et avec lesquelles jโai mesurรฉ lโimportance de la solidaritรฉ. Tout ceci, aujourdโhui, รงa me donne la petite lumiรจre que je vois au bout du tunnel, lumiรจre que je ne voyais plus depuis longtemps. Nous vivons au pays des droits de lโhomme et du citoyen. Nous avons de quoi faire respecter notre dignitรฉ.
Recueilli par Antoine Peillon
Une source peut enfanter un grand fleuve
par Antoine Peillon
Postface ร La Femme qui en savait vraiment trop
Pour un journaliste, pas dโinformation, pas dโenquรชte, pas de raison dโรชtre de son mรฉtier, sโil ne rencontre pas des ยซ sources ยป. Joli mot !, qui รฉvoque autant le lieu enchantรฉ dโoรน jaillit lโeau qui a couru longuement sous terre que le point dโoรน rayonne la lumiรจre, le foyer qui diffuse son รฉnergie. La source nous conduit aussi aux questions, presque mรฉtaphysiques, de lโorigine et du principe de toutes choses, de toute quรชte, de toute vรฉritรฉ.
Dans le journalisme, comme dans le renseignement, il y a les sources ยซ ouvertes ยป (ce magma de documentation produit, chaque jour, par la communication) et les sources ยซ confidentielles ยป – des personnes humaines – quโil faut protรฉger en faisant valoir, si nรฉcessaire, la rรจgle (lรฉgalement fragile) du secret professionnel. Mais dans le journalisme, en contradiction avec les mลurs du renseignement, la notion de ยซ protection ยป de ses sources comprend, si possible, celles de confiance et de respect, deux faรงons dโรชtre qui nรฉcessitent rรฉciprocitรฉ et mutualitรฉ.
Dans son magistral petit livre La Sagesse de lโespion[1], Alain Chouet โ grand professionnel de la DGSE โ avait lโhonnรชtetรฉ intellectuelle dโรฉcrire : ยซ Quand il approche, recrute ou manipule une source humaine, lโofficier de renseignement (โฆ) rรฉifie la personne sujette ร traitement et vouรฉe ainsi au statut dโobjet utilitaire. (โฆ) Lโofficier de renseignement traite sa source comme lโรฉleveur traite son bรฉtail, lโhorticulteur traite ses arbres ou le vigneron traite ses ceps. Il en prend le plus grand soin pour en tirer le meilleur. ยป De leur cรดtรฉ, les journalistes nโont cessรฉ de peaufiner, depuis 1918, leur charte dรฉontologique. Dans sa derniรจre mouture, rรฉdigรฉe en 2011[2], il est heureux de lire quโยซ un journaliste digne de ce nom (โฆ) garde le secret professionnel et protรจge les sources de ses informations ยป, de mรชme quโยซ il respecte la dignitรฉ des personnes ยป.
Dignitรฉโฆ Cโest bien ici, au carrefour en forme dโupsilon pythagoricien, que bifurquent les voies de lโespion et du journaliste. Et cโest ici encore que se rencontrent des ยซ sources ยป comme Stรฉphanie Gibaud, dignes de respect et de confiance. Lorsque nous nous sommes vus pour la premiรจre fois, au dรฉbut de lโautomne 2011, la jeune femme mโa semblรฉe meurtrie, inquiรจte, parfois mรชme dรฉsorientรฉe. Elle venait de subir des annรฉes de harcรจlement par certains dirigeants de la banque UBS France, dont lโobjectif รฉtait purement et simplement de la contraindre au silence, voire mรชme ร lโaveuglement volontaire, sous les menaces conjuguรฉes du licenciement, de lโisolement, de la dรฉ-crรฉdibilisation professionnelle, de la plainte judiciaireโฆ, en rรฉsumรฉ de lโatteinte la plus profonde ร sa dignitรฉ.
Erreur fondamentale !, et dans laquelle persรฉvรจrent les puissants, les prรฉdateurs de notre monde. Puissants dont la densitรฉ relรจve dรฉsormais de la saturation dans les รฉtats-majors des grands groupes bancaires et les administrations centrales sensibles, dans les cabinets de certains ministรจres ; prรฉdateurs liรฉs (jโen ai, entre autres, accumulรฉ les preuves) par le pacte mafieux et anti-dรฉmocratiques de la corruption. Car ร sโattaquer ร la dignitรฉ de personnes tout simplement honnรชtes (lโimmense majoritรฉ de nos concitoyens), les idolรขtres du Veau dโor, de ยซ lโargent sans foi ni loi ยป, les violents et les sรฉcessionnistes du ยซ temps des riches ยป[3] dรฉclenchent la rรฉvolte des asservis, la rรฉbellion des assujettis, lesquels se transforment un jour, de plus en plus souvent, en ยซ sources ยป, voire en ยซ lanceurs dโalerte ยป.
Lors de mon enquรชte sur lโorganisation industrielle de lโรฉvasion fiscale par le groupe bancaire suisse UBS, en France, et durant les premiรจres semaines qui ont suivi la publication de mon livre[4], lโidentitรฉ de Stรฉphanie Gibaud devait rester un secret entre elle et moi, comme pour Nicolas Forissier et tant dโautres qui sont enfin sortis de lโanonymat. Il en allait sans doute โ nous en avons ensemble jugรฉ ainsi โ de sa sรฉcuritรฉ. Ce qui nโรฉtait plus secret, en revanche, et pour beaucoup grรขce aux informations et documents quโelle mโa donnรฉ ร connaรฎtre, cโรฉtait lโaspect systรฉmatique, mรฉthodique, organisรฉ, massif de la fraude fiscale dont ยซ sa ยป banque vivait principalement.
Grรขce au courage de Stรฉphanie Gibaud, comme de celui de tous ces ยซ hรฉros ordinaires ยป – pas si ordinaires ! โ qui furent heureusement saluรฉs par une trรจs grande juge dโinstruction[5], lโรฉvasion fiscale est devenue, depuis le printemps 2012, un sujet majeur et constant de lโactualitรฉ รฉconomique et politique de notre pays. A la suite de la publication de la premiรจre รฉdition de mon livre, en mars 2012[6], une information judiciaire a enfin รฉtรฉ confiรฉe ร deux juges dโinstruction parmi les plus expรฉrimentรฉs du pรดle financier du tribunal de grande instance de Paris. Des enquรชtes parlementaires se sont succรฉdรฉes ร un rythme soutenu, au Sรฉnat et ร lโAssemblรฉe nationale. Un rapport de la Cour des comptes a mis en cause les dysfonctionnements de lโEtat qui fait preuve, jusquโร maintenant, dโune impuissance suspecte dans la rรฉpression de la fraude fiscale. Une proposition de loi, puis un projet de loi ont รฉtรฉ dรฉbattus intensรฉment au Parlement, portรฉs premiรจrement par Yann Galut, un dรฉputรฉ dโune rigueur et dโune bravoure remarquables[7]โฆ
Voici donc lโoccasion de faire un premier bilan des consรฉquences de la divulgation de lโรฉvasion fiscale organisรฉe par UBS en France, grรขce ร Stรฉphanie Gibaud et ร une poignรฉe de ses collรจgues, autant que grรขce aux policiers, douaniers et magistrats qui furent aussi des sources de premiรจres importances. Le 24 juillet 2012, la Commission dโenquรชte sรฉnatoriale sur lโรฉvasion fiscale publiait son premier rapport. Le rapporteur, le sรฉnateur du Nord Eric Bocquet, tรฉmoignait trois jours plus tรดt : ยซ Ce qui mโa le plus frappรฉ, ce sont les sommes que reprรฉsente lโรฉvasion fiscale. Selon les estimations, ce sont entre 40 et 50 milliards qui manqueraient au budget annuel de lโEtat. Sur un budget total de 275 milliards dโeuros, ce ne sont pas des sommes nรฉgligeables. ยป Depuis, les estimations de lโรฉvasion fiscale annuelle subie par notre pays convergent plutรดt vers les 80 milliards dโeuros !
En cet automne 2013, alors que jโรฉcris ces lignes, la justice avance ร pas de gรฉant dans lโรฉlucidation dโun systรจme de corruption et de dissimulation gรฉnรฉralisรฉ qui coรปte une vingtaine de milliards dโeuros[8], chaque annรฉe, aux seules finances publiques de notre pays ! Lโaffaire Cahuzac est loin dโavoir rรฉvรฉlรฉ toutes ses dimensions, lโinformation judiciaire des juges Van Ruymbeke et Le Loire โ รฉtant en cours. Le 23 avril 2013, lโouverture dโune autre information judiciaire (encore Van Ruymbeke !) pour ยซ dรฉmarchages bancaires ou financiers illicites et complicitรฉ de ce dรฉlit, blanchiment en bande organisรฉe de fonds obtenus ร l’aide de dรฉmarchage bancaire ou financier illicite et blanchiment en bande organisรฉe de fraude fiscale ยป, dans le cadre de l’affaire des fichiers volรฉs de la banque HSBC, me fait penser que plus rien nโarrรชtera la justice sur le front de lโรฉvasion fiscale.
Le mรฉrite en revient bien, premiรจrement, ร toutes ces sources โ financiers, cadres de banques, policiers, magistrats โ qui ont dรฉcidรฉ de briser lโomerta fatale qui les รฉtouffaient jusquโร ce que je les rencontre lors de mon enquรชte sur UBS, en 2011 et en 2012. Tous ont pris un jour, ou lors dโune nuit dโinsomnie, une dรฉcision courageuse, parfois dangereuse, qui fait quโils sont par excellence ces ยซ hรฉros ยป dont Eva Joly a รฉcrit que, ยซ parce qu’ils se sont opposรฉs au pouvoir, leur vie est devenue un roman noir ยป. Puissent, au moins, leurs vies exemplaires รชtre, pour eux-mรชmes dโabord, pour Stรฉphanie Gibaud en particulier, motif de fiertรฉ. Puissent-ils, grรขce ร la reconnaissance de leur courage par le public, retrouver leur dignitรฉ !
[1] Lโลil neuf รฉditions, 2010
[2] ยซ Charte dโรฉthique professionnelle des journalistes ยป, proposรฉe par le Syndicat national des journaliste (SNJ).
[3] Michel Pinรงon et Monique Pinรงon-Charlot, LโArgent sans foi ni loi, Textuel, 2012 ; des mรชmes sociologues : La Violence des riches, Zones, 2013 ; Thierry Pech, Le Temps des riches, Seuil, 2011.
[4] Antoine Peillon, Ces 600 milliards qui manquent ร la France, Enquรชte au cลur de lโรฉvasion fiscale, Seuil, 2012.
[5] Eva Joly, avec Maria Malagardis, Des hรฉros ordinaires, Les Arรจnes, 2009.
[6] Une รฉdition en format de poche, en collection Points (รฉditions du Seuil), est parue en novembre 2012.
[7] Yann Galut, Le Pillage de lโEtat, Un dรฉputรฉ sur la piste des รฉvadรฉs fiscaux, Flammarion, 2013.
[8] En France, la seule fraude imputable ร lโรฉvasion fiscale reprรฉsenterait une perte de recettes publiques de 17 milliards par an, estime Gabriel Zucman, auteur du dรฉfinitif La Richesse cachรฉe des nations, Enquรชte sur les paradis fiscaux, Seuil, collection La Rรฉpublique des idรฉes, 2013.
LANCEURS D’ALERTE – 2 – Olivier Thรฉrondel / TRACFIN
- Mediapart, le 6 fรฉvr. 2014
- Antoine Peillon
ยท Olivier Thรฉrondel, ex-agent de Tracfin
ยซ Si un juge dโinstruction vient faire une perquisition ร Tracfin, il ne trouvera rien. ยป
Ce douanier a travaillรฉ au service anti-blanchiment ยซ Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins ยป (Tracfin) de 2004 ร 2013. La direction de Tracfin a portรฉ plainte contre lui pour avoir publiรฉ fin avril 2013 deux billets sur son blog hรฉbergรฉ par le site dโinformation Mediapart, sous les titres ยซ Black-out sur les rapatriements de Cahuzac ยป et ยซ L’affaire Cahuzac embarrasse Tracfin ยป. Son procรจs aura lieu au Tribunal correctionnel de Paris (XVIIe Chambre) le 21 mars 2014. Il tรฉmoigne ici de ce dont il a รฉtรฉ le tรฉmoin et de ce quโil a vรฉcu depuis quโil a portรฉ certains faits quโil estime irrรฉguliers ร la connaissance du public.
Quel รฉtait votre fonction ร Tracfin et que sโy est-il passรฉ lors de lโaffaire Cahuzac ?
O. T. : Jโรฉtais ร la cellule dโintรฉgration des dรฉclarations de soupรงons. Pendant la pรฉriode de lโaffaire Cahuzac, tout le monde y รฉtait assez chamboulรฉ. Le 19 mars 2013, notre ministre de tutelle dรฉmissionne, le 2 avril il avoue quโil a menti et quโil avait un compte en Suisse et ร Singapour. Deux jours aprรจs, le 4 avril au soir, alors que jโallais quitter mon travail, une chef de la division de lโorientation et de la valorisation de lโinformation (Dovi), Bรฉatrice C., vient me voir pour me demander si je peux rester un peu plus longtemps, en attente dโun fax urgent, lequel nโest finalement pas arrivรฉ ce soir-lร . Jโai alors aussitรดt senti quโil y avait quelque chose dโhystรฉrisant pour le service dans ce qui lui avait visiblement รฉtรฉ annoncรฉ. Le lendemain, vers 17 heures, dans le flot des dรฉclarations de soupรงon je vois un signalement aux noms de Jรฉrรดme Cahuzac et de Patricia Mรฉnard, รฉpouse Cahuzac, qui indique que des rapatriements en provenance du compte bancaire (banque Julius Baer) dโune sociรฉtรฉ offshore vont arriver en France, sur les comptes du couple dans une banque franรงaise. Pour moi, comme Jรฉrรดme Cahuzac avait dit, le 2 avril, quโil allait rรฉgulariser sa situation, ce signalement me paraissait logique. Je traite donc le dossier, je prรฉviens donc ma hiรฉrarchie, par devoir, sans inquiรฉtude particuliรจre.
Jusque-lร , rien de graveโฆ
O. T. : En fait, ce qui se passe, cโest que deux jours aprรจs, mon chef vient me voir et mโaffirme : ยซ Le directeur a dit quโil ne faut pas enrichir les dรฉclarations (de soupรงons) sur Cahuzac. ยป Or jโavais dรฉjร ajoutรฉ deux personnes au dossier de renseignement ouvert ร son nom, lesquelles prรฉsentaient chacune un lien financier important avec Jรฉrรดme Cahuzac. Ces ajouts รฉtaient parfaitement pertinents รฉtant donnรฉ le contexte et les sommes en jeu. Cette procรฉdure dโenrichissement, dans ce genre de situation, est quelque chose que je faisais tous les jours, que lโon ne mโa jamais reprochรฉ et qui permet de faire le lien avec dโautres dossiers. Dรจs lors, je trouve un peu troublant que lโon me demande de ne pas le faire sur le dossier Cahuzac. En consรฉquence, je demande si je peux avoir un ordre รฉcrit. Mon chef me rรฉpond quโil nโy aura pas dโordre รฉcrit. Et il nโy en a jamais euโฆ Ce que je remarque aussi, cโest que lorsque les complรฉments des dรฉclarations sur Cahuzac continuent dโarriver, complรฉments qui โselon mes collรจgues โ correspondent ร des virements fractionnรฉs, ร chaque fois mon chef vient sโassurer que je ne puisse pas voir ces nouvelles dรฉclarations. Ce qui est รฉvidemment assez vexant. Dโautant que le mรชme chef vient me demander, en plus, si dans la masse des dรฉclarations il y a possibilitรฉ de voir sur qui porte la dรฉclarationโฆ
Pourquoi une telle mรฉfiance vis-ร -vis de vous ?
O. T. : Tout รงa parce que jโai demandรฉ un ordre รฉcrit de ne pas enrichir le dossier de signalements des mouvements financiers effectuรฉs entre Singapour et Paris au nom de Cahuzac. Je me rends compte aussi, ร partir de ce moment-lร , quโร chaque fois quโune nouvelle dรฉclaration concernant Jรฉrรดme Cahuzac arrive, le nom est informatiquement anonymisรฉ, ce qui crรฉe dโailleurs des doublons dans la base de donnรฉes de Tracfin, doublons que je fusionne, car cela fait partie de ma mission, ce qui rend lโinformaticien du service extrรชmement nerveux, dโautant quโon lui demande de bidouiller les fichiers, sans ordre รฉcrit. Cโest pourquoi de nombreuses interventions dans la base de donnรฉes du service ne portent pas la trace du fonctionnaire qui a rรฉalisรฉ ces interventions. En place du nom de lโagent, on lit celui du systรจme dโinformation lui-mรชme, soit ยซ startrac ยปโฆ A ce sujet, on me demande encore de ne plus faire de fusions des doublons. Je redemande un ordre รฉcrit. Mon chef me prend ร part et me signifie que je vais avoir des problรจmes. Je trouve รงa extrรชmement glauque.
Lโambiance continue-t-elle de sโalourdir ?
O. T. : Jโattends. Les jours passent. Je me rends compte de mรชme que dix jours aprรจs mon traitement de la premiรจre dรฉclaration du 5 avril, le dossier Cahuzac est toujours en stand-by, alors quโen temps normal un dossier de ce type est orientรฉ vers lโenquรชte en une journรฉe, voire mรชme dans le quart dโheure. Jโai progressivement lโimpression quโil y a une sorte de conspiration du silence, que le dossier Cahuzac nโest pas traitรฉ normalement. Entretemps, je me suis abonnรฉ ร Mediapart, pour lire les articles sur Cahuzac. Je vois bien quโil y a un doute sur le rรดle ambigu quโa jouรฉ lโAdministration dans toute lโhistoire, ce qui justifiera dโailleurs la crรฉation dโune commission dโenquรชte parlementaire. Le 22 avril, dรฉcouvrant que je peux crรฉer un blog sur Mediapart, je rรฉdige un premier billet racontant lโessentiel de ce dont je suis le tรฉmoin, en veillant toujours ร ne rien divulguer qui ne soit dรฉjร publiรฉ par la presse : nom de la sociรฉtรฉ offshore qui dรฉtient un compte chez Julius Baer ร Singapour, ou nom de la banque franรงaise qui reรงoit les fonds, ou montant des transfertsโฆ Je mets plutรดt lโaccent sur les freins ร lโaction de Tracfin et sur des questions que je me pose toujours.
Avez-vous mesurรฉ lโimportance de ce que vous faites alors ?
O. T. : Mes sentiments, ร lโรฉpoque, sont mรฉlangรฉs. Jโai lโimpression quโil y a quelque chose de trรจs opaque, que lโon organise un blackout sur ce rapatriement de fonds par Jรฉrรดme Cahuzac, alors que lโon parle au mรชme moment de faire la clartรฉ sur la vie politique. La premiรจre chose que fait alors le directeur du service anti-blanchiment de la Rรฉpublique, cโest de faire disparaรฎtre toute trace : non seulement les fiches de dรฉclarations sont anonymisรฉes, mais tout leur contenu informatif est effacรฉ, systรฉmatiquement. Cela me choque. Je me dis : si un juge dโinstruction vient faire une perquisition ร Tracfin, il ne trouvera rien. Pourquoi le directeur de Tracfin fait-il รงa ? Pourquoi mโa-t-on reprochรฉ dโavoir ajoutรฉ deux noms dans lโenrichissement du dossier de renseignement ouvert sur Cahuzac ? Pourquoi des ordres de manipulations sont-ils รฉmis sans aucun รฉcrit ? Jโen suis arrivรฉ ร un รฉtat dโangoisse en me demandant : qui est lโhomme qui dirige Tracfin, quelle est vraiment la nature de sa mission ?
Regrettez-vous, aujourdโhui, votre alerte ?
O. T. : Ce que jโai fait, cโest-ร -dire tirer la sonnette dโalarme, nโa pas fonctionnรฉ. Lorsque jโai crรฉรฉ mon blog, cโรฉtait pour me libรฉrer. Cela mโa fait du bien ce soir-lร . Je vais trรจs certainement le payer trรจs cher durant toute ma carriรจre, mais au moins je me suis senti propre ce soir-lร . Cโรฉtait une question de conscience. Ce nโest pas moi que je veux pouvoir regarder en face dans le miroir. Ce sont tous mes concitoyens ร qui on a menti par omission. Comment accepter que lโon garde secret pendant deux mois le mouvement de rapatriement des fonds non-dรฉclarรฉs de Jรฉrรดme Cahuzac. Aujourdโhui, ma vie est suspendue au rรฉsultat du procรจs qui mโest fait pour violation du secret professionnel, car si je suis condamnรฉ, je ne pourrai plus รชtre fonctionnaire. Je me demande si mon destin nโest pas scellรฉ. A titre personnel, je regrette dโavoir lancรฉ cette alerte, car cela a entraรฎnรฉ un bouleversement de ma vie privรฉe et mโa contraint ร prendre des mรฉdicaments anxiolytiques. En revanche, cela mโa permis de rencontrer des gens formidables, dont des journalistes et dโautres lanceurs dโalerte. Jโai vu que tous le paient cher, gรฉnรฉralement. Entre les dรฉboires que vivent les lanceurs dโalerte et le plaisir quโils ont ร faire sortir la vรฉritรฉ du puits, cโest dur de savoir ce qui lโemporte, finalement.
Recueilli par Antoine Peillon
LANCEURS D’ALERTE – 3 – Florence Hartmann, mauvaise conscience de nos dรฉmocraties
- Mediapart, le 6 fรฉvr. 2014
- Antoine Peillon
ยท Florence Hartmann, auteure (1)
ยซ Les lanceurs dโalerte prennent au sรฉrieux la promesse de la dรฉmocratie ยป
Journaliste pendant onze ans au journal Le Monde, Florence Hartmann a couvert notamment les conflits en ex-Yougoslavie. Elle publie aujourdโhui Lanceurs dโalerte, Les mauvaises consciences de nos dรฉmocraties, aux รฉditions Don Quichotte, livre dans lequel elle dresse les portraits trรจs vivants de personnes ayant dรฉnoncรฉ crimes ou dรฉlits, et analyse en quoi les lanceurs dโalerte sont la derniรจre chance dโun contrรดle dรฉmocratique du pouvoir lorsque celui-ci dรฉgรฉnรจre en abus de pouvoir.
Quel est le motif commun – sโil y en a un – des lanceurs dโalerte ?
F. H. : Ils sont tous diffรฉrents. Chaque cas de figure est particulier. Mais le point commun des lanceurs dโalerte, comme mouvement intรฉrieur, cโest quโen tant quโindividus et citoyens vivant dans des dรฉmocraties ils sont, ร un moment donnรฉ, conscients quโil y a un dysfonctionnement. Ils passent tous par ce dรฉchirement entre leur loyautรฉ ร leur entreprise ou leur administration, ร leur hiรฉrarchie, et le devoir dโinformer le public. Ce sont en fait de trรจs bons โโproduitsโโ de la dรฉmocratie, de bons citoyens, vigilants, qui rรฉagissent de faรงon totalement lรฉgitime en se posant des questions du genre : est-ce que cโest normal que lโon torture, est-ce que cโest normal quโon mente, que lโon rejette sans prรฉcaution des dรฉchets dangereux, quโun laboratoire pharmaceutique ne sโinquiรจte pas des effets secondaires de ses mรฉdicamentsโฆ Ils deviennent lanceurs dโalerte lorsquโils dรฉcident, avec un certain courage, de franchir le pas de lโinformation du public. Ce ne sont pas forcรฉment des gens qui ont รฉtรฉ courageux depuis toujours, qui ont toujours รฉtรฉ vigilants, qui ont un positionnement politique dรฉterminรฉ.
Ils ne sont pas seulement motivรฉs par des rรฉflexes humains ; ils ont aussi un ressort civique ?
F. H. : Oui, je pense. Les rรฉflexes humains – et je connais la question, dans des situations extrรชmes -, cโest dโabord lโautodรฉfense. Les lanceurs dโalerte prennent au sรฉrieux la promesse de la dรฉmocratie, ils y croient. Ce ne sont pas du tout des dissidents, des antisystรจmes, des rรฉvolutionnaires. Il y a trรจs facilement, je le vois dans les questions des journalistes, le soupรงon quโils sont des antisystรจmes, ce qui est faux. Ce distinguo est trรจs important. Les lanceurs dโalerte font mรชme souvent pรฉtition de dรฉfendre la dรฉmocratie telle quโinstituรฉe par la loi, lโรฉtat de droit. Ils arrivent souvent parce que de trop nombreux dispositifs dรฉmocratiques nโont pas fonctionnรฉ.
Pourquoi une telle mรฉfiance banale vis-ร -vis de ces personnes ?
F. H. : Ils ne sont pas bien compris et leurs actions sont lโobjet, souvent, dโun dรฉbat public caricatural. Celles-ci ne font certes pas plaisir aux entreprises ou aux institutions dont les dysfonctionnements sont dรฉnoncรฉs. Ces pouvoirs rรฉagissent par une communication brutale et par des procรฉdures judiciaires qui permettent de masquer leurs propres dรฉlits par la plainte contre les dรฉlits des lanceurs dโalerte : violation du devoir de rรฉserve, ou du secret professionnel, ou du secret Dรฉfense, secret ceci, secret celaโฆ En rรฉalitรฉ, le dรฉbat nโexiste que si lโon met dans la balance de la justice les dรฉlits de lโune et de lโautre partie. Cela, le public le comprend aujourdโhui, mรชme si cela prend un certain temps, comme on lโa vu avec lโรฉvolution de lโopinion publique amรฉricaine vis-ร -vis dโEdward Snowden, qui a dรฉnoncรฉ les programmes illรฉgaux de surveillance de masse de la NSA. Au dรฉpart, lโidรฉe quโil nโรฉtait quโun โโtraitreโโ qui mettait en danger la sรฉcuritรฉ nationale, propagรฉe par les autoritรฉs, a prรฉvalu ; mais ensuite, lorsque lโopinion publique dispose de plus dโรฉlรฉments dโinformation sur ce qui est rรฉvรฉlรฉ par Snowden, elle change. On oublie trop souvent quโen dรฉmocratie cโest la transparence qui est la rรจgle et que le secret ne doit รชtre quโune exception. Le secret doit รชtre un droit rรฉglementรฉ et limitรฉ.
Lโintรฉrรชt collectif serait le juge, in fine ?
F. H. : Oui, absolument. Ce nโest pas forcรฉment rรฉpressif et scandaleux, du point de vue de la dรฉmocratie, dโavoir un lanceur dโalerte convoquรฉ au tribunal. A la condition que le tribunal mette dans la balance les actes des lanceurs dโalertes et aussi ceux quโils dรฉnoncent. Si lโon ne juge que la violation de la confidentialitรฉ ou du secret, cela nโa aucun intรฉrรชt pour la dรฉmocratie. Cette disproportion, malheureusement courante, met lโรฉtat de droit en question.
Les nouvelles lois franรงaises de 2013, qui instituent des protections juridiques des lanceurs dโalertes, sont-elles suffisantes ?
F. H. : Elles sont inopรฉrantes. Nous avons tout dโabord un problรจme culturel, trรจs europรฉen, sur la notion de โโdรฉlationโโ. Une confusion, en rรฉalitรฉ, qui arrange tout le mondeโฆ Cโest une arme systรฉmatiquement utilisรฉe contre les lanceurs dโalerte. Quant aux nouvelles lois qui font des lanceurs dโalerte des auxiliaires des autoritรฉs publiques, elles ne portent que sur des champs rรฉduits, notamment la fraude financiรจre. En rรฉalitรฉ, la lรฉgislation dรฉjร existante nโest pas appliquรฉe. Je pense aux lois qui stipulent quโun fonctionnaire nโa pas ร exรฉcuter des ordres illรฉgaux, ou quโil doit dรฉnoncer ร la justice tout dรฉlit ou crime dont il a connaissance dans lโexercice de ses fonctions – le fameux article 40 du Code pรฉnal โ, qui ne sont pas mise en ลuvre, qui restent lettre morte. Je pense aussi ร un รฉtat dโesprit qui fait que la loyautรฉ ร la hiรฉrarchie est plus importante que le respect de la loi. Nous sommes dans une situation de crise รฉconomique et sociale qui gรฉnรจre une tendance gรฉnรฉrale ร lโapathie parce que lโon a peur de perdre son boulot.
Le dernier chapitre de votre livre est consacrรฉ ร Olivier Thรฉrondel, le lanceur dโalerte de Tracfin. Quโest-ce qui vous a intรฉressรฉ dans son histoire ?
F. H. : Je voulais aussi montrer quโun lanceur dโalerte, ce peut รชtre chacun dโentre nous. Quโil ne rรฉvรจle pas forcรฉment des faits dโimportance planรฉtaire, comme dans le cas de Snowden par exemple, mais que sa dรฉmarche est la mรชme. Voir un modeste fonctionnaire demander un ordre รฉcrit quand on lui dit de faire un acte qui nโest sans doute pas lรฉgal et voir, en consรฉquence, une machine qui se met en branle pour punir une personne qui a fait ce que nโimporte qui devrait faire, cela mโa semblรฉ รชtre un cas de figure assez simple, sans doute commun en France, au XXIe siรจcle, dโun lanceur dโalerte qui se retrouve finalement seul au tribunal, avec ร la clef une disproportion des moyens et donc des droits qui est choquante.
Recueilli par Antoine Peillon
(1) Elle a publiรฉ Milosevic, la diagonale du fou, en 1999. De 2000 ร 2006, elle fut la porte-parole et la conseillรจre Balkans du procureur du Tribunal pรฉnal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Carla Del Ponte, et elle fut รฉgalement porte-parole du parquet du Tribunal pรฉnal international pour le Rwanda (TPIR). Elle a publiรฉ, en septembre 2007, Paix et chรขtiment, Les guerres secrรจtes de la politique et de la justice internationales, oรน elle dรฉcrivait le fonctionnement du Tribunal pรฉnal international pour l’ex-Yougoslavie, ce qui lui a valu dโรชtre inculpรฉe pour ยซ divulgation d’informations concernant des dรฉcisions confidentielles du TPIY ยป en 2008.
LANCEURS DโALERTE โ 4 โ Olivier Thรฉrondel / Tracfin (suite)
- Mediapart, le 6 fรฉvr. 2014
- Antoine Peillon
ยท Un ยซ dossier Cahuzac ยป a-t-il รฉtรฉ dissimulรฉ et vidรฉ de son contenu ร Tracfin ?
Ce que lโalerte dโOlivier Thรฉrondel permet de rรฉvรฉler.
Selon des documents judiciaires que jโai pu consulter, le traitement du dossier Cahuzac par Tracfin semble avoir suivi des voies complexes, ร un rythme รฉtrangement lent et qui รฉvitent longtemps de croiser celle de lโinformation judiciaire menรฉe depuis le 20 mars 2013 par les juges dโinstruction du pรดle financier du TGI de Paris, Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire. Si le ยซ comment ยป est aujourdโhui rรฉvรฉlรฉ, le ยซ pourquoi ? ยป de ce dysfonctionnement reste ร รฉclairer. Le prochain procรจs du lanceur dโalerte Olivier Thรฉrondel, le 21 mars 2014, pour ยซ violation du secret professionnel ยป, sera-t-il lโoccasion pour la justice de rรฉpondre ร cette question ?
Le 11 juin 2013, Jean-Baptiste Carpentier, directeur de Tracfin (Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins), adresse une plainte contre X pour violation du secret professionnel au procureur de la Rรฉpublique de Paris. Trรจs vite, Marie-Eve F., commandante de police en fonction ร la brigade de rรฉpression de la dรฉlinquance contre la personne (direction rรฉgionale de la police judiciaire, ร Paris), commence son enquรชte. Le 16 juillet, ร 13h30, elle auditionne Charlotte C., conseillรจre juridique au sein de Tracfin. Le 4 septembre 2013, ร 9h40, cโest au tour dโOlivier Thรฉrondel dโรชtre entendu par lโofficier de police judiciaire. Enfin, deux jours plus tard, la commandante Marie-Eve F. adresse son ยซ Rapport ยป – par voie hiรฉrarchique – au procureur de la Rรฉpublique prรจs le Tribunal de grande instance de Paris.
Ayant pu lire lโensemble des procรจs-verbaux, rapport et documents annexรฉs, rรฉdigรฉs et rassemblรฉs au cours de cette enquรชte judiciaire, je suis en mesure de confirmer et de prรฉciser les affirmations et les questions troublantes exprimรฉes par Olivier Thรฉrondel lors de notre entretien. Ainsi, cโest bien le 4 avril 2013 quโune dรฉclaration de soupรงon concernant Jรฉrรดme Cahuzac a รฉtรฉ reรงue par TRACFIN, via ยซ le canal sรฉcurisรฉ ERMES et par mail sur la messagerie du secrรฉtariat de direction ยป du service de renseignement, ยซ transmise au dรฉpartement de lโanalyse ยป et, dรจs le lendemain, ร ยซ la division de lโenrichissement et de la dรฉtection des fraudes (โฆ), sous forme papier et sous forme informatique ยป. La dรฉclaration de soupรงon a รฉtรฉ รฉmise par un ยซ professionnel (une banque parisienne dont je connais le nom) ayant reรงu les fonds รฉmanant de Singapour ยป. Elle รฉtait assortie dโune ยซ demande dโentraide รฉmanant de la cellule renseignement financier de Singapour ยป, demande reรงue le 9 avril par la division internationale de Tracfin. Jusque lร , la procรฉdure semble tout ร fait normale.
Mais, dรจs lors, le traitement du dossier Cahuzac par Tracfin semble suivre des voies complexes, ร un rythme รฉtrangement lent et qui รฉvitent longtemps de croiser celle de lโinformation judiciaire menรฉe depuis le 20 mars 2013 par les juges dโinstruction du pรดle financier du TGI de Paris, Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire. Ainsi :
- Dรจs le 5 avril, ร 17h52, le service informatique de Tracfin ยซ a anonymisรฉ le dossier de dรฉclaration de soupรงon ยป, ce qui ยซ consiste (selon la dรฉposition de la conseillรจre juridique du service de renseignement) ร enlever tous les รฉlรฉments dโidentitรฉ et de fonds du systรจme informatique ยป[1]. Rรฉsultat, ยซ ร partir de cette date, les personnes qui ont accรฉdรฉ au dossier informatique nโont eu accรจs quโร son numรฉro ยป. De mรชme, ยซ le dossier de demande (dโentraide) de Singapour a รฉtรฉ anonymisรฉ dรจs le dรฉpart ยป. Il apparaรฎt, lors de lโaudition de Charlotte C., que ยซ le process dโanonymisation a fait un peu de bruit sur le plan syndical ยป, de mรชme que ยซ lโeffacement de donnรฉes du systรจme informatique ยป y est confirmรฉ ;
- Lors de la mรชme audition du 4 septembre 2013, la commandante de police judiciaire qui poursuit lโenquรชte note que ce nโest que le 15 avril, soit onze jours aprรจs la rรฉception de la premiรจre dรฉclaration de soupรงon concernant le rapatriement de fonds non-dรฉclarรฉs de Jรฉrรดme Cahuzac, que la direction internationale de Tracfin ยซ a sollicitรฉ des renseignement complรฉmentaires et demandรฉ si Tracfin pouvait communiquer ces informations ร lโautoritรฉ judiciaire ยป.
- En ce milieu du mois dโavril 2013, lโembarras, pour ne pas dire la confusion, semble rรฉgner au sein de la direction de Tracfin. En effet, le 16, suite ร la double question de la division internationale quant ร des renseignements complรฉmentaires et aussi quant ร une communication du dossier Cahuzac ร ยซ lโautoritรฉ judiciaire ยป, la premiรจre ยซ demande ยป de cette รฉquipe de fonctionnaire ยซ a รฉtรฉ transmise (โฆ) au dรฉpartement des enquรชtes ยป du service de renseignement, mais rien nโest dit ร propos dโune transmission des informations trรจs importantes dรฉjร rรฉcoltรฉes aux juges. Une phrase de la dรฉposition de Charlotte C. dรฉmontre que la direction de Tracfin mesurait parfaitement lโenjeu lรฉgal de ce point : ยซ Ce temps (la grande dizaine de jours dรฉjร รฉcoulรฉs depuis la premiรจre dรฉclaration de soupรงon) a รฉtรฉ nรฉcessaire pour nous assurer que nous pouvions enquรชter dans la mesure oรน une information judiciaire รฉtait en cours ยปโฆ En clair, cela signifie, sans doute, que la dรฉcision a alors รฉtรฉ prise de conserver les informations de Tracfin hors de la connaissance des juges Van Ruymbeke et Le Loire.
- En rรฉponse ร une question de la commandante de police judiciaire qui lโinterroge sur lโexactitude des ยซ informations divulguรฉes ยป par Olivier Thรฉrondel (encore non-identifiรฉ, alors), la conseillรจre juridique de Tracfin rรฉpond positivement, mais lรฉgรจrement de biais : ยซ Disons que la personne qui les a rรฉdigรฉ (sic) est interne ร Tracfinโฆ ยป
De fait, la crรฉdibilitรฉ et la sincรฉritรฉ du tรฉmoignage du contrรดleur des Douanes qui a travaillรฉ ร Tracfin entre 2004 et 2013 sont incontestables, ce qui apparaรฎt clairement ร la lecture des procรจs-verbaux et du rapport rรฉdigรฉs par la commandante Marie-Eve F. entre mi-juillet et dรฉbut septembre 2013, lโofficier de police judiciaire semblant dโailleurs y accorder complรจtement crรฉdit tout au long de son enquรชte.
Lors de sa propre audition, rรฉalisรฉe le 4 septembre 2013, Olivier Thรฉrondel dรฉcrit trรจs prรฉcisรฉment comment il a constatรฉ, en avril 2013, une vรฉritable manipulation du ยซ dossier ยป Cahuzac, lequel รฉtait alimentรฉ ร cette รฉpoque par de nombreuses dรฉclarations de soupรงon. Il raconte aussi comment il a รฉtรฉ intimidรฉ par sa hiรฉrarchie qui constatait quโil nโobรฉissait pas complรจtement ร lโinstruction de ne plus toucher au dossier de M. Cahuzac ยป parce quโil nโobtenait pas ยซ cette instruction par รฉcrit ยป. La tension entre le fonctionnaire et son ยซ chef ยป, Stรฉphane D., est alors devenue telle que celui-ci a fini par se montrer menaรงant. La dรฉposition dโOlivier Thรฉrondel, enregistrรฉe par lโofficier de police judiciaire qui lโinterroge, en fait foi : ยซ Lโaprรจs-midi, mon chef mโa de nouveau demandรฉ de ne plus mโoccuper de ce dossier (โฆ). Il mโa pris seul dans une salle de rรฉunion. Il mโa dit โโFais gaffe ร toi, ils sont en train de dรฉsintรฉgrer tous les dossiers, cโest le problรจme du directeur, ne tโen mรชle pas, tu vas tโattirer des emmerdesโโ. ยป
A partir de ce moment, le soupรงon dโOlivier Thรฉrondel prend une forme de plus en plus nette. Le 4 septembre 2013, ร propos de cette รฉtrange pรฉriode de la mi-avril 2013, il dรฉclarera ainsi spontanรฉment ร la commandante Marie-Eve F. : ยซ Les jours ont passรฉ, il ne se passait rien (โฆ) et je voyais que le dossier ne partait pas en enquรชte. Dans la base (de donnรฉes), le dossier รฉtait toujours enregistrรฉ dans les dossiers โโร examinerโโ alors quโen deux jours les autres dossiers sont orientรฉs. (โฆ) Il รฉtait (pourtant) assez simple pour Tracfin de faire un signalement au Parquet (procureur de la Rรฉpublique). Jโai eu le sentiment quโil y avait une volontรฉ dโรฉtouffer cette affaire. ยป
Le 22 avril 2103, Olivier Thรฉrondel rรฉvรจle sur un blog ouvert sous la banniรจre de Mediapart ยซ les rapatriements de fonds (encore secrets, donc susceptibles dโรชtre lโobjet dโun blanchiment) par M. Cahuzac ยป. De ce jour, le fonctionnaire entre dans la spirale dangereuse de lโยซ alerte ยป. ยซ Mon but รฉtait de faire pression pour que le dossier soit adressรฉ au Pรดle financier (cโest-ร -dire aux juges dโinstruction Van Ruymbeke et Le Loire) ยป, affirme-t-il ร lโenquรชtrice de la police judiciaire. Avant de prรฉciser : ยซ Je ne me suis fait aucune illusion sur le fait que je serai identifiรฉ. Mais jโai dรฉcidรฉ dโassumer. Jโai choisi entre mon mรฉtier et ma conscience. ยป
Dans son ยซ rapport ยป du 6 septembre 2013, transmis au procureur de la Rรฉpublique (TGI de Paris), la commandante de police judiciaire Marie-Eve F. relevait bien : ยซ Convoquรฉ et entendu librement, Olivier Thรฉrondel a reconnu les faits. Il a justifiรฉ ses actes par la crainte que Tracfin nโenterre โโlโaffaire Cahuzacโโ, son ministre de tutelle. ยป Ainsi font, paraรฎt-il, les lanceurs dโalerte, tels que Florence Hartmann vient d’en dresser le portrait multiple, un ยซ profil ยป oรน le visage dโOlivier Thรฉrondel apparaรฎt ร propos.
Antoine Peillon
[1] Cette procรฉdure dโexception, en faveur de certaines ยซ personnes politiquement exposรฉes ยป, a รฉtรฉ mise en ลuvre ร Tracfin depuis 2011 par son actuel directeur (nommรฉ ร ce poste le 11 septembre 2008).

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