Les lanceurs d’alerte

Pour un journaliste, pas dโ€™information, pas dโ€™enquรชte, pas de raison dโ€™รชtre de son mรฉtier, sโ€™il ne rencontre pas des ยซย sourcesย ยป. Joli mot !, qui รฉvoque autant le lieu enchantรฉ dโ€™oรน jaillit lโ€™eau qui a couru longuement sous terre que le point dโ€™oรน rayonne la lumiรจre, le foyer qui diffuse son รฉnergie. La source nous conduit aussi aux questions, presque mรฉtaphysiques, de lโ€™origine et du principe de toutes choses, de toute quรชte, de toute vรฉritรฉ.
Dans le journalisme, comme dans le renseignement, il y a les sources ยซย ouvertesย ยป (ce magma de documentation produit, chaque jour, par la communication) et les sources ยซย confidentiellesย ยป – des personnes humaines – quโ€™il faut protรฉger en faisant valoir, si nรฉcessaire, la rรจgle (lรฉgalement fragile) du secret professionnel. Mais dans le journalisme, en contradiction avec les mล“urs du renseignement, la notion de ยซย protectionย ยป de ses sources comprend, si possible, celles de confiance et de respect, deux faรงons dโ€™รชtre qui nรฉcessitent rรฉciprocitรฉ et mutualitรฉ.

LANCEURS Dโ€™ALERTE -1 – Stรฉphanie Gibaud / UBS

  • Mediapart, le 6 fรฉvr. 2014
  • Antoine Peillon

Stรฉphanie Gibaud, ex-responsable des relations publiques dโ€™UBS France

ยซ Grรขce ร  nous, une enquรชte judiciaire a enfin รฉtรฉ ouverte. ยป

Stรฉphanie Gibaud est embauchรฉe en 1999 chez UBS (Union des banques suisses). Elle y organise des รฉvรฉnements sportifs, artistiques et mondains ร  l’attention de trรจs riches clients franรงais ou de ceux qui pourraient le devenir. En juin 2008, sa supรฉrieure hiรฉrarchique exige qu’elle efface de son disque dur tous les fichiers contenant le nom des clients et de leur chargรฉ d’affaires. Stรฉphanie Gibaud refuse dโ€™exรฉcuter cet ordre. Dรจs lors, elle se rend compte quโ€™UBS organise, en toute illรฉgalitรฉ, l’รฉvasion fiscale de nombreux Franรงais fortunรฉs vers la Suisse. Dรจs lors, aussi, elle subit un harcรจlement impitoyable. Autant de dรฉlits quโ€™elle participe de rรฉvรฉler aux autoritรฉs judiciaires et ร  la presse, un acte de rรฉsistance qui sera, pour une part importante, ร  lโ€™origine de ยซ lโ€™affaire UBS ยป.

Quel a รฉtรฉ le dรฉclencheur de votre dรฉnonciation des dรฉlits commis par UBS ?

S. G. : Le jour oรน lโ€™on mโ€™a demandรฉ, en juin 2008, dans la panique, de dรฉtruire tous les fichiers commerciaux de mon disque dur, je nโ€™ai pas compris ce que lโ€™on me demandait.  Mais comme il y a eu une vรฉritable insistance pour dรฉtruire mon outil de travail, je me suis mise ร  poser des questions ร  ma hiรฉrarchie, questions qui nโ€™ont trouvรฉ des rรฉponses quโ€™auprรจs de collรจgues qui avaient dรฉcouvert lโ€™organisation de lโ€™รฉvasion fiscale par la banque et qui commenรงaient ร  la dรฉnoncer en interne. Lorsque jโ€™ai compris que, depuis huit ans, on mโ€™avait trompรฉe, que lโ€™on mโ€™avait mise en risque judiciaire ร  mon insu, que jโ€™รฉtais finalement au milieu dโ€™un hold-up qui me dรฉpassait complรจtement, je me suis dit que je devais rรฉagir et ne pas me laisser faire.

Quelles qualitรฉs particuliรจres pensez-vous avoir mobilisรฉes pour rรฉsister ?

S. G. : Je suis naturellement quelquโ€™un de curieux. Et je tiens ร  ma dignitรฉ. Jโ€™ai aussi une colonne vertรฉbrale : jโ€™ai des valeurs, une รฉducation, des parents cultivรฉs, au fait de lโ€™actualitรฉ, avec lesquels je peux parler. Jโ€™ai aussi une personnalitรฉ relativement forte, ce qui mโ€™a permis de me battre.

Aujourdโ€™hui, considรฉrez-vous que votre combat fut utile ?

S. G. : Absolument ! Oui, puisque grรขce ร  nous โ€“ je pense ร  la poignรฉe de collรจgues qui a agit avec moi โ€“, une enquรชte judiciaire a enfin รฉtรฉ ouverte, puisque UBS France et certains de ses plus hauts dirigeants ont รฉtรฉ mis en examen, puisque lโ€™Autoritรฉ de contrรดle prudentiel (ACP) a dรฉjร  sanctionnรฉ la banqueโ€ฆ A ma grande surprise, jโ€™ai aussi รฉtรฉ trรจs sรฉrieusement รฉcoutรฉe par des parlementaires, le sรฉnateur Eric Bocquet et le dรฉputรฉ Yann Galut, en 2012 et en 2013.

Quel prix avez-vous payรฉ ?

S. G. : Ce fut trรจs destructeur pour ma vie personnelle, mais aussi trรจs intรฉressant. Jโ€™en ai plus appris en six ans que lors de toute ma vie prรฉcรฉdente. Jโ€™ai rencontrรฉ des personnes qui sont aussi des citoyens, qui ont les mรชmes valeurs que les miennes et avec lesquelles jโ€™ai mesurรฉ lโ€™importance de la solidaritรฉ. Tout ceci, aujourdโ€™hui, รงa me donne la petite lumiรจre que je vois au bout du tunnel, lumiรจre que je ne voyais plus depuis longtemps. Nous vivons au pays des droits de lโ€™homme et du citoyen. Nous avons de quoi faire respecter notre dignitรฉ.

Recueilli par Antoine Peillon

Une source peut enfanter un grand fleuve

par Antoine Peillon

Postface ร  La Femme qui en savait vraiment trop

Pour un journaliste, pas dโ€™information, pas dโ€™enquรชte, pas de raison dโ€™รชtre de son mรฉtier, sโ€™il ne rencontre pas des ยซ sources ยป. Joli mot !, qui รฉvoque autant le lieu enchantรฉ dโ€™oรน jaillit lโ€™eau qui a couru longuement sous terre que le point dโ€™oรน rayonne la lumiรจre, le foyer qui diffuse son รฉnergie. La source nous conduit aussi aux questions, presque mรฉtaphysiques, de lโ€™origine et du principe de toutes choses, de toute quรชte, de toute vรฉritรฉ.

Dans le journalisme, comme dans le renseignement, il y a les sources ยซ ouvertes ยป (ce magma de documentation produit, chaque jour, par la communication) et les sources ยซ confidentielles ยป – des personnes humaines – quโ€™il faut protรฉger en faisant valoir, si nรฉcessaire, la rรจgle (lรฉgalement fragile) du secret professionnel. Mais dans le journalisme, en contradiction avec les mล“urs du renseignement, la notion de ยซ protection ยป de ses sources comprend, si possible, celles de confiance et de respect, deux faรงons dโ€™รชtre qui nรฉcessitent rรฉciprocitรฉ et mutualitรฉ.

Dans son magistral petit livre La Sagesse de lโ€™espion[1], Alain Chouet โ€“ grand professionnel de la DGSE โ€“ avait lโ€™honnรชtetรฉ intellectuelle dโ€™รฉcrire : ยซ Quand il approche, recrute ou manipule une source humaine, lโ€™officier de renseignement (โ€ฆ) rรฉifie la personne sujette ร  traitement et vouรฉe ainsi au statut dโ€™objet utilitaire. (โ€ฆ) Lโ€™officier de renseignement traite sa source comme lโ€™รฉleveur traite son bรฉtail, lโ€™horticulteur traite ses arbres ou le vigneron traite ses ceps. Il en prend le plus grand soin pour en tirer le meilleur. ยป De leur cรดtรฉ, les journalistes nโ€™ont cessรฉ de peaufiner, depuis 1918, leur charte dรฉontologique. Dans sa derniรจre mouture, rรฉdigรฉe en 2011[2], il est heureux de lire quโ€™ยซ un journaliste digne de ce nom (โ€ฆ) garde le secret professionnel et protรจge les sources de ses informations ยป, de mรชme quโ€™ยซ il respecte la dignitรฉ des personnes ยป.

Dignitรฉโ€ฆ Cโ€™est bien ici, au carrefour en forme dโ€™upsilon pythagoricien, que bifurquent les voies de lโ€™espion et du journaliste. Et cโ€™est ici encore que se rencontrent des ยซ sources ยป comme Stรฉphanie Gibaud, dignes de respect et de confiance. Lorsque nous nous sommes vus pour la premiรจre fois, au dรฉbut de lโ€™automne 2011, la jeune femme mโ€™a semblรฉe meurtrie, inquiรจte, parfois mรชme dรฉsorientรฉe. Elle venait de subir des annรฉes de harcรจlement par certains dirigeants de la banque UBS France, dont lโ€™objectif รฉtait purement et simplement de la contraindre au silence, voire mรชme ร  lโ€™aveuglement volontaire, sous les menaces conjuguรฉes du licenciement, de lโ€™isolement, de la dรฉ-crรฉdibilisation professionnelle, de la plainte judiciaireโ€ฆ, en rรฉsumรฉ de lโ€™atteinte la plus profonde ร  sa dignitรฉ.

Erreur fondamentale !, et dans laquelle persรฉvรจrent les puissants, les prรฉdateurs de notre monde. Puissants dont la densitรฉ relรจve dรฉsormais de la saturation dans les รฉtats-majors des grands groupes bancaires et les administrations centrales sensibles, dans les cabinets de certains ministรจres ; prรฉdateurs liรฉs (jโ€™en ai, entre autres, accumulรฉ les preuves) par le pacte mafieux et anti-dรฉmocratiques de la corruption. Car ร  sโ€™attaquer ร  la dignitรฉ de personnes tout simplement honnรชtes (lโ€™immense majoritรฉ de nos concitoyens), les idolรขtres du Veau dโ€™or, de ยซ lโ€™argent sans foi ni loi ยป, les violents et les sรฉcessionnistes du ยซ temps des riches ยป[3] dรฉclenchent la rรฉvolte des asservis, la rรฉbellion des assujettis, lesquels se transforment un jour, de plus en plus souvent, en ยซ sources ยป, voire en ยซ lanceurs dโ€™alerte ยป.

Lors de mon enquรชte sur lโ€™organisation industrielle de lโ€™รฉvasion fiscale par le groupe bancaire suisse UBS, en France, et durant les premiรจres semaines qui ont suivi la publication de mon livre[4], lโ€™identitรฉ de Stรฉphanie Gibaud devait rester un secret entre elle et moi, comme pour Nicolas Forissier et tant dโ€™autres qui sont enfin sortis de lโ€™anonymat. Il en allait sans doute โ€“ nous en avons ensemble jugรฉ ainsi โ€“ de sa sรฉcuritรฉ. Ce qui nโ€™รฉtait plus secret, en revanche, et pour beaucoup grรขce aux informations et documents quโ€™elle mโ€™a donnรฉ ร  connaรฎtre, cโ€™รฉtait lโ€™aspect systรฉmatique, mรฉthodique, organisรฉ, massif de la fraude fiscale dont ยซ sa ยป banque vivait principalement.

Grรขce au courage de Stรฉphanie Gibaud, comme de celui de tous ces ยซ hรฉros ordinaires ยป – pas si ordinaires ! โ€“ qui furent heureusement saluรฉs par une trรจs grande juge dโ€™instruction[5], lโ€™รฉvasion fiscale est devenue, depuis le printemps 2012, un sujet majeur et constant de lโ€™actualitรฉ รฉconomique et politique de notre pays. A la suite de la publication de la premiรจre รฉdition de mon livre, en mars 2012[6], une information judiciaire a enfin รฉtรฉ confiรฉe ร  deux juges dโ€™instruction parmi les plus expรฉrimentรฉs du pรดle financier du tribunal de grande instance de Paris. Des enquรชtes parlementaires se sont succรฉdรฉes ร  un rythme soutenu, au Sรฉnat et ร  lโ€™Assemblรฉe nationale. Un rapport de la Cour des comptes a mis en cause les dysfonctionnements de lโ€™Etat qui fait preuve, jusquโ€™ร  maintenant, dโ€™une impuissance suspecte dans la rรฉpression de la fraude fiscale. Une proposition de loi, puis un projet de loi ont รฉtรฉ dรฉbattus intensรฉment au Parlement, portรฉs premiรจrement par Yann Galut, un dรฉputรฉ dโ€™une rigueur et dโ€™une bravoure remarquables[7]โ€ฆ

Voici donc lโ€™occasion de faire un premier bilan des consรฉquences de la divulgation de lโ€™รฉvasion fiscale organisรฉe par UBS en France, grรขce ร  Stรฉphanie Gibaud et ร  une poignรฉe de ses collรจgues, autant que grรขce aux policiers, douaniers et magistrats qui furent aussi des sources de premiรจres importances. Le 24 juillet 2012, la Commission dโ€™enquรชte sรฉnatoriale sur lโ€™รฉvasion fiscale publiait son premier rapport. Le rapporteur, le sรฉnateur du Nord Eric Bocquet, tรฉmoignait trois jours plus tรดt : ยซ Ce qui mโ€™a le plus frappรฉ, ce sont les sommes que reprรฉsente lโ€™รฉvasion fiscale. Selon les estimations, ce sont entre 40 et 50 milliards qui manqueraient au budget annuel de lโ€™Etat. Sur un budget total de 275 milliards dโ€™euros, ce ne sont pas des sommes nรฉgligeables. ยป Depuis, les estimations de lโ€™รฉvasion fiscale annuelle subie par notre pays convergent plutรดt vers les 80 milliards dโ€™euros !

En cet automne 2013, alors que jโ€™รฉcris ces lignes, la justice avance ร  pas de gรฉant dans lโ€™รฉlucidation dโ€™un systรจme de corruption et de dissimulation gรฉnรฉralisรฉ qui coรปte une vingtaine de milliards dโ€™euros[8], chaque annรฉe, aux seules finances publiques de notre pays ! Lโ€™affaire Cahuzac est loin dโ€™avoir rรฉvรฉlรฉ toutes ses dimensions, lโ€™information judiciaire des juges Van Ruymbeke et Le Loire โ€“ รฉtant en cours. Le 23 avril 2013, lโ€™ouverture dโ€™une autre information judiciaire (encore Van Ruymbeke !) pour ยซ dรฉmarchages bancaires ou financiers illicites et complicitรฉ de ce dรฉlit, blanchiment en bande organisรฉe de fonds obtenus ร  l’aide de dรฉmarchage bancaire ou financier illicite et blanchiment en bande organisรฉe de fraude fiscale ยป, dans le cadre de l’affaire des fichiers volรฉs de la banque HSBC, me fait penser que plus rien nโ€™arrรชtera la justice sur le front de lโ€™รฉvasion fiscale.

Le mรฉrite en revient bien, premiรจrement, ร  toutes ces sources โ€“ financiers, cadres de banques, policiers, magistrats โ€“ qui ont dรฉcidรฉ de briser lโ€™omerta fatale qui les รฉtouffaient jusquโ€™ร  ce que je les rencontre lors de mon enquรชte sur UBS, en 2011 et en 2012. Tous ont pris un jour, ou lors dโ€™une nuit dโ€™insomnie, une dรฉcision courageuse, parfois dangereuse, qui fait quโ€™ils sont par excellence ces ยซ hรฉros ยป dont Eva Joly a รฉcrit que, ยซ parce qu’ils se sont opposรฉs au pouvoir, leur vie est devenue un roman noir ยป. Puissent, au moins, leurs vies exemplaires รชtre, pour eux-mรชmes dโ€™abord, pour Stรฉphanie Gibaud en particulier, motif de fiertรฉ. Puissent-ils, grรขce ร  la reconnaissance de leur courage par le public, retrouver leur dignitรฉ !


[1] Lโ€™ล“il neuf รฉditions, 2010

[2] ยซ Charte dโ€™รฉthique professionnelle des journalistes ยป, proposรฉe par le Syndicat national des journaliste (SNJ).

[3] Michel Pinรงon et Monique Pinรงon-Charlot, Lโ€™Argent sans foi ni loi, Textuel, 2012 ; des mรชmes sociologues : La Violence des riches, Zones, 2013 ; Thierry Pech, Le Temps des riches, Seuil, 2011.

[4] Antoine Peillon, Ces 600 milliards qui manquent ร  la France, Enquรชte au cล“ur de lโ€™รฉvasion fiscale, Seuil, 2012.

[5] Eva Joly, avec Maria Malagardis, Des hรฉros ordinaires, Les Arรจnes, 2009.

[6] Une รฉdition en format de poche, en collection Points (รฉditions du Seuil), est parue en novembre 2012.

[7] Yann Galut, Le Pillage de lโ€™Etat, Un dรฉputรฉ sur la piste des รฉvadรฉs fiscaux, Flammarion, 2013.

[8] En France, la seule fraude imputable ร  lโ€™รฉvasion fiscale reprรฉsenterait une perte de recettes publiques de 17 milliards par an, estime Gabriel Zucman, auteur du dรฉfinitif La Richesse cachรฉe des nations, Enquรชte sur les paradis fiscaux, Seuil, collection La Rรฉpublique des idรฉes, 2013.

LANCEURS D’ALERTE – 2 – Olivier Thรฉrondel / TRACFIN

  • Mediapart, le 6 fรฉvr. 2014
  • Antoine Peillon

ยท  Olivier Thรฉrondel, ex-agent de Tracfin

ยซ Si un juge dโ€™instruction vient faire une perquisition ร  Tracfin, il ne trouvera rien. ยป

Ce douanier a travaillรฉ au service anti-blanchiment ยซ Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins ยป (Tracfin) de 2004 ร  2013. La direction de Tracfin a portรฉ plainte contre lui pour avoir publiรฉ fin avril 2013 deux billets sur son blog hรฉbergรฉ par le site dโ€™information Mediapart, sous les titres ยซ Black-out sur les rapatriements de Cahuzac ยป et ยซ L’affaire Cahuzac embarrasse Tracfin ยป. Son procรจs aura lieu au Tribunal correctionnel de Paris (XVIIe Chambre) le 21 mars 2014. Il tรฉmoigne ici de ce dont il a รฉtรฉ le tรฉmoin et de ce quโ€™il a vรฉcu depuis quโ€™il a portรฉ certains faits quโ€™il estime irrรฉguliers ร  la connaissance du public.

Quel รฉtait votre fonction ร  Tracfin et que sโ€™y est-il passรฉ lors de lโ€™affaire Cahuzac ?

O. T. : Jโ€™รฉtais ร  la cellule dโ€™intรฉgration des dรฉclarations de soupรงons. Pendant la pรฉriode de lโ€™affaire Cahuzac, tout le monde y รฉtait assez chamboulรฉ. Le 19 mars 2013, notre ministre de tutelle dรฉmissionne, le 2 avril il avoue quโ€™il a menti et quโ€™il avait un compte en Suisse et ร  Singapour. Deux jours aprรจs, le 4 avril au soir, alors que jโ€™allais quitter mon travail, une chef de la division de lโ€™orientation et de la valorisation de lโ€™information (Dovi), Bรฉatrice C., vient me voir pour me demander si je peux rester un peu plus longtemps, en attente dโ€™un fax urgent, lequel nโ€™est finalement pas arrivรฉ ce soir-lร . Jโ€™ai alors aussitรดt senti quโ€™il y avait quelque chose dโ€™hystรฉrisant pour le service dans ce qui lui avait visiblement รฉtรฉ annoncรฉ. Le lendemain, vers 17 heures, dans le flot des dรฉclarations de soupรงon je vois un signalement aux noms de Jรฉrรดme Cahuzac et de Patricia Mรฉnard, รฉpouse Cahuzac, qui indique que des rapatriements en provenance du compte bancaire (banque Julius Baer) dโ€™une sociรฉtรฉ offshore vont arriver en France, sur les comptes du couple dans une banque franรงaise. Pour moi, comme Jรฉrรดme Cahuzac avait dit, le 2 avril, quโ€™il allait rรฉgulariser sa situation, ce signalement me paraissait logique. Je traite donc le dossier, je prรฉviens donc ma hiรฉrarchie, par devoir, sans inquiรฉtude particuliรจre.

Jusque-lร , rien de graveโ€ฆ

O. T. : En fait, ce qui se passe, cโ€™est que deux jours aprรจs, mon chef vient me voir et mโ€™affirme : ยซ Le directeur a dit quโ€™il ne faut pas enrichir les dรฉclarations (de soupรงons) sur Cahuzac. ยป Or jโ€™avais dรฉjร  ajoutรฉ deux personnes au dossier de renseignement ouvert ร  son nom, lesquelles prรฉsentaient chacune un lien financier important avec Jรฉrรดme Cahuzac. Ces ajouts รฉtaient parfaitement pertinents รฉtant donnรฉ le contexte et les sommes en jeu. Cette procรฉdure dโ€™enrichissement, dans ce genre de situation, est quelque chose que je faisais tous les jours, que lโ€™on ne mโ€™a jamais reprochรฉ et qui permet de faire le lien avec dโ€™autres dossiers. Dรจs lors, je trouve un peu troublant que lโ€™on me demande de ne pas le faire sur le dossier Cahuzac. En consรฉquence, je demande si je peux avoir un ordre รฉcrit. Mon chef me rรฉpond quโ€™il nโ€™y aura pas dโ€™ordre รฉcrit. Et il nโ€™y en a jamais euโ€ฆ Ce que je remarque aussi, cโ€™est que lorsque les complรฉments des dรฉclarations sur Cahuzac continuent dโ€™arriver, complรฉments qui โ€“selon mes collรจgues โ€“ correspondent ร  des virements fractionnรฉs, ร  chaque fois mon chef vient sโ€™assurer que je ne puisse pas voir ces nouvelles dรฉclarations. Ce qui est รฉvidemment assez vexant. Dโ€™autant que le mรชme chef vient me demander, en plus, si dans la masse des dรฉclarations il y a possibilitรฉ de voir sur qui porte la dรฉclarationโ€ฆ

Pourquoi une telle mรฉfiance vis-ร -vis de vous ?

O. T. : Tout รงa parce que jโ€™ai demandรฉ un ordre รฉcrit de ne pas enrichir le dossier de signalements des mouvements financiers effectuรฉs entre Singapour et Paris au nom de Cahuzac. Je me rends compte aussi, ร  partir de ce moment-lร , quโ€™ร  chaque fois quโ€™une nouvelle dรฉclaration concernant Jรฉrรดme Cahuzac arrive, le nom est informatiquement anonymisรฉ, ce qui crรฉe dโ€™ailleurs des doublons dans la base de donnรฉes de Tracfin, doublons que je fusionne, car cela fait partie de ma mission, ce qui rend lโ€™informaticien du service extrรชmement nerveux, dโ€™autant quโ€™on lui demande de bidouiller les fichiers, sans ordre รฉcrit. Cโ€™est pourquoi de nombreuses interventions dans la base de donnรฉes du service ne portent pas la trace du fonctionnaire qui a rรฉalisรฉ ces interventions. En place du nom de lโ€™agent, on lit celui du systรจme dโ€™information lui-mรชme, soit ยซ startrac ยปโ€ฆ A ce sujet, on me demande encore de ne plus faire de fusions des doublons. Je redemande un ordre รฉcrit. Mon chef me prend ร  part et me signifie que je vais avoir des problรจmes. Je trouve รงa extrรชmement glauque.

Lโ€™ambiance continue-t-elle de sโ€™alourdir ?

O. T. : Jโ€™attends. Les jours passent. Je me rends compte de mรชme que dix jours aprรจs mon traitement de la premiรจre dรฉclaration du 5 avril, le dossier Cahuzac est toujours en stand-by, alors quโ€™en temps normal un dossier de ce type est orientรฉ vers lโ€™enquรชte en une journรฉe, voire mรชme dans le quart dโ€™heure. Jโ€™ai progressivement lโ€™impression quโ€™il y a une sorte de conspiration du silence, que le dossier Cahuzac nโ€™est pas traitรฉ normalement. Entretemps, je me suis abonnรฉ ร  Mediapart, pour lire les articles sur Cahuzac. Je vois bien quโ€™il y a un doute sur le rรดle ambigu quโ€™a jouรฉ lโ€™Administration dans toute lโ€™histoire, ce qui justifiera dโ€™ailleurs la crรฉation dโ€™une commission dโ€™enquรชte parlementaire. Le 22 avril, dรฉcouvrant que je peux crรฉer un blog sur Mediapart, je rรฉdige un premier billet racontant lโ€™essentiel de ce dont je suis le tรฉmoin, en veillant toujours ร  ne rien divulguer qui ne soit dรฉjร  publiรฉ par la presse : nom de la sociรฉtรฉ offshore qui dรฉtient un compte chez Julius Baer ร  Singapour, ou nom de la banque franรงaise qui reรงoit les fonds, ou montant des transfertsโ€ฆ Je mets plutรดt lโ€™accent sur les freins ร  lโ€™action de Tracfin et sur des questions que je me pose toujours.

Avez-vous mesurรฉ lโ€™importance de ce que vous faites alors ?

O. T. : Mes sentiments, ร  lโ€™รฉpoque, sont mรฉlangรฉs. Jโ€™ai lโ€™impression quโ€™il y a quelque chose de trรจs opaque, que lโ€™on organise un blackout sur ce rapatriement de fonds par Jรฉrรดme Cahuzac, alors que lโ€™on parle au mรชme moment de faire la clartรฉ sur la vie politique. La premiรจre chose que fait alors le directeur du service anti-blanchiment de la Rรฉpublique, cโ€™est de faire disparaรฎtre toute trace : non seulement les fiches de dรฉclarations sont anonymisรฉes, mais tout leur contenu informatif est effacรฉ, systรฉmatiquement. Cela me choque. Je me dis : si un juge dโ€™instruction vient faire une perquisition ร  Tracfin, il ne trouvera rien. Pourquoi le directeur de Tracfin fait-il รงa ? Pourquoi mโ€™a-t-on reprochรฉ dโ€™avoir ajoutรฉ deux noms dans lโ€™enrichissement du dossier de renseignement ouvert sur Cahuzac ? Pourquoi des ordres de manipulations sont-ils รฉmis sans aucun รฉcrit ? Jโ€™en suis arrivรฉ ร  un รฉtat dโ€™angoisse en me demandant : qui est lโ€™homme qui dirige Tracfin, quelle est vraiment la nature de sa mission ?

Regrettez-vous, aujourdโ€™hui, votre alerte ?

O. T. : Ce que jโ€™ai fait, cโ€™est-ร -dire tirer la sonnette dโ€™alarme, nโ€™a pas fonctionnรฉ. Lorsque jโ€™ai crรฉรฉ mon blog, cโ€™รฉtait pour me libรฉrer. Cela mโ€™a fait du bien ce soir-lร . Je vais trรจs certainement le payer trรจs cher durant toute ma carriรจre, mais au moins je me suis senti propre ce soir-lร . Cโ€™รฉtait une question de conscience. Ce nโ€™est pas moi que je veux pouvoir regarder en face dans le miroir. Ce sont tous mes concitoyens ร  qui on a menti par omission. Comment accepter que lโ€™on garde secret pendant deux mois le mouvement de rapatriement des fonds non-dรฉclarรฉs de Jรฉrรดme Cahuzac. Aujourdโ€™hui, ma vie est suspendue au rรฉsultat du procรจs qui mโ€™est fait pour violation du secret professionnel, car si je suis condamnรฉ, je ne pourrai plus รชtre fonctionnaire. Je me demande si mon destin nโ€™est pas scellรฉ. A titre personnel, je regrette dโ€™avoir lancรฉ cette alerte, car cela a entraรฎnรฉ un bouleversement de ma vie privรฉe et mโ€™a contraint ร  prendre des mรฉdicaments anxiolytiques. En revanche, cela mโ€™a permis de rencontrer des gens formidables, dont des journalistes et dโ€™autres lanceurs dโ€™alerte. Jโ€™ai vu que tous le paient cher, gรฉnรฉralement. Entre les dรฉboires que vivent les lanceurs dโ€™alerte et le plaisir quโ€™ils ont ร  faire sortir la vรฉritรฉ du puits, cโ€™est dur de savoir ce qui lโ€™emporte, finalement.

Recueilli par Antoine Peillon

LANCEURS D’ALERTE – 3 – Florence Hartmann, mauvaise conscience de nos dรฉmocraties

  • Mediapart, le 6 fรฉvr. 2014
  • Antoine Peillon

ยท  Florence Hartmann, auteure (1)

ยซ Les lanceurs dโ€™alerte prennent au sรฉrieux la promesse de la dรฉmocratie ยป

Journaliste pendant onze ans au journal Le Monde, Florence Hartmann a couvert notamment les conflits en ex-Yougoslavie. Elle publie aujourdโ€™hui Lanceurs dโ€™alerte, Les mauvaises consciences de nos dรฉmocraties, aux รฉditions Don Quichotte, livre dans lequel elle dresse les portraits trรจs vivants de personnes ayant dรฉnoncรฉ crimes ou dรฉlits, et analyse en quoi les lanceurs dโ€™alerte sont la derniรจre chance dโ€™un contrรดle dรฉmocratique du pouvoir lorsque celui-ci dรฉgรฉnรจre en abus de pouvoir.

Quel est le motif commun – sโ€™il y en a un – des lanceurs dโ€™alerte ?

F. H. : Ils sont tous diffรฉrents. Chaque cas de figure est particulier. Mais le point commun des lanceurs dโ€™alerte, comme mouvement intรฉrieur, cโ€™est quโ€™en tant quโ€™individus et citoyens vivant dans des dรฉmocraties ils sont, ร  un moment donnรฉ, conscients quโ€™il y a un dysfonctionnement. Ils passent tous par ce dรฉchirement entre leur loyautรฉ ร  leur entreprise ou leur administration, ร  leur hiรฉrarchie, et le devoir dโ€™informer le public. Ce sont en fait de trรจs bons โ€˜โ€™produitsโ€™โ€™ de la dรฉmocratie, de bons citoyens, vigilants, qui rรฉagissent de faรงon totalement lรฉgitime en se posant des questions du genre : est-ce que cโ€™est normal que lโ€™on torture, est-ce que cโ€™est normal quโ€™on mente, que lโ€™on rejette sans prรฉcaution des dรฉchets dangereux, quโ€™un laboratoire pharmaceutique ne sโ€™inquiรจte pas des effets secondaires de ses mรฉdicamentsโ€ฆ Ils deviennent lanceurs dโ€™alerte lorsquโ€™ils dรฉcident, avec un certain courage, de franchir le pas de lโ€™information du public. Ce ne sont pas forcรฉment des gens qui ont รฉtรฉ courageux depuis toujours, qui ont toujours รฉtรฉ vigilants, qui ont un positionnement politique dรฉterminรฉ.

Ils ne sont pas seulement motivรฉs par des rรฉflexes humains ; ils ont aussi un ressort civique ?

F. H. : Oui, je pense. Les rรฉflexes humains – et je connais la question, dans des situations extrรชmes -, cโ€™est dโ€™abord lโ€™autodรฉfense. Les lanceurs dโ€™alerte prennent au sรฉrieux la promesse de la dรฉmocratie, ils y croient. Ce ne sont pas du tout des dissidents, des antisystรจmes, des rรฉvolutionnaires. Il y a trรจs facilement, je le vois dans les questions des journalistes, le soupรงon quโ€™ils sont des antisystรจmes, ce qui est faux. Ce distinguo est trรจs important. Les lanceurs dโ€™alerte font mรชme souvent pรฉtition de dรฉfendre la dรฉmocratie telle quโ€™instituรฉe par la loi, lโ€™รฉtat de droit. Ils arrivent souvent parce que de trop nombreux dispositifs dรฉmocratiques nโ€™ont pas fonctionnรฉ.

Pourquoi une telle mรฉfiance banale vis-ร -vis de ces personnes ?

F. H. : Ils ne sont pas bien compris et leurs actions sont lโ€™objet, souvent, dโ€™un dรฉbat public caricatural. Celles-ci ne font certes pas plaisir aux entreprises ou aux institutions dont les dysfonctionnements sont dรฉnoncรฉs. Ces pouvoirs rรฉagissent par une communication brutale et par des procรฉdures judiciaires qui permettent de masquer leurs propres dรฉlits par la plainte contre les dรฉlits des lanceurs dโ€™alerte : violation du devoir de rรฉserve, ou du secret professionnel, ou du secret Dรฉfense, secret ceci, secret celaโ€ฆ En rรฉalitรฉ, le dรฉbat nโ€™existe que si lโ€™on met dans la balance de la justice les dรฉlits de lโ€™une et de lโ€™autre partie. Cela, le public le comprend aujourdโ€™hui, mรชme si cela prend un certain temps, comme on lโ€™a vu avec lโ€™รฉvolution de lโ€™opinion publique amรฉricaine vis-ร -vis dโ€™Edward Snowden, qui a dรฉnoncรฉ les programmes illรฉgaux de surveillance de masse de la NSA. Au dรฉpart, lโ€™idรฉe quโ€™il nโ€™รฉtait quโ€™un โ€˜โ€™traitreโ€™โ€™ qui mettait en danger la sรฉcuritรฉ nationale, propagรฉe par les autoritรฉs, a prรฉvalu ; mais ensuite, lorsque lโ€™opinion publique dispose de plus dโ€™รฉlรฉments dโ€™information sur ce qui est rรฉvรฉlรฉ par Snowden, elle change. On oublie trop souvent quโ€™en dรฉmocratie cโ€™est la transparence qui est la rรจgle et que le secret ne doit รชtre quโ€™une exception. Le secret doit รชtre un droit rรฉglementรฉ et limitรฉ.

Lโ€™intรฉrรชt collectif serait le juge, in fine ?

F. H. : Oui, absolument. Ce nโ€™est pas forcรฉment rรฉpressif et scandaleux, du point de vue de la dรฉmocratie, dโ€™avoir un lanceur dโ€™alerte convoquรฉ au tribunal. A la condition que le tribunal mette dans la balance les actes des lanceurs dโ€™alertes et aussi ceux quโ€™ils dรฉnoncent. Si lโ€™on ne juge que la violation de la confidentialitรฉ ou du secret, cela nโ€™a aucun intรฉrรชt pour la dรฉmocratie. Cette disproportion, malheureusement courante, met lโ€™รฉtat de droit en question.

Les nouvelles lois franรงaises de 2013, qui instituent des protections juridiques des lanceurs dโ€™alertes, sont-elles suffisantes ?

F. H. : Elles sont inopรฉrantes. Nous avons tout dโ€™abord un problรจme culturel, trรจs europรฉen, sur la notion de โ€˜โ€™dรฉlationโ€™โ€™. Une confusion, en rรฉalitรฉ, qui arrange tout le mondeโ€ฆ Cโ€™est une arme systรฉmatiquement utilisรฉe contre les lanceurs dโ€™alerte. Quant aux nouvelles lois qui font des lanceurs dโ€™alerte des auxiliaires des autoritรฉs publiques, elles ne portent que sur des champs rรฉduits, notamment la fraude financiรจre. En rรฉalitรฉ, la lรฉgislation dรฉjร  existante nโ€™est pas appliquรฉe. Je pense aux lois qui stipulent quโ€™un fonctionnaire nโ€™a pas ร  exรฉcuter des ordres illรฉgaux, ou quโ€™il doit dรฉnoncer ร  la justice tout dรฉlit ou crime dont il a connaissance dans lโ€™exercice de ses fonctions – le fameux article 40 du Code pรฉnal โ€“, qui ne sont pas mise en ล“uvre, qui restent lettre morte. Je pense aussi ร  un รฉtat dโ€™esprit qui fait que la loyautรฉ ร  la hiรฉrarchie est plus importante que le respect de la loi. Nous sommes dans une situation de crise รฉconomique et sociale qui gรฉnรจre une tendance gรฉnรฉrale ร  lโ€™apathie parce que lโ€™on a peur de perdre son boulot.

Le dernier chapitre de votre livre est consacrรฉ ร  Olivier Thรฉrondel, le lanceur dโ€™alerte de Tracfin. Quโ€™est-ce qui vous a intรฉressรฉ dans son histoire ?

F. H. : Je voulais aussi montrer quโ€™un lanceur dโ€™alerte, ce peut รชtre chacun dโ€™entre nous. Quโ€™il ne rรฉvรจle pas forcรฉment des faits dโ€™importance planรฉtaire, comme dans le cas de Snowden par exemple, mais que sa dรฉmarche est la mรชme. Voir un modeste fonctionnaire demander un ordre รฉcrit quand on lui dit de faire un acte qui nโ€™est sans doute pas lรฉgal et voir, en consรฉquence, une machine qui se met en branle pour punir une personne qui a fait ce que nโ€™importe qui devrait faire, cela mโ€™a semblรฉ รชtre un cas de figure assez simple, sans doute commun en France, au XXIe siรจcle, dโ€™un lanceur dโ€™alerte qui se retrouve finalement seul au tribunal, avec ร  la clef une disproportion des moyens et donc des droits qui est choquante.

Recueilli par Antoine Peillon

(1)   Elle a publiรฉ Milosevic, la diagonale du fou, en 1999. De 2000 ร  2006, elle fut la porte-parole et la conseillรจre Balkans du procureur du Tribunal pรฉnal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Carla Del Ponte, et elle fut รฉgalement porte-parole du parquet du Tribunal pรฉnal international pour le Rwanda (TPIR). Elle a publiรฉ, en septembre 2007, Paix et chรขtiment, Les guerres secrรจtes de la politique et de la justice internationales, oรน elle dรฉcrivait le fonctionnement du Tribunal pรฉnal international pour l’ex-Yougoslavie, ce qui lui a valu dโ€™รชtre inculpรฉe pour ยซ divulgation d’informations concernant des dรฉcisions confidentielles du TPIY ยป en 2008.

LANCEURS Dโ€™ALERTE โ€“ 4 โ€“ Olivier Thรฉrondel / Tracfin (suite)

  • Mediapart, le 6 fรฉvr. 2014
  • Antoine Peillon

ยท  Un ยซ dossier Cahuzac ยป a-t-il รฉtรฉ dissimulรฉ et vidรฉ de son contenu ร  Tracfin ?

Ce que lโ€™alerte dโ€™Olivier Thรฉrondel permet de rรฉvรฉler.

Selon des documents judiciaires que jโ€™ai pu consulter, le traitement du dossier Cahuzac par Tracfin semble avoir suivi des voies complexes, ร  un rythme รฉtrangement lent et qui รฉvitent longtemps de croiser celle de lโ€™information judiciaire menรฉe depuis le 20 mars 2013 par les juges dโ€™instruction du pรดle financier du TGI de Paris, Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire. Si le ยซ comment ยป est aujourdโ€™hui rรฉvรฉlรฉ, le ยซ pourquoi ? ยป de ce dysfonctionnement reste ร  รฉclairer. Le prochain procรจs du lanceur dโ€™alerte Olivier Thรฉrondel, le 21 mars 2014, pour ยซ violation du secret professionnel ยป, sera-t-il lโ€™occasion pour la justice de rรฉpondre ร  cette question ?

Le 11 juin 2013, Jean-Baptiste Carpentier, directeur de Tracfin (Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins), adresse une plainte contre X pour violation du secret professionnel au procureur de la Rรฉpublique de Paris. Trรจs vite, Marie-Eve F., commandante de police en fonction ร  la brigade de rรฉpression de la dรฉlinquance contre la personne (direction rรฉgionale de la police judiciaire, ร  Paris), commence son enquรชte. Le 16 juillet, ร  13h30, elle auditionne Charlotte C., conseillรจre juridique au sein de Tracfin. Le 4 septembre 2013, ร  9h40, cโ€™est au tour dโ€™Olivier Thรฉrondel dโ€™รชtre entendu par lโ€™officier de police judiciaire. Enfin, deux jours plus tard, la commandante Marie-Eve F. adresse son ยซ Rapport ยป – par voie hiรฉrarchique – au procureur de la Rรฉpublique prรจs le Tribunal de grande instance de Paris.

Ayant pu lire lโ€™ensemble des procรจs-verbaux, rapport et documents annexรฉs, rรฉdigรฉs et rassemblรฉs au cours de cette enquรชte judiciaire, je suis en mesure de confirmer et de prรฉciser les affirmations et les questions troublantes exprimรฉes par Olivier Thรฉrondel lors de notre entretien. Ainsi, cโ€™est bien le 4 avril 2013 quโ€™une dรฉclaration de soupรงon concernant Jรฉrรดme Cahuzac a รฉtรฉ reรงue par TRACFIN, via ยซ le canal sรฉcurisรฉ ERMES et par mail sur la messagerie du secrรฉtariat de direction ยป du service de renseignement, ยซ transmise au dรฉpartement de lโ€™analyse ยป et, dรจs le lendemain, ร  ยซ la division de lโ€™enrichissement et de la dรฉtection des fraudes (โ€ฆ), sous forme papier et sous forme informatique ยป. La dรฉclaration de soupรงon a รฉtรฉ รฉmise par un ยซ professionnel (une banque parisienne dont je connais le nom) ayant reรงu les fonds รฉmanant de Singapour ยป. Elle รฉtait assortie dโ€™une ยซ demande dโ€™entraide รฉmanant de la cellule renseignement financier de Singapour ยป, demande reรงue le 9 avril par la division internationale de Tracfin. Jusque lร , la procรฉdure semble tout ร  fait normale.

Mais, dรจs lors, le traitement du dossier Cahuzac par Tracfin semble suivre des voies complexes, ร  un rythme รฉtrangement lent et qui รฉvitent longtemps de croiser celle de lโ€™information judiciaire menรฉe depuis le 20 mars 2013 par les juges dโ€™instruction du pรดle financier du TGI de Paris, Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire. Ainsi :

  • Dรจs le 5 avril, ร  17h52, le service informatique de Tracfin ยซ a anonymisรฉ le dossier de dรฉclaration de soupรงon ยป, ce qui ยซ consiste (selon la dรฉposition de la conseillรจre juridique du service de renseignement) ร  enlever tous les รฉlรฉments dโ€™identitรฉ et de fonds du systรจme informatique ยป[1]. Rรฉsultat, ยซ ร  partir de cette date, les personnes qui ont accรฉdรฉ au dossier informatique nโ€™ont eu accรจs quโ€™ร  son numรฉro ยป. De mรชme, ยซ le dossier de demande (dโ€™entraide) de Singapour a รฉtรฉ anonymisรฉ dรจs le dรฉpart ยป. Il apparaรฎt, lors de lโ€™audition de Charlotte C., que ยซ le process dโ€™anonymisation a fait un peu de bruit sur le plan syndical ยป, de mรชme que ยซ lโ€™effacement de donnรฉes du systรจme informatique ยป y est confirmรฉ ;
  • Lors de la mรชme audition du 4 septembre 2013, la commandante de police judiciaire qui poursuit lโ€™enquรชte note que ce nโ€™est que le 15 avril, soit onze jours aprรจs la rรฉception de la premiรจre dรฉclaration de soupรงon concernant le rapatriement de fonds non-dรฉclarรฉs de Jรฉrรดme Cahuzac, que la direction internationale de Tracfin ยซ a sollicitรฉ des renseignement complรฉmentaires et demandรฉ si Tracfin pouvait communiquer ces informations ร  lโ€™autoritรฉ judiciaire ยป.
  • En ce milieu du mois dโ€™avril 2013, lโ€™embarras, pour ne pas dire la confusion, semble rรฉgner au sein de la direction de Tracfin. En effet, le 16, suite ร  la double question de la division internationale quant ร  des renseignements complรฉmentaires et aussi quant ร  une communication du dossier Cahuzac ร  ยซ lโ€™autoritรฉ judiciaire ยป, la premiรจre ยซ demande ยป de cette รฉquipe de fonctionnaire ยซ a รฉtรฉ transmise (โ€ฆ) au dรฉpartement des enquรชtes ยป du service de renseignement, mais rien nโ€™est dit ร  propos dโ€™une transmission des informations trรจs importantes dรฉjร  rรฉcoltรฉes aux juges. Une phrase de la dรฉposition de Charlotte C. dรฉmontre que la direction de Tracfin mesurait parfaitement lโ€™enjeu lรฉgal de ce point : ยซ Ce temps (la grande dizaine de jours dรฉjร  รฉcoulรฉs depuis la premiรจre dรฉclaration de soupรงon) a รฉtรฉ nรฉcessaire pour nous assurer que nous pouvions enquรชter dans la mesure oรน une information judiciaire รฉtait en cours ยปโ€ฆ En clair, cela signifie, sans doute, que la dรฉcision a alors รฉtรฉ prise de conserver les informations de Tracfin hors de la connaissance des juges Van Ruymbeke et Le Loire.
  • En rรฉponse ร  une question de la commandante de police judiciaire qui lโ€™interroge sur lโ€™exactitude des ยซ informations divulguรฉes ยป par Olivier Thรฉrondel (encore non-identifiรฉ, alors), la conseillรจre juridique de Tracfin rรฉpond positivement, mais lรฉgรจrement de biais : ยซ Disons que la personne qui les a rรฉdigรฉ (sic) est interne ร  Tracfinโ€ฆ ยป

De fait, la crรฉdibilitรฉ et la sincรฉritรฉ du tรฉmoignage du contrรดleur des Douanes qui a travaillรฉ ร  Tracfin entre 2004 et 2013 sont incontestables, ce qui apparaรฎt clairement ร  la lecture des procรจs-verbaux et du rapport rรฉdigรฉs par la commandante Marie-Eve F. entre mi-juillet et dรฉbut septembre 2013, lโ€™officier de police judiciaire semblant dโ€™ailleurs y accorder complรจtement crรฉdit tout au long de son enquรชte.

Lors de sa propre audition, rรฉalisรฉe le 4 septembre 2013, Olivier Thรฉrondel dรฉcrit trรจs prรฉcisรฉment comment il a constatรฉ, en avril 2013, une vรฉritable manipulation du ยซ dossier ยป Cahuzac, lequel รฉtait alimentรฉ ร  cette รฉpoque par de nombreuses dรฉclarations de soupรงon. Il raconte aussi comment il a รฉtรฉ intimidรฉ par sa hiรฉrarchie qui constatait quโ€™il nโ€™obรฉissait pas complรจtement ร  lโ€™instruction de ne plus toucher au dossier de M. Cahuzac ยป parce quโ€™il nโ€™obtenait pas ยซ cette instruction par รฉcrit ยป. La tension entre le fonctionnaire et son ยซ chef ยป, Stรฉphane D., est alors devenue telle que celui-ci a fini par se montrer menaรงant. La dรฉposition dโ€™Olivier Thรฉrondel, enregistrรฉe par lโ€™officier de police judiciaire qui lโ€™interroge, en fait foi : ยซ Lโ€™aprรจs-midi, mon chef mโ€™a de nouveau demandรฉ de ne plus mโ€™occuper de ce dossier (โ€ฆ). Il mโ€™a pris seul dans une salle de rรฉunion. Il mโ€™a dit โ€™โ€™Fais gaffe ร  toi, ils sont en train de dรฉsintรฉgrer tous les dossiers, cโ€™est le problรจme du directeur, ne tโ€™en mรชle pas, tu vas tโ€™attirer des emmerdesโ€™โ€™. ยป

A partir de ce moment, le soupรงon dโ€™Olivier Thรฉrondel prend une forme de plus en plus nette. Le 4 septembre 2013, ร  propos de cette รฉtrange pรฉriode de la mi-avril 2013, il dรฉclarera ainsi spontanรฉment ร  la commandante Marie-Eve F. : ยซ Les jours ont passรฉ, il ne se passait rien (โ€ฆ) et je voyais que le dossier ne partait pas en enquรชte. Dans la base (de donnรฉes), le dossier รฉtait toujours enregistrรฉ dans les dossiers โ€™โ€™ร  examinerโ€™โ€™ alors quโ€™en deux jours les autres dossiers sont orientรฉs. (โ€ฆ) Il รฉtait (pourtant) assez simple pour Tracfin de faire un signalement au Parquet (procureur de la Rรฉpublique). Jโ€™ai eu le sentiment quโ€™il y avait une volontรฉ dโ€™รฉtouffer cette affaire. ยป

Le 22 avril 2103, Olivier Thรฉrondel rรฉvรจle sur un blog ouvert sous la banniรจre de Mediapart ยซ les rapatriements de fonds (encore secrets, donc susceptibles dโ€™รชtre lโ€™objet dโ€™un blanchiment) par M. Cahuzac ยป. De ce jour, le fonctionnaire entre dans la spirale dangereuse de lโ€™ยซ alerte ยป. ยซ Mon but รฉtait de faire pression pour que le dossier soit adressรฉ au Pรดle financier (cโ€™est-ร -dire aux juges dโ€™instruction Van Ruymbeke et Le Loire) ยป, affirme-t-il ร  lโ€™enquรชtrice de la police judiciaire. Avant de prรฉciser : ยซ Je ne me suis fait aucune illusion sur le fait que je serai identifiรฉ. Mais jโ€™ai dรฉcidรฉ dโ€™assumer. Jโ€™ai choisi entre mon mรฉtier et ma conscience. ยป

Dans son ยซ rapport ยป du 6 septembre 2013, transmis au procureur de la Rรฉpublique (TGI de Paris), la commandante de police judiciaire Marie-Eve F. relevait bien : ยซ Convoquรฉ et entendu librement, Olivier Thรฉrondel a reconnu les faits. Il a justifiรฉ ses actes par la crainte que Tracfin nโ€™enterre โ€™โ€™lโ€™affaire Cahuzacโ€™โ€™, son ministre de tutelle. ยป Ainsi font, paraรฎt-il, les lanceurs dโ€™alerte, tels que Florence Hartmann vient d’en dresser le portrait multiple, un ยซ profil ยป oรน le visage dโ€™Olivier Thรฉrondel apparaรฎt ร  propos.

Antoine Peillon


[1] Cette procรฉdure dโ€™exception, en faveur de certaines ยซ personnes politiquement exposรฉes ยป, a รฉtรฉ mise en ล“uvre ร  Tracfin depuis 2011 par son actuel directeur (nommรฉ ร  ce poste le 11 septembre 2008).

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