Hommage à Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, le 15 octobre 2013. Photo : © Ishta

Le sociologue Michel Pinçon, observateur de la grande bourgeoisie, est mort à l’âge de 80 ans. Ex-directeur de recherche au CNRS, il avait commencé comme sociologue des ouvriers, avant d’étudier la transmission de la richesse.

Une œuvre considérable et un amour tellement vivant, délicat, soucieux, depuis tout ce temps, comme dans l’adolescence, jusqu’au bout. Les sourires si doux de Michel, il y a à peine un mois, Monique aux petits soins avec lui, inlassablement. Exemplaires !

Pensée la plus affectueuse pour ma très chère Monique.

Antoine Peillon

***

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon : « La loi des riches »
  • Recueilli par Antoine Peillon
  • Le 20 février 2014

MONIQUE PINÇON-CHARLOT et MICHEL PINÇON
Sociologues (1)

Notre alerte, à travers notre dernier livre (1), n’est qu’une réaction rationnelle à l’évolution de la crise apparue en 2008 et qui ne se résout pas. Nous restons dans une situation extrêmement périlleuse. Ce livre est un aboutissement de notre travail, une prise en compte d’un contexte historique tout à fait inquiétant. C’est un signal d’alarme.

Nous sommes dans une immense inquiétude, car, après près de trente ans de recherches et une quinzaine de livres sur les familles qui cumulent depuis plusieurs générations toutes les richesses et tous les pouvoirs, nous avons très bien compris comment cela fonctionne. Nous sommes sûrs de nous. Nous avons les bonnes lunettes pour comprendre la gravité de ce qui nous attend.

Nous ne sommes pas nombreux à rappeler sans arrêt que la violence économique, idéologique, psychosociale exercée par ces familles est favorisée par une manipulation des cerveaux délibérée pour obtenir un assujettissement général, qu’une certaine oligarchie est complètement mobilisée dans une guerre de classes.

Avons-nous franchi un seuil dans la “fracture sociale” ? La descente aux enfers peut être sans fin. Dans la ville américaine misérable de Detroit (Michigan), déclarée en faillite au début de décembre dernier, il y a des grands-mères noires qui pensent qu’il n’est pas impossible que leurs petits-enfants redeviennent des esclaves…

Nous n’en sommes pas encore là, mais il y a des éléments qui sont très importants, comme la liaison entre la crise financière et les problèmes écologiques. Le fait d’avoir des classes dirigeantes qui ont comme règle d’or de faire le plus d’argent possible, d’avoir la rentabilité à court terme comme seul motif de toute activité économique, met en danger notre lieu de vie de façon irresponsable.

Certains comparent cette crise à celle qui a précédé la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1930. Nous ne sommes pas d’accord avec eux. Nous pensons que, du fait de la finitude de la planète et de la puissance de la mondialisation ultralibérale, de la déshumanisation actuelle des individus, la crise risque d’être d’une violence inédite, historiquement parlant. Nous ne sommes pas dans une violence physique, barbare, mais dans un assujettissement insidieux, quotidien, un évidement massif des esprits par la publicité, la presse gratuite, les écouteurs vissés dans les oreilles…

Pis encore, il y a aujourd’hui, au-dessus des États, plein d’institutions non élues, le FMI, l’OCDE, le G20, Davos… Sans parler de groupes informels, comme le groupe Bilderberg, ou la commission Trilatérale, dont nous n’arrivons jamais à savoir où et quand ils vont précisément se réunir, afin d’y mener aussi nos enquêtes sociologiques. S’y tisse une sociabilité mondaine cosmopolite, laquelle abrite une très forte mobilisation d’intérêts.

Les riches que nous voyons ne vivent pas les doigts de pieds ouverts en éventail. Ils sont mobilisés, travaillant pour défendre leurs intérêts personnels, notamment leur richesse matérielle, mais aussi leurs richesses culturelle et symbolique. S’il n’existe plus, en France, qu’une seule classe au sens marxiste du terme, c’est celle des “riches”.

Ce que nous en disons recueille l’acquiescement de tous ceux que nous rencontrons et interviewons depuis trente ans. Souvenez-vous de ces propos du milliardaire américain Warren Buffet, sur CNN, en mai 2005 : “Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner.” Il ajoutait d’ailleurs que les riches ne se sont jamais aussi bien portés (“We never had it so good”)

Le déni de la règle est la loi des individus dominants. Nous mettons en parallèle le fait que nous avons des marchés financiers complètement dérégulés, des paradis fiscaux, des escroqueries comme l’entente de grandes banques sur le taux du Libor, tant de délits en bande organisée qui restent toujours impunis, avec le comportement d’individus qui occupent des positions de pouvoir en manifestant leur penchant pour la transgression de toutes les règles sociales et morales.

(1) La Violence des riches (La Découverte, 2013).

***

« Le Président des ultra-riches » de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

Critique

Mélangeant sans complexe science et polémique, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot explorent les « connivences oligarchiques » du président de la République.

  • Antoine Peillon
  • Le 14 février 2019

• Le Président des ultra-riches, de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La Découverte, collection « Zones », 170 p., 14 €

Depuis la parution toute récente, le 31 janvier, de leur « chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron » (sous-titre de leur dernier livre), les époux Pinçon-Charlot sont contestés par certains dans leur qualité de sociologues. Mais cette critique mal argumentée ressemble à un « élément de langage » diffusé en défense du président de la République. Il faut donc, avant d’en venir au fond de l’ouvrage, s’arrêter un instant sur la méthode des deux anciens directeurs de recherche en sociologie à l’Institut de recherche sur les sociétés contemporaines (Iresco) de l’université Paris 8 et au CNRS.

Selon la définition académique la plus simple, « la sociologie est l’étude des êtres humains dans leur milieu social ». En l’occurrence, c’est bien ce que les deux auteurs ont pratiqué, ces derniers mois, aux dépens d’Emmanuel Macron, comme ils l’avaient déjà fait, avec un grand succès de librairie à la clé, en 2010, à l’encontre de Nicolas Sarkozy (1) : replacer l’individu dans « le réseau » riche et complexe de « tous les siens ». Dans un quatrième chapitre central de l’indéniable brûlot, les sociologues honoraires entrent dans le détail rigoureux et massivement documenté du parcours familial, scolaire, universitaire (Paris 10, Sciences-Po, ENA), amical, mondain, professionnel (« de Roth­schild à Bercy ») et politique de l’actuel président de la République.

Deux pourfendeurs persévérants des « riches »

À la lecture du très grand nombre de noms – parfois célèbres – des bienfaiteurs, initiateurs, soutiens, donateurs, facilitateurs et amis (« de droite » comme « de gauche ») de celui qui leur doit beaucoup son entrée à l’Élysée, à la découverte du foisonnement exceptionnel de clubs, think tanks, start-up et instituts qui se sont penchés, en bonnes fées, au-dessus de son berceau politique, ces pages donnent le tournis. Elles visent – ce n’est pas masqué – à dénoncer les « connivences oligarchiques » qui ont fait d’Emmanuel Macron « le président des ultra-riches ». Passant sans cesse du genre de l’essai sociologique à celui du pamphlet politique, les Pinçon-Charlot ont certes jeu facile lorsqu’ils citent Nicolas Sarkozy : « Macron, c’est moi en mieux ! » (Juin 2017).

Il y a, dans la méthode rodée des deux pourfendeurs persévérants des « riches » (2), une part importante de mise en scène de l’enquête de terrain. Excès de spectacle ? Ou souci du réalisme ? Chacun en jugera selon sa sensibilité. Il est de toute façon incontestable que la sociologie pratiquée par Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot est ouvertement d’opposition au pouvoir actuel, pour ne pas dire de combat. Par-là, ils s’inscrivent dans une tradition intellectuelle où, pour ne citer qu’un nom célèbre, Pierre Bourdieu (1930-2002), lui-même sociologue, professeur au Collège de France pendant vingt ans, en agaça plus d’un… C’est sans doute une des dimensions du pluralisme scientifique de la démocratie française que beaucoup de nations nous envient encore.

(1) Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, La Découverte, 2010. (2) La Violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale, La Découverte, 2013.

***

Le communiqué des éditions de La Découverte

Paris, mercredi 28 septembre 2022

C’est avec tristesse et beaucoup d’émotion que les éditions La Découverte font part de la mort du sociologue Michel Pinçon, survenue le 26 septembre, à l’âge de 80 ans, des suites de la maladie d’Alzheimer.

Nous adressons nos pensées amicales à son épouse et complice de toujours, Monique Pinçon-Charlot avec qui il a partagé six décennies d’une vie studieuse, amoureuse et engagée.

Les obsèques auront lieu le 4 octobre à 11 heures au cimetière communal de Bourg-la-Reine (27, rue de la Bièvre), suivies d’un vin d’honneur.

Pour plus d’informations : https://advitam.fr/app/memoire/michel-pincon-1942-2022/informations

Un bel hommage lui sera très prochainement rendu.

Un commentaire

  1. Abonné à la Fête de l’Huma depuis……des décennies le couple d’une immense simplicité signait des oeuvres aussi faciles que riches en détails de la chasse à courre jusqu’aux codes des alliances  » (cf. les Rallyes » ) etc…

Laisser un commentaire