Les jeunes de La Noue (Bagnolet / 93) au secours des « invisibles »

La solidarité face au coronavirus #1

Avril – Mai 2020

Reportage publié le 8 février 2021 sur [SO]PHOT, le site de la photographie sociale et environnementale, par La Croix et sur Mediapart, le 22 mai 2020.

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Alors que le taux de pauvreté est déjà de 30,8 % à Bagnolet, il atteint 65 % dans le quartier de La Noue (1). L’aide alimentaire s’y est organisée, dès le début du confinement, autour d’Alhassane Diallo, 41 ans, animateur de la Recyclerie de La Noue, du centre Toffoletti et de l’association Temps libre à Bagnolet.

« Cela fait trente ans que j’habite là et je vais bien… » Nadine Duteriez, 60 ans, assistante de la direction du CCAS de Bagnolet, s’insurge avec humour contre la « mauvaise réputation du quartier » qui serait « dangereux ». « Mes enfants ont grandi ici, avec beaucoup d’autres venus de loin. C’est ça, le charme de la Seine-Saint-Denis », poursuit-elle. Ce midi, elle est venue saluer les jeunes de La Noue rassemblés sur la pelouse, devant l’Algeco du centre social et culturel Toffoletti qui se consacre, habituellement, à l’accompagnement scolaire du CP à la terminale, aux cours de langues (français, mandarin, arabe littéraire), mais aussi à la danse hip-hop, la zumba, la salsa, la couture, la mosaïque, les échecs, la réparation des vélos…

Mais, depuis un mois et demi maintenant, la pandémie de Covid-19 a contraint le centre culturel et social à fermer ses portes et les habitants de La Noue à rester confinés chez eux. Aussi, Alhassane Diallo, 41 ans, l’animateur charismatique du centre Toffoletti, mais aussi de l’association Temps libre à Bagnolet et de la Recyclerie de La Noue, n’a pas tardé à utiliser son temps libre à organiser l’aide humanitaire dans son quartier. En quelques jours, sur l’espace qui fait office d’agora, autour de la baraque-restaurant Madame Tourtes et à deux pas du centre culturel musulman L’Olivier de la paix, rue Charles-Delescluze, le jeune père de quatre enfants, a été rejoint dans son initiative par ses très nombreux amis, dont beaucoup de jeunes qu’il a « éduqués » : Alexandre P., 35 ans ; Nelly X., 39 ans ; Nadia Saidi, 43 ans ; Raphaël Touseul, 57 ans ; Mohamed Hamza, 22 ans, et Moussa Latuf, 23 ans ; Théo N’doumbé ; Mariana Zarouba, 44 ans ; Kader Badji, 49 ans ; Hasan Yildiz, 55 ans ; Hussein Mohamed Ali, 24 ans.

En véritables marraines de cette solidarité, Nadine Duteriez, 60 ans et Amélie Marques-Novais, 62 ans, bonne fée omniprésente de La Noue, ne tarissent pas d’éloges sur Alhassane Diallo. La seconde, arrivée du Portugal à l’âge de 4 ans, dans des conditions périlleuses, raconte aux plus jeunes qu’elle a grandi dans un bidonville, à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), et comment elle allait chercher l’eau à trois kilomètres de son taudis. Ils l’écoutent avec affection et respect. Alexandre P., 35 ans, a commencé la distribution de la soixantaine de plats chauds préparés par des restaurants et des particuliers des environs, mais aussi de fruits et légumes. Nadia Saidi, 43 ans, Raphaël Touseul, 57 ans, font de même. Ils racontent qu’ils connaissent « des gens qui ont faim, mais que certains se cachent, parce qu’ils ont honte, parce qu’ils sont très gênés ». C’est pourquoi « il faut les repérer et aller jusqu’à chez eux ». Nadia Saidi montre le chariot avec lequel elle fait « le tour de la ville ».

Car des sacs paniers-repas ont aussi été confectionnés pour être apportés aux personnes qui ne sont pas en capacité de se déplacer jusqu’à la rue Charles-Delescluze. Nelly, 39 ans, venue pour a première fois, depuis le proche quartier Blanqui, donner un coup de main, s’apprête à partir en livraison, en compagnie d’Alhassane Diallo. Celui-ci explique que le lieu était déjà, avant la crise sanitaire, un rendez-vous de solidarité et de convivialité : « La Recyclerie a été est ouverte juste à côté, depuis septembre dernier, une bibliothèque-café a été aménagée dans un container Algeco récupéré, un foodtruck s’est fixé sur cette pelouse, nous avons même installé un salon de coiffure dans une roulotte avec du matériel récupéré chez un coiffeur professionnel… A terme, mon idée est de faire de ce lieu une sorte de place de village où tout pourra s’échanger, se partager. »

Assis tous deux sur un muret, à quelques mètres de l’Algeco du centre Toffoletti, au lieu-dit « La barrière », Mohamed Hamza, 22 ans, et Moussa Latuf, 23 ans, considèrent Alhassane Diallo comme leur grand-frère. « Quand il nous appelle, on vient », expliquent-ils simplement. Enfants du quartier, animateurs au centre culturel et social, ils se sont mobilisés dès le début du confinement sur l’aide humanitaire improvisée : « Au début, nous n’avions que des fruits et des légumes à donner. Maintenant, nous faisons aussi des plats chauds. Aujourd’hui, c’est couscous-poulet, par exemple. » Le groupe qui s’est retrouvé spontanément, depuis la mi-mars, autour de l’Algeco de la rue Charles-Delescluze est « principalement constitué de jeunes de chez nous », disent-ils. « Avec eux, nous faisons des maraudes, mais nous organisons aussi des activités sportives et de l’aide aux devoirs. » Ce midi, Mohamed laissera Moussa faire une première livraison d’un panier-repas dans un immeuble de La Noue, « parce que la famille où on l’apporte, ce sont mes voisins et je ne veux pas les embarrasser », explique le jeune homme. Les deux amis échangent aussi entre eux à propos des situations les plus difficiles : « Ali, le Turc, qui vit dans les escaliers du bâtiment 3 et qui dort sur un palier ; ce Monsieur, amputé d’une jambe, au bâtiment 4… »

Les sons de Farida Taher, à Bagnolet (93), en avril-mai 2020.

Il est 13h40. Une femme maltraitée par son mari est accompagnée par sa sœur jusqu’à l’agora du centre Toffoletti. Les bons conseils sont aussitôt prodigués par les uns et les autres qui connaissent bien les situations de violence familiale. Théo N’doumbé, pilier solide du quartier, rend hommage à l’engagement sans fin d’Alhassane Diallo et d’Amélie Marques-Novais, 62 ans, la gardienne omniprésente du bâtiment G5. Mariana Zarouba, 44 ans, raconte comment elle a rejoint presque par hasard le groupe solidaire du centre Toffoletti : « J’habite à La Noue. Je passais devant l’Algeco et je voyais tous ces fruits sur les tables. Je croyais que c’était un petit marché… Alors, Alhassane m’a expliqué que tout était donné, bien sûr. C’est génial ! » La jeune femme fait partie du conseil citoyen de La Noue et elle souligne que le confinement a un impact social considérable. « La misère existait déjà, elle a explosé », ponctue-t-elle, avant de partir mettre des affichettes annonçant l’aide alimentaire dans les bâtiments du quartier.

Il est 14h30. Nadine Duteriez part à l’assaut du bâtiment 7, une tour de 30 étages, sac plein de masques accroché au bras gauche, liste des personnes à livrer, dans la main droite.

Au cinquième étage, Liliane et Albert lui ouvrent leur porte. Ils se voient remettre quatre masques, un mode d’emploi. Liliane reconnaît la voix de Nadine : « C’est vous qui nous appelez souvent au téléphone ? » Celle-ci lance un chaleureux « Shabbat Shalom ! » au couple de retraités, avant de repartir dans les étages. Au huitième, ce sont Noël et Nicole qui ouvrent aussi leur porte. Puis, toujours plus haut, Marie-Thérèse et Michel S., Mesdames Cahuzac et Tung, laquelle est surprise que les masques soient distribués gratuitement, puis Madame Tubac et Monsieur Chung. Au bâtiment 7D, Louisette Prevost, 74 ans, dit qu’elle est impatiente de pouvoir reprendre ses cours de mosaïque avec sa trentaine d’élèves. Au 7A, Marie-Catherine Chevance, 71 ans, s’inquiète de l’évolution de la société : « Quel monde ! Avec les masques, les gens ont une allure… Quant à l’appauvrissement, ça va être une catastrophe ! sans parler de ce tout-informatique qui met plein de gens sur la touche. »

Première pause au garage d’Abdel-Khader Badji, 49 ans, dont l’atelier de carrosserie et de mécanique tourne au ralenti. « Khader m’a donné un congélateur pour stocker les repas que je cuisine, dont des friands, avant de les distribuer dans les immeubles à ceux qui ont faim », explique Amélie. Le garagiste a été gravement touché par le Covid-19. Il pense devoir sa guérison à sa pratique de la plongée et de l’apnée, ainsi qu’aux graines de nigelle et au thym. Il est heureux de « rendre service à (s)on amie Amélie et aux gens du quartier ». La gardienne du bâtiment G5 répond que « Khader rend toujours service à plein de monde, même quand il n’y a pas le coronavirus… »

Le frigidaire et le congélateur solidaires d’Amélie Marques-Novais sont pleins de bananes, saucisses, fromage blanc, salades composées, jambon, lasagnes et friands, bien sûr. « Je les distribue aux familles les plus démunies : une femme seule avec ses cinq enfants, une dame âgée, une personne handicapée… La pauvreté, on la voit de plus en plus partout. C’est dément ! Je donne tout ce que je peux récupérer. C’est pour ça que l’on m’appelle ’’la coyote’’, parce que je ramasse tout », raconte l’ange-gardienne de La Noue, devant un chariot rempli à ras-bord de vêtements, de jouets, d’ustensiles de cuisine…

Vers 18 heures, l’agora solidaire du centre Toffoletti voit affluer de nombreuses personnes qui viennent prendre un panier-repas avec timidité.

Hussein Mohamed Ali, 24 ans, qui fut un des initiateurs de la mobilisation humanitaire spontanée à La Noue, n’en revient pas : « Par rapport au premier jour, avec Alhassane, on voit une évolution incroyable. Ceux qui viennent pour donner des aliments et même des repas préparés sont aussi nombreux que ceux auxquels nous les redistribuons ! Ça fait plaisir. Dans quelques jours, nous serons encore mieux organisés, avec un planning pour les bénévoles. Ce lieu devient le cœur de La Noue. »

Alhassane Diallo commente aussi : « Une des choses importantes que révèle cette crise du coronavirus, c’est l’existence de nombreux invisibles. Les misérables invisibles, qui ne sont pas connus par les services sociaux de la Ville, ni par l’État bien entendu. Mais aussi les solidaires invisibles qui sont si nombreux et qui donnent du temps, de l’énergie, des biens de toutes sortes, sans rien demander à personne en retour. »

Antoine Peillon / Ishta

(1) Rapport public annuel 2019 de la Chambre régionale des comptes :
« Les communes défavorisées d’Île-de-France ». En France, le seuil de pauvreté est établi à 60 % du niveau de vie médian de la population.

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